Adrienne Lecouvreur, splendeur et misère d’une tragédienne

Mes bons compères ! Je m’en vais aujourd’hui vous conter l’histoire véritable et tragique d’une jeune comédienne du siècle des Lumières, la célèbre Adrienne Lecouvreur. Je vous invite en premier lieu à vous munir de votre plus beau mouchoir brodé, vous en aurez besoin tout à l’heure. Bien. Pénétrons maintenant sans plus attendre dans les coulisses lambrissées de la Comédie-Française qui, au début du XVIIIe siècle, est installée au jeu de paume de l’Étoile, rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés à Paris (juste en face du café Procope, pour les connaisseurs). En ce temps-là, le théâtre jouit d’un immense engouement populaire depuis la révolution initiée quelques décennies plus tôt par l’immense Poquelin, Molière pour les intimes. Il n’existe alors que trois troupes de théâtre, créées sous Louis XIV, autorisées à jouer de façon permanente dans les salles de spectacle parisiennes : l’Opéra, la Comédie-Italienne et, bien sûr, la Comédie-Française (ou Théâtre-Français).

Entrée de la Comédie-Française, rue des Fossés Saint-Germain. Planche de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (Paris, 1772)
Entrée de la Comédie-Française, rue des Fossés-Saint-Germain. Planche de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (Paris, 1772).

Toutefois, en dehors de ces lieux officiels, on joue la comédie absolument partout. Sur des tréteaux éphémères, dans les foires, de petites pièces sont montées par les forains pour le plus grand plaisir des badauds, tandis que sur les théâtres de société, dans les maisons bourgeoises ou dans les châteaux de campagne, les amateurs plus fortunés comme madame de Pompadour s’adonnent eux aussi aux joies de la scène. Bref, à la Cour comme à la ville, tout le monde est touché par la fièvre théâtrale. Plus encore qu’un art du divertissement, le théâtre est, au XVIIIe siècle, un véritable phénomène de société.

En effet, sur les planches, les mœurs et les travers du peuple sont mis en scène pour susciter les ris ou les pleurs des spectateurs. Véritable miroir de la société, le théâtre est devenu un lieu propice à la critique sociale et à la contestation des valeurs traditionnelles comme le mariage, le respect de la hiérarchie sociale, la morale bourgeoise… On y croise d’ailleurs, à loisir, des personnages de faux dévots ou de bourgeois cupides et avares. À l’inverse, en présentant des filles rebelles, des femmes indépendantes ou des valets plus malins que leurs maîtres, le théâtre défend la liberté de chacun de rester maître de son destin, d’obéir à ses passions, de refuser toutes contraintes. Bref, le théâtre est un instrument majeur de diffusion des idées nouvelles, celles des Lumières, qui vont émerger dans la seconde moitié du siècle et qui prônent l’idée absolument révolutionnaire pour l’époque que les hommes sont fondamentalement égaux par nature. Soit dit en passant, au XXIe siècle, il y en a encore qui ont du mal avec cette notion…

Alors, bien entendu, de nombreuses pièces se voient interdites par la censure — ce qui attise d’autant plus la curiosité des spectateurs ! Si le pouvoir royal a plutôt tendance à encourager les productions théâtrales depuis la prise de position de Richelieu et de Louis XIII en faveur du théâtre (1641), le pouvoir que les dramaturges, mais aussi les acteurs et les actrices, ont sur le public inquiète l’Église qui voit le théâtre comme une institution scandaleuse. Son tort : représenter les passions humaines. Le clergé d’alors reproche au théâtre de ne représenter que des passions coupables (la vengeance, l’amour, l’ambition, la fierté…), juge les comédiens « déréglés » et leurs spectacles néfastes aux bonnes mœurs. C’est ainsi que, sous l’Ancien Régime, l’Église, brandissant l’étendard de la morale, part en guerre contre le théâtre, cet art dangereux frappé d’anathème de longue date par les Pères de l’Église comme Tertullien et saint Augustin. Ainsi, dès la seconde moitié du XVIIe siècle, plusieurs évêques de France avaient décidé, sans l’aval du pape, d’instaurer des mesures discriminatoires à l’égard des comédiens. Dans de nombreux diocèses, ces derniers sont considérés comme des « pécheurs publics » — à l’instar des prostituées, des magiciens et des sorciers ou encore des personnes vivant en concubinage (oui, oui, planquez-vous bande de pécheurs !) —, et, à ce titre, sont privés de certains sacrements. Et ça ne rigole pas : il leur est par exemple interdit de communier à l’église, d’être parrains ou marraines d’un enfant — parfois même de se marier ! —, mais aussi et surtout de recevoir des funérailles et une sépulture chrétienne à leur mort. Ce qui est particulièrement cruel puisque la grande majorité des gens de théâtre de l’époque, de même que la population d’alors, sont des chrétiens convaincus. Frappés d’infamie, les pauvres artistes n’ont guère d’autre choix que de renoncer à leur métier en reniant publiquement leur état de comédien, s’ils veulent continuer à croquer l’hostie du dimanche et recevoir les derniers sacrements quand sonnera leur dernière heure. Petit rappel, en ce temps-là, l’absence d’inhumation religieuse signifie la damnation éternelle sans passer par la case paradis. Une punition bien sévère, pour n’avoir récité que quelques vers…

