Jeunesse sous l’Occupation [2/2] : La Résistance contre-attaque

Dans le précédent article rédigé à la suite de ma visite au Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon, je vous parlais du quotidien de la jeunesse de France dans les années 1940. Souvenez-vous, tandis que sur le front les combats font rage et qu’une partie du pays est occupée par les Allemands, les jeunes sont soumis à pléthore d’interdits et de restrictions. Durement touchés par la politique collaborationniste et antisémite du gouvernement de Vichy, certains jeunes commencent sérieusement à en avoir gros : occupation du pays, réquisition de la main-d’œuvre pour le Service du travail obligatoire en Allemagne ; sans parler de la répression des Juifs et des camarades raflés qui disparaissent du jour au lendemain… Trop, c’est trop ! La politique menée par l’État français est contraire à ce que leur dicte leur conscience, il faut agir ! C’est ainsi qu’une partie de la jeunesse choisit de dire “merde” au nazisme et d’entrer en résistance pour tenter de mettre fin à l’oppression en œuvrant à la libération de la France.

Avec la crise économique des années 1930 et la montée des périls en Europe, certains jeunes avaient déjà pris conscience de la nécessité de s’engager dans des batailles sociales et politiques (jeunesse communiste, jeunesse ouvrière chrétienne, syndicalistes de la CGT, etc.). Ils avaient déjà fait l’expérience de la lutte et de la contestation pour défendre leurs libertés fondamentales. Alors, quand la France libre a appelé sur les ondes à la désobéissance — le célèbre message de Charles de Gaulle, le 18 juin 1940 —, des milliers d’entre eux se sont levés et ont répondu à l’appel.

Peu à peu, dans les villes et les villages, en zone libre comme en zone occupée, l’indignation et la révolte des jeunes se fait sentir. Sur les tableaux noirs de leurs salles de classe, les rebelles au régime de Vichy dessinent des V de la victoire ou des croix de Lorraine, et criblent de boulettes de papier ensalivées le portrait du maréchal accroché au mur. Au sein des lycées et des universités, les résistants, garçons et filles, tentent de recruter toujours plus de volontaires parmi les étudiants et les incitent à rejoindre les mouvements de résistance créés par leurs aînés.

Hardis et patriotes, les jeunes qui souhaitent rallier la Résistance sont souvent encore mineurs. Dans ces cas-là, les réseaux leur demandent de fournir une autorisation de papa-maman avant de les accepter dans leurs rangs. Mais leur participation est précieuse, car les plus jeunes, comme les filles d’ailleurs, sont une couverture idéale sur le terrain pour ne pas éveiller les soupçons.

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Autorisations parentales, CHRD Lyon.

Si ces organisations de résistance sont encore marginales en 1942, elles commencent à se multiplier à partir de l’année 1943 et se regroupent bientôt au sein des Forces unies de la jeunesse patriotique (FUJP). Dès lors, leurs actions sont coordonnées par le Conseil national de la Résistance. L’année suivante, en février 1944, plusieurs milliers de jeunes résistants rejoindront les Forces françaises de l’intérieur (FFI) qui chapeautent les principaux groupements militaires de la Résistance française.

génération 40 carmagnole
Jeunes résistants du bataillon Carmagnole-Liberté, Villeurbanne, CHRD Lyon.

Pour contrer la propagande nazie et celle du gouvernement de Vichy, les jeunes résistants sont nombreux à s’investir dans la presse clandestine. Ils rédigent, impriment et diffusent en toute discrétion certains journaux de la Résistance tels que Défense de la France, journal créé par des étudiants parisiens, L’Avant-garde des Jeunes communistes de France, le Gavroche des Forces syndicalistes de la jeunesse ou encore Jeune combat, organe de la jeunesse juive.

Ils se chargent aussi — mission ô combien délicate — du collage d’affiches et de la distribution de tracts. Quelques malins eurent d’ailleurs l’idée ingénieuse de confectionner ce lance-tracts artisanal fabriqué à l’aide d’une tapette à rat, d’une boite de conserve remplie d’eau et d’un retardateur. Munis de ce drôle d’engin, ils se rendaient dans un lieu très fréquenté, posaient les tracts sur la tapette, enclenchaient le mécanisme et décanillaient à toute vitesse pour être déjà loin lorsque la machine projetterait dans les airs une myriade de tracts interdits. Une invention que je qualifierai de géniale !

