La secte des anandrynes ou les liaisons scandaleuses de Mlle Raucourt

La Comédie-Française aurait-elle compté, parmi ses honorables membres, la grande prêtresse d’une confrérie secrète de lesbiennes décidées à mettre à bas le patriarcat ? C’est du moins une rumeur que se plaisent à relayer certains auteurs depuis le XIXe siècle.

Pour en avoir le cœur net (ou pas !), il nous faut partir à la rencontre d’une des figures maîtresses du Théâtre-Français — celle dont la vie privée a alimenté la chronique scandaleuse de la fin du XVIIIe siècle et que l’on a placée à la tête de cette prétendue secte vouée au culte de Sapho —, j’ai nommé Mlle Raucourt. Mais avant de vous faire pénétrer dans l’intimité de son boudoir parfumé vous ne couperez pas, mes excellents bons, aux présentations préliminaires.

Raucourt par Jean Michel Moreau
Mlle Raucourt d’après Jean Michel Moreau.

Marie-Antoinette-Joseph Saucerotte, dite Françoise Raucourt (car c’est bien plus court !), était une enfant de la balle. Elle naquit à Paris dans un misérable quartier d’artisan, rue de la Vieille-Boucherie, non loin de Saint-Séverin, le 3 mars 1756. L’auteur de ses jours, François Élie Saucerotte, était un piètre acteur de province, un pauvre cabotin qui fut deux fois refoulé par la troupe de la Comédie-Française.

Très jeune, la petite Saucerotte fit ses débuts de « théâtreuse » aux côtés de son père, sur de modestes tréteaux, au gré des tournées provinciales. Mais bien vite se révéla l’éclatante supériorité de l’élève sur le maître. La petite Françoise était pire que douée et avait du talent à revendre. Elle avait du génie.

C’est ainsi qu’à l’âge de seize ans, la jeune surdouée quitta la troupe ambulante de son père et revint à Paris où son talent l’appelait au sein de l’auguste troupe de la Comédie-Française, parmi les « Comédiens du Roi ». Elle y débuta en décembre 1772, dans la tragédie de Didon de Lefranc de Pompignan, et embrasa littéralement le cœur des Parisiens. Dès ce jour, ce fut une foule en délire (et vous allez voir que je pèse mes mots) qui se rua pour l’admirer au château des Tuileries, sur la scène de la célèbre et luxueuse « salle des Machines » construite pour Louis XIV — la plus belle salle de spectacle du monde selon les chauvins de l’époque !

Grimm, dans la Correspondance littéraire (tome X), raconte les débuts de celle qui était à ses yeux « la plus belle créature du monde et la plus noble », dotée de « la voix la plus belle, la plus flexible, la plus harmonieuse, la plus imposante ». Je le cite servilement : « Les jours que Mlle Raucourt jouait, les portes de la Comédie étaient assiégées dès dix heures du matin. On s’y étouffait ; les domestiques qu’on envoyait retenir des places couraient risque de la vie. On en emportait à chaque fois plusieurs sans connaissance et l’on prétend qu’il en est mort des suites de leur intrépidité. Les billets de parterre se négociaient dans la cour des Tuileries jusqu’à six et neuf francs par ceux qui les avaient pu attraper au bureau pour vingt-quatre sous, au risque de leur vie. » Du délire, vous dis-je ! La suite de la citation est truculente, mais trop copieuse pour être reproduite ici, je vous fais confiance pour aller vous délecter par vous-même (sur Gallica) de la bagarre déclenchée par la seule présence de ce nouvel astre rayonnant sur les planches du Théâtre-Français.

Et les propos dithyrambiques de Grimm sont confirmés par la plus célèbre portraitiste de son temps, celle qui allait bientôt devenir la protégée de la reine Marie-Antoinette, la talentueuse Élisabeth Vigée-Le Brun. Voici ce qu’elle relate dans ses Souvenirs : « Le début le plus brillant que je me rappelle avoir vu est celui de mademoiselle Raucourt dans le rôle de Didon. […] La beauté de son visage, sa taille, son organe, sa diction, tout en elle promettait une actrice parfaite ; elle joignait à tant d’avantages un air de décence remarquable, et une réputation de sagesse austère. »

Si la femme peintre salue la « sagesse austère » de Françoise, c’est que cette vertu était alors bien rare chez les filles de théâtre, généralement connues pour leurs frasques et aventures galantes. Mais celle que l’on appelle maintenant « mademoiselle Raucourt » semblait être un dragon de vertu, on disait même qu’elle avait fait le vœu de demeurer chaste et vertueuse. Il n’en fallait pas davantage pour que la talentueuse actrice devienne une véritable vedette, adulée quotidiennement dans la presse. Et l’on ne compte plus, à l’époque, les vers en son honneur, griffonnés par des mains fiévreuses, ou les portraits délicats, tous vantant son albe pureté.