Mais pardon, je m’emporte et si personne ne m’arrête je vais vous refaire toute l’histoire du XVIIIe siècle ! Où en étais-je ? Ah oui… Adrienne ! Ô Adrienne…

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D’origine champenoise, elle est âgée d’une dizaine d’années lorsqu’elle débarque à Paris avec son père, un pauvre chapelier de campagne, monté à la capitale pour s’établir à quelques rues de la Comédie-Française. Placée en pension chez les bonnes sœurs, la petiote se tire des flûtes dès qu’elle le peut pour assister en douce à des pièces de théâtre et développe une vraie passion pour la comédie. En 1706, elle a quatorze printemps (et toutes ses dents) et débute dans une troupe de comédiens amateurs qui répète dans l’arrière-boutique d’un épicier et qui monte Polyeucte, la tragédie de Racine, où elle tient le rôle de Pauline. Et croyez-moi, elle a de l’allure, la gamine ! D’ailleurs, ça n’échappe pas au comédien Marc-Antoine Legrand, de la Comédie-Française, qui décide de la prendre sous son aile, lui donne quelques leçons de comédie et l’emmène exercer ses talents sur les scènes de province. C’est ainsi qu’elle est engagée à dix-sept ans au théâtre de Lille, puis au théâtre de Lunéville, dans la troupe du duc de Lorraine.

Un an plus tard, en 1710, notre jeune comédienne accouche d’une petite fille, Élisabeth-Adrienne. Mais le père de l’enfant — peut-être le comédien Clavel qu’elle a fréquenté à Lille ou bien un officier du duc de Lorraine (puisque l’on sait qu’elle avait un faible pour l’uniforme, comme vous le verrez plus loin) —, en bon nigaud, préfère prendre la fuite quand Adrienne lui propose de l’épouser pour élever ensemble le bambin. Eh oui, sale temps pour les comédiennes, elles ont beau avoir du talent, du charme et une foultitude de soupirants, elles sont tout de même montrées au doigt comme de vulgaires catins, comme des saltimbanques, et les épouser serait le comble du déshonneur… Qu’à cela ne tienne, Adrienne ne se démonte pas et continue de bosser ses rôles et de réviser ses alexandrins. À vingt ans, elle est nommée première actrice du théâtre de Strasbourg et devient la protégée du comte François de Klinglin, le premier magistrat de la ville, qui ne perd pas son temps pour l’engrosser à son tour. Rebelote : elle donne naissance à la petite Françoise-Catherine-Ursule, mais, avant d’avoir le temps de dire ouf, le magistrat a déjà tourné les talons pour se marier de son côté, avec une fille respectable. Blasée — qui ne le serait pas ?! — Adrienne met les voiles avec une gamine sous chaque bras et rentre à Paris où sa renommée la précède et où la Comédie-Française lui ouvre toutes grandes ses portes.

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Adrienne en costume de Cornélie dans La Mort de Pompée, portrait de Charles Antoine Coypel gravé par Pierre Imbert Drevet, 1730.