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Lance-tracts artisanal, 1940. CHRD Lyon.

Révoltés par la politique antisémite du gouvernement de Vichy, certains jeunes n’appartenant pas à la communauté juive n’hésitent pas à braver les interdits et à afficher leur solidarité en portant eux aussi l’étoile juive ou des insignes fantaisistes telles ces étoiles « zazous ». En carton ou en tissu jaune, ces étoiles parodiques portent les mentions « swing 42 » et « Auvergnat » en lieu et place de la stigmatisante et discriminatoire mention « Juif ». Mais malheur à ceux qui se font attraper par la police française avec ce genre d’insignes contestataires, ils sont immédiatement déportés vers les camps français de Drancy et des Tourelles avec l’étiquette « Amis des Juifs ».

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Étoiles « zazous », CHRD Lyon.

Car il ne faut pas l’oublier : résister sous l’Occupation c’est vivre dans l’illégalité et mettre sa vie en danger au quotidien. En refusant d’obéir aux mots d’ordre du gouvernement français, les jeunes résistants risquent l’emprisonnement, la torture, la déportation ou l’exécution. Dès que leur activité est découverte, ils sont obligés de se cacher. C’est notamment le cas de tous les jeunes qui ont refusé de partir travailler en Allemagne pour le STO et qui, traqués par la police vichyste et par la Gestapo, n’ont d’autre choix que de quitter leurs foyers et de vivre dans la clandestinité.

Grâce aux faux papiers fabriqués par les réseaux de résistance, ils se créent de nouvelles identités et tentent d’échapper aux autorités. Les faussaires qui œuvrent pour la Résistance ont des complices dans l’administration française (commissaires de police, employés de mairie, de préfecture…). Ils fabriquent ainsi des cachets, cartes d’identité, passeports allemands, autorisations de circuler, laissez-passer, certificats de démobilisation, cartes d’alimentation, de textile ou de tabac, mais aussi des certificats d’employeurs… Bref, toutes sortes d’imprimés validés avec des tampons volés, des estampilles et des signatures contrefaites, et qui permettent de venir en aide aux personnes menacées et pourchassées.

Mais face au danger, de nombreux résistants sont obligés de prendre le maquis, d’aller se planquer dans les zones forestières et montagneuses, dans l’espoir qu’on ne vienne pas les y chercher. Là, ils s’organisent en petits groupes, en guérillas, et préparent des actions de sabotage ou d’embuscade afin de harceler l’occupant allemand. Ils sont aidés par les alliés britanniques qui leur fournissent, par parachutage, des armes et postes de radio pour qu’ils puissent rester en contact avec les autres groupements de résistants.

Jeune maquisard blessé à la main, 1944, CHRD.jpg
Jeune maquisard blessé à la main, CHRD Lyon.

Les jeunes maquisards s’investissent à tous les niveaux : filières d’évasion, réseaux de renseignements, lutte armée… Ceux qui connaissent le terrain comme leur poche deviennent « passeurs » de la ligne de démarcation et aident des Juifs, des prisonniers de guerre français ou encore des aviateurs alliés sinistrés à passer en zone libre ou à gagner des pays neutres. Certains se font agents de renseignements et fournissent des informations sur les effectifs, les dépôts d’armes et les mouvements des troupes allemandes. D’autres planifient des atterrissages et des parachutages alliés. Enfin, ils organisent le sabotage d’installations ennemies et attaquent des convois ou des prisons pour libérer des camarades condamnés à mort. Ils deviennent donc rapidement de redoutables combattants contre les forces d’occupation.

Mais pour l’État français, ces résistants sont des hors-la-loi et des terroristes. Accusés de complot contre la sûreté de l’État, ils sont traqués par la police française, les miliciens, la Gestapo et ciblés par la propagande nazie, comme en témoigne la tristement célèbre Affiche rouge.