PORTRAIT DE FRANCOISE MARIE ANTOINETTE SAUCEROTTE, DITE MADEMOISELLE RAUCOURT DE LA COMEDIE-FRANCAISE
Mlle Raucourt par Sigmund Freudenberger (1772), musée Carnavalet.

Face à tant d’enthousiasme, le 10 janvier 1773, le roi Louis XV, qui avait peu de goût pour le théâtre — et encore moins pour les tragédies — décida tout de même de faire le déplacement avec la du Barry, histoire de voir de ses propres mirettes cette curieuse bête. Et au sortir du spectacle, le monarque ravi offrit cinquante louis à la comédienne qu’il présenta à tous comme la Reine Didon. Mme du Barry, quant à elle, proposa de lui offrir les plus belles robes de théâtre qui soient.

Mais on raconte également une piquante anecdote que je ne peux pas ne pas vous narrer : on dit, en effet que le roi, en compagnie de sa dame, « tâta » (le vilain mot !) de la Raucourt à l’issue de la représentation. C’est Bouffonidor qui, dans Les fastes de Louis XV, raconte que le roi « se livra aux mouvements de la chair avec ce nouvel objet, qui sortit comblé des bienfaits du maître et de la favorite ». Une anecdote qui relève sans doute plus de la cabale calomnieuse et du fantasme que de l’historique vérité. Cependant, dans les Lettres originales de Madame la Comtesse du Barry, qu’il publie en 1779, Pidansat de Mairobert — dont nous reparlerons tout à l’heure, mais patience, nous n’y sommes pas ! — en rajoute lui aussi une couche en révélant une lettre qu’aurait adressé la favorite du roi à la Raucourt, le lendemain de cette rencontre : « Vous savez, ma belle Raucoux, ce qui s’est passé hier entre le Roi, vous et moi. Ayez la plus grande discrétion, n’abusez pas de la faveur que je vous ai procurée. Nous vous avons tous deux récompensés, et ce ne sera pas, je crois, la dernière fois. Je vous ménagerai encore une entrevue qui ne vous déplaira pas. Adieu, ma belle Raucoux : continuez à être sage, c’est le moyen de vous faire estimer et de réussir… »

Cette exhortation de la du Barry à « rester sage » est bien connue des amateurs d’histoire bien que l’authenticité de cette source apocryphe soit sujette à caution. Mais s’il est vrai que la favorite du roi, qui avait pourtant la cuisse légère dans sa jeunesse, se l’est joué collet monté, en suppliant Françoise de rester sage, c’est qu’elle savait combien la virginité d’une belle et jeune actrice était convoitée des roués, des libertins et des débauchés qui pullulaient dans les coulisses.

En effet, nombreux sont les égrillards qui tentèrent de lui ravir son « friand pucelage ». Comme le banquier Beaujon qui avait mis à la disposition de Mlle Raucourt son hôtel particulier pour qu’elle vienne y répéter ses rôles, et qui avait certainement dans l’idée de faire plus ample connaissance (au sens biblique du terme) avec la gironde enfant. Ainsi, chaque soir, de nouveaux soupirants assiégeaient sa loge — certains de sang royal, mesdames ! — mais tous ces trousseurs de cotillons furent éconduits avec une indifférence froide et polie.