Le 4 mai 1717, elle fait ses premiers pas sur la scène du prestigieux théâtre et enflamme le cœur des Parisiens (ce qui, par ailleurs, n’est guère recommandé dans ce type de lieu à fort potentiel inflammable) en incarnant l’Électre de Crébillon et Angéline dans la pièce George Dandin de Molière. Quelque temps plus tard, son triomphe dans le rôle de Monime, dans Mithridate de Racine, lui vaut son entrée parmi les vingt-sept sociétaires de la troupe. Elle cartonne tant et si bien que, désormais, elle est l’interprète favorite des premiers rôles de Racine, Corneille, mais aussi du jeune Arouet, qui n’était pas encore le grand Voltaire, et avec lequel elle commence d’ailleurs à flirter.

Le secret de son succès ? La simplicité, le naturel, la sobriété. Tout le contraire des comédiennes et comédiens de son temps que l’on a surnommés à juste titre les « hurleurs » à cause de leur façon exagérée et outrancière de déclamer les vers en poussant l’emphase à son paroxysme. Loin de l’afféterie de ses comparses, Adrienne mise sur une diction naturelle et pure, un jeu de scène épuré, et renonce à la pompe de certains costumes trop extravagants. Elle profite également des conseils avisés que lui prodigue le vieux Michel Baron — ancien élève et protégé de Molière — qui devient son grand ami. Ainsi, avec son interprétation plus proche de la réalité, elle renouvelle complètement les rôles qu’elle incarne et éclipse ses grandes rivales, mesdemoiselles du Clos et Desmares. Désormais, Paris n’a d’yeux que pour la jeune Adrienne qui rivalise de grâce et d’esprit.

Femme intelligente et sagace, elle est continuellement entourée de gens diserts parmi lesquels le philosophe Fontenelle et fréquente assidûment les salons parisiens — notamment celui de la marquise de Lambert — où se réunissent les plus brillants esprits du moment. Elle est d’ailleurs la première actrice à être admise à ces rendez-vous mondains. Bien entendu, cette faveur exceptionnelle attise la rancœur et la jalousie de ses petits camarades de la Comédie-Française et notamment de mademoiselle du Clos, une comédienne vieillissante qui avait réussi à doubler mademoiselle Champmeslé et tenait les premiers rôles avant l’arrivée de celle que les mauvaises langues de la troupe (et amateurs d’anagrammes) surnomment la «Couleuvre». L’acteur Philippe Poisson ira même jusqu’à composer contre la belle tragédienne une pièce railleuse intitulée l’Actrice nouvelle (1723) et dans laquelle on pouvait lire ces vers narquois : « De fables, de romans, sa chambre est toute pleine ; Sans cesse elle s’habille en princesse romaine […] Venez la voir en foule, elle aime le grand monde ». Gros jaloux, va ! Tout ça pour dire que les ragots et les cabales vont bon train au sein du « tripot comique » comme ils disent, et qu’Adrienne doit passer ses journées à encaisser les calomnies de ses adversaires.

Heureusement, elle compte surtout beaucoup d’admirateurs qu’elle reçoit dans le bel hôtel particulier de la rue des Marais-Saint-Germain où elle a établi ses pénates. Parmi ses intimes : Voltaire et son ami le jeune comte d’Argental (qui est devenu son plus fidèle confident), mais aussi le chevalier de Rohan, lord Peterborough… Bref, la vie d’Adrienne s’écoule ainsi, entre les planches du théâtre et les salons mondains, jusqu’au jour où débarque dans sa vie Maurice de Saxe.

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Maurice de Saxe par Quentin de La Tour (vers 1748).