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Affiche rouge, 1944. Musée national d’histoire de l’immigration, Paris.

À partir de l’année 1944, l’occupant allemand commence à sentir la défaite venir de tous les fronts. Avec l’appui des forces de Vichy, il développe alors une stratégie de terreur à l’encontre des résistants, ces « ennemis de la France ». À chaque acte de sabotage organisé par la Résistance, l’armée allemande a coutume de riposter par de violentes représailles sur les populations civiles. Rafles, fusillades et exécutions sommaires sont ainsi perpétrées avec haine et acharnement afin de dissuader les résistants de poursuivre leur combat.

Mais au sein de la résistance, filles et garçons sont prêts à tout pour la libération de la France, quitte à y laisser la vie. En témoigne cette lettre de Jeanne Ruplinger datée de septembre 1944. Âgée de 22 ans, cette résistante dirige à Lyon le service faux papiers et le service social des Forces unies de la jeunesse (FUJ). Au cours d’une mission qui a mal tourné, elle est grièvement blessée par une rafale de mitraillette et embarquée par la Gestapo pour être interrogée (lisez torturée). Elle est ensuite conduite à l’hôpital pour y être opérée. C’est là qu’elle rédige la lettre qui suit, dans laquelle elle fait part de son désir de reprendre la lutte au plus vite : « Je voudrais tellement m’échapper de cet hôpital où je suis inutile à paresser sur un lit, attendant que je puisse marcher, que mes blessures soient refermées. D’ailleurs, j’ai pris la ferme décision de reprendre mon activité dès que je pourrais marcher un peu. Même après la libération de Lyon, il y aura encore beaucoup à faire et j’ai à venger (surtout cela) mes amis qu’ils m’ont tués ».

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Lettre de Jeanne Ruplinger, résistante lyonnaise, CHRD Lyon.

Dans le journal patriotique L’Humanité (23 août 1944), on trouve encore le témoignage d’une jeune résistante des Forces françaises de l’intérieur (FFI), elle aussi âgée de 22 ans et membre du service de liaison des Francs-tireurs et partisans français (FTPF). Après avoir été capturée par la milice, elle est torturée des jours durant car elle refuse de passer aux aveux et de dénoncer ses camarades : « Ils sont six à me battre avec nerfs de bœuf, ceinturons et sabres ; un autre m’étrangle jusqu’à ce que j’étouffe. Quand ils voient que je ne veux rien dire, ils me branchent l’électricité par tout le corps, jusqu’après les oreilles, ce qui me rendit presque sourde les jours suivants. […] Je souffre terriblement, mais je ressens une profonde joie intérieure, car, malgré toutes mes appréhensions, je sens que j’ai été plus forte qu’eux. Je n’ai rien dit et pas un seul camarade ne sera de nouveau torturé ou fusillé à cause de moi. »

Mais c’est surtout vers la fin de la guerre que la presse française, jusqu’alors un peu timide (et souvent collabo), commence à saluer l’engagement de la Résistance, et notamment la participation de la jeunesse. Dans les colonnes des journaux, les hommages aux résistants torturés ou fusillés pour la patrie se multiplient. En octobre 1944, L’Éclaireur de l’Ain publie cette lettre déchirante du jeune Henri Fretet, résistant exécuté à l’âge de 16 ans, dans laquelle, refoulant avec héroïsme ses larmes, il adresse ses adieux à ses parents : « Je meurs pour ma Patrie, pour une France libre et des Français heureux. Non pas une France orgueilleuse et première nation du monde, mais une France laborieuse et honnête. Que les Français soient heureux, voilà l’essentiel. Dans la vie, il faut savoir cueillir le bonheur. »

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Lettre de Henri Fretet (fusillé le 26 septembre 1943), Retronews.