Décidément, Françoise Raucourt était d’une chasteté désespérante ! Tout fut tenté. On peut même lire dans les Mémoires secrets (8 janvier 1773) qu’un amateur lui aurait offert jusqu’à 100 000 livres pour son pucelage. Heureusement, papa Saucerotte veillait à ce que sa tragédienne de fille conserve sa douce innocence et faisait tout son possible pour tenir en respect les rôdeurs. Grimm raconte qu’il « est si décidé de lui conserver ses mœurs et sa sagesse qu’il porte toujours deux pistolets chargés dans sa poche, pour brûler la cervelle au premier qui osera attenter à la vertu de sa fille. »

Mais ce que son paternel ignorait, c’est que, sous ses airs de sainte-nitouche, Françoise s’apprêtait à se livrer à tous les scandales. Car du haut de ses dix-sept printemps, la reine de tragédie commençait à en avoir marre de jouer les Hermione. Sa petite fortune personnelle lui avait permis de se loger dans un bel appartement de la Chaussée-d’Antin (toutes les actrices de l’époque rêvent de demeurer dans ce quartier !), aussi commença-t-elle à y recevoir du monde et à organiser des soupers fins, de petites sauteries quoi. La décoration y était luxueuse, faite de meubles de prix, de draperies et de baldaquins aux étoffes soyeuses, de sofas langoureux parfumés d’odeurs grisantes, de belles estampes et de porcelaines… La jeunette y menait une vie de bâton de chaise, dépensant sans compter.

Dans ce milieu dissolu, où régnait la débauche et la luxure, la jeune fille perdit rapidement son innocence. Le 2 septembre 1773, les Mémoires secrets révèlent que le duc d’Aiguillon, ministre de son état, avait vaincu les résistances de la comédienne lors d’une tournée de la troupe de comédiens à Compiègne. Ces ragots étaient-ils avérés ? Dieu seul le sait (et encore). Mais à l’époque, dans les coulisses et sur les boulevards, les Parigots s’égayaient de ces scandaleux racontars.

Enfin en janvier 1774 — cette fois c’est officiel ! — Françoise s’était mise en ménage avec le marquis de Bièvre, mousquetaire et célèbre calembouriste. Le voilà, « l’heureux mortel qui triompha de tant de vertu » selon les mots de Vigée-Le Brun (Souvenirs) ! Un sacré veinard ? Hum, pas vraiment. Car la comédienne, qui cumulait déjà un certain nombre de dettes, en profita pour se laisser guerluchonner par son amant qui avait dû s’engager devant notaire à lui verser une rente viagère de six mille livres en échange de sa vertu et de son « éternelle fidélité ». L’éternité dura cinq mois. Juste le temps pour le brave homme de rembourser une partie des dettes de la tragédienne et pour celle-ci de se lasser du drôle. Amer et déplumé, l’amateur de jeux de mollets abandonné sur le pavé rebaptisa sa Françoise d’« ingrate Amaranthe » (Ah, ma rente !).

Dès lors, on prêta à Mlle Raucourt une liste d’amants longue comme le bras et les gazettes de l’époque en firent leurs choux gras. Mais pour tout vous dire, il semble que les hommes ne soient pas sa came. En vérité, la belle Raucourt était plus précisément attirée par les dames.

Ô scandale, une tribade ! C’est le terme — issu du latin tribas, lui-même tiré du grec tribein qui signifie « frotter » (inutile de vous faire un dessin) — employé au XVIIIe siècle pour parler d’une lesbienne, d’une femme qui s’adonne aux plaisirs saphiques. Et, bien que considérées par l’Église et la « bonne société » comme des pratiques déviantes, les relations amoureuses entre femmes n’étaient pourtant pas rares à la veille de la Révolution (souvenez-vous des aventures romanesques de sa consœur mademoiselle Maupin, un siècle plus tôt !). En ce XVIIIe siècle finissant, siècle des Lumières, de la libération des mœurs et du libertinage, les mentalités et les comportements sociaux ont évolué. Comme le rappelle Marie-Jo Bonnet, historienne spécialiste de l’histoire des femmes (Les relations amoureuses entre les femmes, 1995) : « La cour de Versailles, qui donnait sous Louis XIV le ton à la vie intellectuelle, est éclipsée par les nombreuses microsociétés réunies autour de l’Encyclopédie ou dans les salons, les académies, les cafés, les théâtres et au Palais-Royal. Le couple, même hétérosexuel, est démodé ». L’heure était aux expériences sensuelles, et hommes et femmes libertins changeaient d’amants ou de maîtresses au gré de leurs caprices. Si les histoires de fesses et les anecdotes frivoles passionnaient la ville et la cour, la Raucourt, en véritable reine de la provocation, joua du scandale en étalant sa vie sexuelle dans la presse et en affichant sans réserve ses tendances homosexuelles.