Fils du roi de Pologne et comte de Saxe, Maurice est un jeune homme robuste, de taille moyenne mais d’une force redoutable s’il on en croit la rumeur qui prétend qu’il pouvait casser en deux le fer d’un cheval. Oui, il est des talents inutiles dont certains ne redoutent pas de se vanter… À son actif de jeune officier, il compte déjà plusieurs campagnes à travers l’Europe et il ne se fait pas prier pour narrer ses exploits guerriers. Vous savez, la crânerie militaire… Avec sa réputation de pourfendeur, de foudre de guerre, ce bellâtre à boucle d’oreille déclenche la pâmoison de la gent féminine sur son passage. Toutes choient comme mouches. Surtout que le godelureau est célib’. Avant d’arriver à Paris, il s’est séparé de sa première épouse, une jeune et riche Saxonne, qu’il trouvait beaucoup trop chiante collante. Bref, ce jeune chien fou est désormais libre comme l’air et, le soir, il se rend à la Comédie-Français où se donnent rendez-vous tous les élégants de Paris, pour se rincer le quinquet sur les jolies comédiennes. C’est ainsi que la rencontre inévitable se produisit. En croisant leurs regards, les deux êtres sont frappés d’une commotion électrique, un violent coup de foudre. Adrienne a vingt-huit ans et dans ses yeux luisent les flammes de la passion. Maurice, de quatre ans son cadet, ne résiste pas. Après quelques formules d’usage, les deux zigotos disparaissent dans une chambre à coucher, au fond d’un plumard bien douillet, et la suite est censurée.

Adrienne, qui ne croyait plus en l’amour et s’était résignée à mener une vie vertueuse loin des hommes, pense cette fois-ci avoir enfin trouvé son prince charmant, son fougueux Achille. Les deux tourtereaux se mettent en ménage et la comédienne, avec une bonne grâce inlassable, apprend à composer avec les sautes d’humeur de Maurice qui se révèle parfois quelque peu égoïste et grossier. Au caractère impétueux de ce reître, elle tente d’enseigner la mesure, d’opposer la finesse, lui prodigue mille caresses. Elle lui fait aussi découvrir les arts et la beauté de la langue française, les œuvres de Racine, de Molière… Elle tente même, mais en vain, de redresser la désastreuse orthographe de celui qui écrira un jour au duc de Noailles, à propos de la proposition qu’on lui fit d’être élevé au rang d’académicien : « Se la malet comme une bage a un chas… […] Je crains les ridiqules, & se luy si man paret un… ». Ouais, c’est vrai que, vu comme ça, ça ressemble un peu à une grosse blague. Mais Adrienne se fiche pas mal que son Maurice écrive comme un payouse. Il a bien d’autres qualités que je n’oserais dévoiler à vos chastes oreilles…

Malheureusement, cette belle idylle et cet éperdument de bonheur ne durent guère. Le comte, guerrier impénitent toujours par monts et par vaux, délaisse de plus en plus la jolie tragédienne. Les interminables semaines d’absence se succèdent, entrecoupées de courtes et furtives retrouvailles. En 1725, Maurice, qui rêve de royaumes et de lauriers, se rendrait bien maître du duché de Courlande, un état autonome de Pologne où il se rend promptement afin de préparer son coup. Mais pour ravir cette couronne ducale, il lui faut réunir des hommes et organiser une expédition… Et tout ça coûte bonbon. Aussitôt Adrienne, qui se languit à Paris et qui ne sait refuser aucun caprice de son « cher comte », vend ses meubles et ses bijoux, et lui fait parvenir la coquette somme de 40 000 livres. Pendant ce temps-là à l’autre bout de l’Europe, dans les climats glacés de Courlande, Maurice, pour mettre toutes les chances de son côté, accepte les propositions lascives de la grande-duchesse Anna Ivanovna — la future Anne Ire de Russie qui a sept ans de plus que lui et rêve de l’épouser. Au mois de juin 1726, après quelques parties de jambes en l’air, il obtient finalement son duché durement gagné à coups de reins et à la sueur de son torse. Il en est toutefois chassé un an plus tard par la grande-duchesse furibarde dont il avait déserté le pieu pour fricoter avec une servante du palais.

C’est ainsi que Maurice, la queue entre les jambes, rentre à Paris en octobre 1728 après trois années d’absence qui ont plongées Adrienne dans un abîme de douleur. Mais la pauvre Adrienne n’eut guère le temps de sécher ses larmes, car aussitôt rentré, le volage Maurice de Saxe s’entiche de la petite Cartou, une papillonnante danseuse de l’Opéra pour laquelle il délaisse la tragédienne. Puis il tombe sous le charme de Louise-Henriette-Françoise, la jeune épouse du duc de Bouillon. C’est une jolie fleur hérissée d’épines, une croqueuse d’hommes qui, lasse de son sexagénaire de mari, couche à droite à gauche avec le comte de Clermont, le chanteur d’opéra Tribou ou encore le comédien Quinault-Dufresne. Quand cette brune ténébreuse aux lèvres vermeilles rencontre Maurice, elle décide de le ravir à Adrienne.