Ces lettres de jeunes résistants fusillés, souvent remises aux aumôniers ou aux gardiens de prison, furent minutieusement collectées par la Résistance afin d’être massivement diffusées au sein des réseaux de patriotes. Reprises par des poètes comme Louis Aragon ou lues au micro de la BBC par Maurice Schumann, elles ont beaucoup marqué les contemporains et ont permis une prise de conscience de la brutalité de la répression de l’État français et de l’occupant envers les résistants. Leurs récits, comme leurs actes de bravoure, témoignent d’une vibrante fraternité, d’une soif de liberté et d’un amour inconditionnel pour leur patrie. Ces jeunes martyrs morts les armes à la main, sous la torture ou sur les poteaux d’exécution, ont fait preuve, tout au long de leur combat, d’une indéfectible espérance et d’un courage qui force le respect. Ne les oublions jamais.

— LA VALEUR N’ATTEND PAS LE NOMBRE DES ANNÉES —

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Marcel Déprès, fusillé en 1944, à 20 ans. CHRD Lyon.

Enfin, je vous invite à visiter, jusqu’au 26 mai 2019, la belle exposition « Génération 40 » présentée au Centre d’histoire de la résistance et de la déportation de Lyon. Vous pourrez y consulter de nombreux documents d’archives, lire des lettres de fusillées et écouter les témoignages de Résistants relatant leur quotidien sous l’Occupation.

NOUVEAU ! Vous pouvez maintenant soutenir le blog GRATUITEMENT, en regardant un clip musical sur Tipeee ! Vous pouvez également faire un don d’1 €, ou plus, pour encourager mon travail. Merci à tous ceux qui apporteront leur petite contribution ;-)

Et n’oubliez pas de partager cet article à foison !

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Ma biblio :

  • Documentation du Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, Lyon.
  • Archives de presse de la BnF — RetroNews.
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8 réflexions sur “Jeunesse sous l’Occupation [2/2] : La Résistance contre-attaque

  1. Merci pour ces articles.
    Cependant, l’histoire ne s’arrête pas là. Qu’en est-il des combats fratricides entre FTP et FFI qui ont pu avoir lieu comme dans la région de Paimpol ?
    Que sont devenus ces jeunes résistants une fois la guerre achevée, comment ont-ils réussi à se réinsérer ou non ?
    Des questions qui ne sont pas abordées par les historiens mais qui méritent pourtant une étude !
    Continuez à nous offrir ces articles si bien rédigés, ils sont un tel plaisir pour nos petites cellules grises.
    Merci encore
    Yann

    J'aime

  2. Encore une fois, une étude très intéressante qui pose une véritable question sociologique : comment réagirions la France aujourd’hui, dans une situation similaire ? Probablement de la même manière. Il est important de garder notre histoire en vue. 🙂

    « Celui qui ne se souvient pas du passé est condamné à le revivre », dit-on.

    Aimé par 1 personne

  3. La découverte faite grâce à cet article : l’autorisation parentale de résistance ! Le document sur le même calibre qu’un mot dans le carnet de correspondance pour autoriser une sortie de fin d’année pour n’importe quel môme…

    Un quotidien bien différent 😥

    Aimé par 2 personnes

  4. Merci Priscille pour avoir traité ce sujet ô combien triste et émouvant sans tomber dans le larmoiement et en publiant ces témoignages pleins de pudeur mais aussi d héroïsme « de tous les jours » de cette jeunesse, qui avec ses moyens, et pour certains le Don Ultime de soi, à permis que nous vivions dans ce pays qui est le nôtre aujourd hui, même si tout n est pas rose.
    Il ne faut jamais oublier son passé afin de vivre un présent et un futur meilleurs.
    Est il est prévu de faire voyager cette exposition afin de permettre à tous ceux qui résident loin de la capitale des Gaules de pouvoir la voir près de chez eux
    Merci encore Priscille de cette relation recherchée, bouleversante, mais pleine de retenue et de pudeur et source de découverte comme cette autorisation parentale.
    Merci de délivrer dans vos articles un savoir recherché tout en y alliant originalite, humour, mais aussi pour certains sujets comme celui ci gravité, émotion, retenue et pudeur, qui ravissent, tout comme moi j en suis sûr, vos nombreux abonnés et qui les font attendre avec toujours les même joie, impatience et curiosité votre nouvel article !
    Merci et continuez 😊❤

    Aimé par 2 personnes

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