Raucourt par Gros
Mlle Raucourt par Antoine-Jean Gros, 1796.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cela fit jaser ! On peut ainsi lire, dans les Mémoires secrets (11 juillet 1774) : « Le vice des Tribades devient fort à la mode parmi nos Demoiselles d’Opéra : elles n’en font point mystère et traitent de gentillesses cette peccadille. La Demoiselle Arnoux, quoiqu’ayant fait des preuves dans un autre genre, puisqu’elle a plusieurs enfants, sur le retour donne dans ce plaisir ; elle avoit une autre fille nommée Virginie, dont elle se servoit à cet usage. Celle-ci a changé de condition, et est passée à Mlle de Raucoux de la Comédie Françoise, qui raffole de son sexe et a renoncé au marquis de Bièvre, pour s’y livrer plus à son aise. »

On raconta qu’elle fréquentait la jeune cantatrice Sophie Arnould, Mlle Simonet, Jeanne-Françoise-Marie Sourques ou encore Thérèse Fleury, et qu’elle s’était fait envoyer bouler par Mlle Contat, qui ne mangeait pas de ce pain-là. Bref, les idylles saphiques et les débauches de Françoise alimentèrent la chronique scandaleuse suivie avidement par le bon peuple de Paris. Cette femme émancipée et provocatrice, cet électron libre qui prenait ses distances avec la gent masculine, exerçait sur ses contemporains une incontestable fascination, mêlée de répulsion. Car, il faut bien le dire, certains messieurs de l’époque (des amants éconduits ?) l’avaient mauvaise. Blessés dans leur mâle orgueil, ces derniers commencèrent à lui reprocher publiquement ses « plaisirs dépravés » et tentèrent de la faire revenir dans le « droit chemin ». Ah, les hommes ! Dès que ça ne tourne plus autour de leur… nombril.

Rapidement, quelques plumitifs se firent un malin plaisir à broder, à partir des historiettes et des racontars sur les amours de Françoise Raucourt, des libelles et pamphlets licencieux. Des récits pornographiques et fangeux, dans lesquels les auteurs fantasmaient sur des scènes de lubricité entre femmes, circulent sous cape. Voici, pour exemple, un charmant couplet tiré des Mémoires secrets :

Mémoires secrets, T28, p64
Mémoires secrets, tome 28, p. 45-46.

Coupons là ces charmantes rimes ! Car avez compris combien, en effet, la chose les turlu…pine.
Mais le fantasme des hommes sur les aventures amoureuses de la Raucourt va aller encore plus loin. Bientôt le bruit courut qu’elle dirigeait une confrérie secrète, une sorte de loge maçonnique pour femmes, vouée au culte de Sapho et portant le nom exotique de secte des anandrynes. La rumeur naquit en 1784, après la publication du dixième tome de L’Espion anglois attribué à la plume grivoise de Pidansat de Mairobert, cet auteur dont nous causions tout à l’heure et à qui l’ont doit la publication des soi-disant Lettres originales de Madame la Comtesse du Barry.

Bref, c’est dans L’Espion anglois, un ouvrage censé retranscrire la correspondance secrète entre un Lord anglais (le dénommé Milord All’Eye) et son compatriote (Milord All’Ear) lors de son séjour à Paris, qu’il est fait mention des obscurs agissements du cénacle libertin des anandrynes. En effet, parmi les nombreuses lettres qui composent ce recueil d’anecdotes plus ou moins scandaleuses, trois missives ont pour sujet la Confession de Mademoiselle Sapho et la Secte des Anandrynes. Tout commence avec la lettre IX, intitulée « Confession d’une jeune fille » (28 décembre 1778) et suivie d’un discours que Mlle Raucourt aurait prononcé devant les adeptes de sa secte : « Apologie de la secte anandryne ou Exhortation d’une jeune tribade » (discours du 28 mars 1778). S’en suit, à la lettre XII : « Confession d’une jeune fille » : initiation de Sapho à la secte des anandrynes » (11 janvier 1778). Vient enfin la lettre XIV : « Suite et fin de la Confession d’une jeune fille » (11 février 79, lettre XIV).