Pour l’actrice la descente en enfer continue… Amoureuse trahie et délaissée, sa correspondance avec le comte de Saxe témoigne d’une souffrance quotidienne où l’on voit poindre l’ombre obscure de la folie : « Où êtes-vous, que faites-vous ? Qu’avez-vous fait, que ferez-vous demain ? Quand vous verrai-je ? Écrivez-moi et remerciez-moi de ma sagesse, car je sens tout ce qui peut faire faire des folies à quelqu’un. Par exemple, si je m’en croyais, j’irais moi-même m’informer où vous êtes. J’ai pensé réellement vous aller attendre à votre passage à votre retour de Versailles. Je meurs d’envie d’aller à votre porte vous voir rentrer ce soir. Enfin, que vous dirai-je ? Je suis folle, et malheureusement je le sens. » Cette relation, devenue toxique, consume Adrienne à petit feu. Le jeudi 7 avril 1729, dans le silence et la solitude de sa chambrée, elle rédige son testament. Elle a trente-sept ans.

Au mois de juillet de la même année survient une bien étrange histoire : en rentrant de la messe, notre Adrienne trouve à son domicile un billet anonyme l’informant qu’elle court un grand danger et la priant de se rendre à un rendez-vous mystérieux sur la terrasse du jardin du Luxembourg. Là, elle aurait rencontré un petit abbé bossu nommé Siméon Bouret ayant été chargé par la duchesse de Bouillon de remettre à la tragédienne un paquet de pastilles blanches qu’il soupçonne être empoisonnées. Adrienne, accompagnée de Maurice, aurait alors fait analyser les pastilles par un savant chimiste qui en aurait trouvé quelques-unes douteuses. L’affaire fait grand bruit et des potins laissant entendre que la duchesse — Bouillon la bien nommée pour une empoisonneuse — aurait tenté de faire périr la Lecouvreur circulent dans Tout Paris et l’abbé bobosse est mis derrière les verrous de la prison de Saint-Lazare. Il faut dire que le public de la Comédie-Française a eu vent des rivalités entre les deux femmes et que les rumeurs d’empoisonnement et d’intoxications criminelles vont bon train en France depuis la célèbre « Affaire des Poisons » (1672-1682).

Mais le pire dans cette histoire, voulez-vous que je vous le dise ? C’est que Maurice, au courant de cette sombre affaire d’empoisonnement, continue de coqueter avec la Bouillon… Et là — vous allez me dire que la formule est un peu facile, mais je l’assume — IL POUSSE LE BOUCHON UN PEU LOIN, MAURICE ! Si ç’avait été moi, croyez bien que je lui aurais flanqué mon petit poing vibrant de nervosité en pleine margoulette, assez fort pour lui décrocher une molaire. Au lieu de cela, Adrienne, qui est une dame du monde, elle, s’arme de sa plume et écrit à Maurice un de ces billets emplis de détresse et de courroux : « Je voudrais de tout mon cœur être à l’agonie, pour avoir le plaisir de vous l’apprendre. Il est vraisemblable que nous serions bien contents si nous étions débarrassés, vous de moi et moi de la vie. Je trouve seulement, comme vous, que c’est une chose trop difficile et que les femmes ont trop de peine à mourir. Mais ce que je puis vous promettre au moins, c’est que je vais y travailler de mon mieux et de tout mon cœur. Vous ferez bien de n’en pas perdre un coup de dent. »