Secte des Anandrynes
Frontispice de La Secte des Anandrynes, Paul Émile Bécat, 1952.

Mademoiselle Sapho, c’est le nom d’une jeune prostituée parisienne qui, grâce à ses charmes — elle aurait le plus beau clito de France ! —, aurait eu le privilège d’être initiée aux mystères de la fameuse secte. Et Mairobert n’est pas avare de détails, s’étendant avec complaisance sur les scènes d’amours saphiques et les savants enlacements. Comme dans tout bon récit libertin de l’époque — cette littérature pécheresse qu’on « ne lit que d’une main » — on retrouve l’ambiance des bordels avec leurs courtisanes vénales et leurs moines défroqués…

Et voici la description que fait Madame de Furiel (la mère maquerelle de cette histoire) de la tribade. Il s’agit d’une « jeune pucelle qui n’ayant eu aucun commerce avec l’homme, et convaincue de l’excellence de son sexe, trouve dans lui la vraie volupté, la volupté pure, s’y voue tout entière et renonce à l’autre sexe aussi perfide que séduisant. C’est encore une femme de tout âge qui pour la propagation du genre humain ayant rempli le vœu de la nature et de l’état, revient de son erreur, déteste, abjure des plaisirs grossiers et se livre à former des élèves à la déesse. » (Lettre IX).

Secte des anandrynes
« Belle présidente et vous chères compagnes, voici une postulante. »

Puis le lecteur découvre l’existence et les frasques de la secte anandryne : un sérail de tribades rigoureusement interdit aux hommes et à la tête duquel se trouve, grande maîtresse de l’Ordre et reine des Amazones, Mlle Raucourt traînant à sa suite un cortège de jeunes nymphes.

Pour les lecteurs masculins — certains prenant au pied de la lettre cette historiette montée de toute pièce —, un tel éloge du saphisme et d’une sexualité féminine qui exclut le sexe masculin ne pouvait que faire resurgir d’ancestrales peurs de castration. Il fallut empêcher de nuire cette irrésistible ensorceleuse venue chasser sur leurs plates bandes et risquant fort de leurs ravir des cœurs féminins. Aussi accusa-t-on cette secte, toute fantasmée fut-elle, de comploter contre les hommes. Et Françoise Raucourt, à l’instar de ces femmes qui, refusant le corps des hommes, brisaient la vision patriarcale de la société, fut la cible de nombreuses cabales.

Et maintenant, si je vous avoue que l’auteur des Mémoires secrets, ces recueils de potins mondains que j’ai cités à plusieurs reprises depuis le début de cet article, n’est autre que Pidansat de Mairobert (encore lui !), vous comprendrez que la plume d’un seul bonhomme, attaquant sur différents fronts, aura suffi à déclencher l’ire d’une partie de la populace envers la pauvre tragédienne.

Peu à peu, Françoise perdit la faveur du public. Son jeu dramatique fut de plus en plus critiqué, et elle quitta même parfois la scène sous les sifflets. Mais elle fit face à la tempête et triompha malgré tout dans les rôles de femmes fortes, de reines, d’impératrices : Mérope, Sémiramis, Clytemnestre, Agrippine, Jocaste, Médée, Cléopâtre… Elle excellait à incarner la fureur, le délire, la passion.

Raucourt Agrippine
Mlle Raucourt dans le rôle d’Agrippine, huile sur toile d’Adèle Romance-Romany, 1812. © A. Dequier, coll. Comédie-Française.

Puis vinrent la Révolution et la Terreur. En septembre 1793, le Comité de salut public ordonna la fermeture de la Comédie et Françoise fut mise au cachot avec plusieurs autres comédiens du Roi. Après sa libération, elle erra de théâtre en théâtre, et finit par prendre la tête du théâtre Louvois. Mais ce fut un désastre financier et l’institution dut fermer ses portes sur ordre du Directoire. Elle réintégra finalement la troupe de la Comédie-Française au printemps 1799 et poursuivit paisiblement sa carrière tout en s’adonnant à sa passion pour la botanique. Elle s’éteignit le 15 janvier 1815, à l’âge de 59 ans.