Le 10 novembre 1729, après un mois de maladie causée par toutes ces émotions et le tapage qui n’a fait qu’enfler les persiflages de ses rivales, Adrienne remonte sur la scène de la Comédie-Française dans le rôle de Phèdre qu’elle incarne toujours si merveilleusement et si pathétiquement. Et comme à chaque représentation, elle triomphe sous les assourdissantes acclamations d’un public passionné qui l’adule. Dans les coulisses, on continue de se bousculer pour lui serrer la main, pour lui déclarer son admiration ou sa flamme. Mais Adrienne ne pense qu’à Maurice et son cœur dolent saigne. Sans que le public ne s’en doute, toutes ces peines et ces malheurs ne font qu’aggraver une santé déjà fragilisée par une maladie chronique qu’elle traîne, comme un fardeau, depuis plusieurs années. Épuisée, la tragédienne souffre de l’estomac et d’une inflammation de la poitrine qui entraîne des quintes de toux effroyables. Le 4 février 1730, elle s’évanouit en coulisse après sa dernière réplique. Ses amis la forcent alors à garder le lit, le temps de se requinquer. Elle est si lasse qu’elle accepte.

Le 15 mars, elle joue de nouveau, enchaînant dans la même journée le rôle de Jocaste dans l’Œdipe de son ami Voltaire puis celui d’Hortense dans le Florentin de La Fontaine. Sur scène, elle joue à la perfection, son abattement et ses violentes inflammations d’entrailles sont imperceptibles. Mais entre les différents actes, elle s’échappe en coulisse et court à la garde-robe où elle rend du sang pur. À la fin de la représentation, ses amis Voltaire et d’Argental la portent chez elle, dans son hôtel de la rue des Marais, et la couchent dans son lit à tombeau. Maurice, certainement occupé ailleurs à courir la gueuse quelque importante besogne, est appelé à la hâte et rejoint Adrienne à son chevet. Mais c’est un peu tard. Il eut beau verbigérer d’amphigouriques et lamentables excuses, rien n’y fit… Le 20 mars 1730, après cinq longues et luctueuses journées de crises violentes et d’hémorragies, Adrienne, abominablement pâle, rendit l’esprit entre les bras de Maurice, sous les regards apitoyés de Voltaire et d’Argental.

Le lendemain de sa mort, face aux suspicions d’empoisonnement, Voltaire et ses amis réclamèrent une autopsie qui ne révéla aucune trace d’empoisonnement. Ce soir-là, la Comédie-Française fit relâche et les affiches encadrées de noir placardées pour annoncer la mort de la comédienne chérie des Parisiens suscitèrent une très vive émotion dans la population. L’abbé Languet de Gergy, curé de Saint-Sulpice où Adrienne était paroissienne, étant arrivé trop tard au chevet de la mourante, refusa de lui accorder les honneurs funèbres puisque, dans la sueur de l’agonie, elle n’avait pas eu le temps de se repentir et de renoncer par écrit au théâtre et à sa scandaleuse profession. Pourtant, en ouvrant le testament d’Adrienne, ses premiers mots par lesquels elle recommande son âme à Dieu, témoignent clairement de son désir de mourir en chrétienne : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Cecy est mon testament. Je recommande mon âme à Dieu et je le supplie de me faire miséricorde. » C’est pourtant clair, non ? Pas pour tout le monde, semble-t-il, puisque, sourd aux obsécrations testamentaires et aux pieuses convictions d’Adrienne, l’abbé Languet lui refusa catégoriquement toute sépulture religieuse. Ô charité chrétienne… Ironie du fatum, dans son testament la comédienne léguait 1 000 livres audit curé pour les pauvres de sa paroisse.

Adrienne s’étant vue refuser les obsèques religieuses et l’inhumation parmi les autres fidèles dans le cimetière de la paroisse, ses proches n’eurent d’autre choix que de l’enterrer clandestinement, pour ne pas créer de scandale. Dans la nuit du 22 au 23 mars 1730, n’ayant pas eu le temps de faire livrer un cercueil, ils enveloppèrent le corps d’Adrienne dans un simple drap et le transportèrent dans un fiacre jusqu’au quai de la Grenouillère (l’actuel quai d’Orsay), situé sur les berges malodorantes de la Seine. À l’époque les rives du fleuve sont en chantier, on y creuse un trou dans le sol fangeux où l’on place sans murmure la dépouille aimée que l’on recouvre à la hâte de chaux vive et d’un amas de terre froide. Et adieu Adrienne ! Ainsi s’en fut la triomphatrice de la Comédie-Française, sans fleurs ni couronnes et sans panégyrique.

En apprenant que le corps d’Adrienne Lecouvreur avait été jeté à la voirie et privé de monument funéraire, le peuple de Paris s’anima vivement et cria au scandale. Quelques jours plus tard, Grandval prononça avec ferveur à la Comédie-Française un émouvant éloge funèbre écrit par le lyrique Voltaire. La même année, de l’autre côté de la Manche, la comédienne anglaise Anne Oldfield était enterrée en grande pompe et avec tous les honneurs à l’abbaye de Westminster. Malgré l’engouement du siècle des Lumières pour le théâtre, et une légère atténuation de l’ostracisme des comédiens, celui-ci perdura en France jusqu’en 1849, date à laquelle l’évêque de Soissons — avec la bénédiction du pape cette fois-ci ! — abrogea les mesures infamantes qui frappaient les comédiens.

Si cette histoire vous a plu, achetez donc mon livre,
pour encore plus de curieuses histoires !

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Et n’oubliez pas de partager cet article à foison !

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MA BIBLIO :

7 réflexions sur “Adrienne Lecouvreur, splendeur et misère d’une tragédienne

  1. Surtout chère Priscille , ne jamais commencer une de vos chroniques sans avoir un petit matelas de temps disponible . Impossible de s’en détacher. Cocktail d’érudition , d’humour et de charme ,surprenant chez un rat de bibliothèque !!! Attention danger de devenir accro ( comme moi hélas ! ) Merci et bise

    Aimé par 1 personne

  2. Joli article. En outre, au sujet des comédiens du XVIII siècle il y a aussi une récente vidéo Youtube faite par Nota Bene, un vulgalisateur d’histoire. Ca date du décembre 2018 je crois

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  3. Merci Priscille pour ce nouvel article toujours aussi riche de ce Cocktail (recette non exhaustive donnée par francisjunek😊) dont vous avez le secret du subtil dosage et qui me ravit toujours autant 😊 J ai hâte de découvrir le nouveau (en vous laissant quand même le temps de reposer, d aérer et de nourrir vos petites cellules grises de charmante petite souris de bibliothèque (mais pas que… il me semble…😉) En attendant je vais continuer cette trilogie du scriptorium et ces quelques autres articles qui attendent sur votre délicieux blog 😊 Pensez à les mettre 🍾🍾🍾 au frais…. début mars arrive vite… 🥂🎉…. Je vais m empresser de partager ce nouvel article en espérant vous amener qques nouveaux abonné(e)s 🙏
    Je ne pensais pas que cet ostracisme de l église avait duré jusqu au milieu du XIX ième 😯😪
    Merci de nouveau charmante petite souris dévoreuse d innombrables feuillets pour notre plus grand plaisir d addicts à Savoirs d histoire pour lequel aucun remède n’existe…fort heureusement !!😂
    Très bonne journée 😎🌞

    Aimé par 1 personne

  4. Languet de Gergy, n’était pas un homme miséricordieux ! Fin mars 1719 le curé de Saint-Sulpice manifesta la même absence d’humanité envers la duchesse de Berry, à l’article de la mort. Arrivée en terme de grossesse, la jeune veuve s’était réfugiée dans une petite chambre de son palais du Luxembourg. Mal préparé par sa vie de débauche permanente ainsi que ses excès alimentaires et alcooliques, l’accouchement de Mme de Berry fut extrêmement laborieux. Ajoutant l’infamie publique aux douleurs effroyables que souffrait la princesse, Languet refusa de lui administrer les Saints sacrements si elle n’ordonnait pas de faire expulser du palais son amant favori, Riom, lieutenant de sa garde et sa dame d’atour, Mme de Mouchy, avec lesquels elle formait un trio amoureux. Cruelle aggravation aux tortures de la femme en couches, Languet fit monter la garde devant la porte de la parturiente pour empêcher qu’un autre prêtre moins intransigeant ne vienne lui administrer l’extrême-onction. L’abbé espérait bien que l’orgueilleuse fille aînée du Régent en proie aux affres d’un travail interminable serait châtiée par où elle avait trop pêchée et périrait damnée, victime des turpitudes de son ventre. Mais, alors qu’elle semblait sur le point de mourir, on finit par délivrer la jeune femme d’une fille mort-née. Languet, dépité, n’avait plus qu’à lever le siège !

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