Mais avant de nous quitter, il me reste un dernier scandale à vous raconter, pour la route ! Celui de l’enterrement de notre bonne Françoise. Puisque vous êtes des lecteurs fidèles, vous vous souvenez certainement du triste sort réservé à la dépouille d’Adrienne Lecouvreur. Eh bien figurez-vous que notre Françoise à bien failli y avoir droit, elle aussi. À la fin de sa vie, même si elle n’avait pas toujours eu la conduite d’une sainte, la Raucourt s’était tournée pieusement vers la religion, donnant une bonne partie de sa maigre fortune à la paroisse de Saint-Roch. Elle était ainsi dans les petits papiers du curé, l’abbé Marduel, qui était aussi son directeur de conscience et venait souvent dîner chez elle. Il avait d’ailleurs assuré la femme de théâtre quelque peu inquiète qu’elle aurait bien droit, le jour de son trépas, à une sépulture catholique en bonne et due forme.

Et pourtant ! Le jour des funérailles de Françoise, et malgré sa promesse, l’abbé Marduel refusa l’entrée de la dépouille dans l’église. Sale temps pour les artistes ! Et malgré les supplications de la troupe de comédiens français et les milliers de personnes assemblées (cinq ou six mille personnes selon Houssaye) pour rendre un dernier hommage, le curé resta de marbre, inébranlable. Devant son refus forcené de célébrer le service funèbre, la foule enfonça les portes de l’église et finit par déposer le corps au pied de l’autel, tandis que l’animal s’était réfugié dans la sacristie. Il fallut attendre l’intervention du commissaire de police pour que le curé daigne célébrer l’absoute et rendre à la comédienne « les devoirs funèbres dus à tous les chrétiens ».

enterrement de Mlle Raucourt
Scandale à l’enterrement de Mademoiselle Raucourt, d’après une gravure contemporaine.

Après toutes ces péripéties, l’illustre Françoise Raucourt fut transportée jusqu’à sa dernière demeure, au cimetière du Père-Lachaise, où elle goûte depuis ce jour un repos bien mérité que seul vient troubler le passage quotidien d’amateurs de théâtre venus la saluer.

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Buste en marbre de Jean-Jacques Flatters, aujourd’hui disparu car volé dans les années 2000.

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MA BIBLIO (non exhaustive) :

12 réflexions sur “La secte des anandrynes ou les liaisons scandaleuses de Mlle Raucourt

  1. Félicitations pour cet article. J’ai adoré le fond et la forme ! Quel plaisir de rencontrer Mlle Raucourt !
    J’ai lu cet article avec délectation. Tu as un véritable talent d’écriture. Je suis moi-même rédactrice web et passionnée d’histoire, et j’aime beaucoup ton travail et ton style. Hâte de lire ton prochain article.
    Magali

    Aimé par 2 personnes

  2. Vu les développements superbement circonstanciés, vous ne m’en voudrez pas de partager cet excellent « article à toison » !
    Merci !

    Aimé par 2 personnes

  3. Bonjour,
    quel joli texte et pourquoi ne partage-je pas cette adoration des clichés (qui parfois n’en sont pas), selon lesquels les hommes ont une dent contre les tribades, à cause d’une putative émasculation ou une prise de pouvoir (le patriarcat idiot si cher à la mode cachant le matriarcat si lamentable) ?
    Serait-ce là des dérives d’esprits fragiles ?
    J’ai peur que ces clichés ne cachent une réalité mal comprise et/ou volontairement inamicale. En fait, je n’ai pas peur, je le pense.
    Car ce serait se priver de joies tout simplement et puis surtout, surtout, a-t’on compris que l’homme n’est qu’un caillou…
    Hélas ou pas hélas, je ne le sais pas.

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  4. Toujours aussi bien tourné, merci.
    Cependant, je me sens bien béotien sur un point, comment définir un beau clito? Surtout s’il s’agit du plus beau de France. Je me doute bien qu’il n’y a pas de concours officiel.
    Auriez-vous des pistes ou de la documentation sur le sujet, vous qui êtes toujours si documentée ?
    Encore bravo

    Aimé par 1 personne

  5. Très bel article, j’adore le sujet ( un peu croustillant) et le style, il me fait penser à celui de Franck Ferrand : passionné, avec une délicieuse touche irrévérencieuse… Peut-être à faire en audio d’ailleurs, pour rendre le texte encore plus vivant ?

    Aimé par 1 personne

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