Jeunesse sous l’Occupation [1/2] : Le quotidien en temps de guerre

L’autre jour, j’ai visité l’exposition « Génération 40 » présentée actuellement au Centre d’histoire de la résistance et de la déportation à Lyon. À travers un grand nombre de documents d’archives, cette expo retrace l’histoire de la jeunesse française sous l’Occupation. Un témoignage émouvant que j’ai eu envie de partager avec vous. Remontons donc, si vous le voulez bien, 80 ans en arrière…

Cette « Génération 40 » ce sont les Français âgés de 13 à 21 ans pendant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945). C’est eux, c’est elles, nos aïeux quoi…

Pendant les années sombres de l’Occupation, comme le reste de la population française, ils sont soumis aux privations et aux restrictions. Certains connaîtront même la déportation.

Sur les tickets de rationnement, cette tranche d’âge correspond à la catégorie J3. Il faut se rappeler que depuis février 1940, les denrées alimentaires sont rationnées pour parer aux pénuries. La population a été classée en différentes catégories et chacun reçoit une portion de nourriture journalière adaptée à son âge et à sa condition physique. Plus durement marqués par la vie en temps de guerre, les J3 ont droit à plus de pain, plus de chocolat… Et plus de chocolat, ça ne se refuse pas !

Carnet et lots de tickets de rationnement
Carnet et lots de tickets de rationnement, CHRD Lyon – expo Génération 40.

Bref, pas de gobichonnades au programme, mais nos petits jeunes gardent tout de même l’espoir et attendent des jours meilleurs. Quand la guerre a éclaté en septembre 1939, ils étaient loin de s’imaginer que ce conflit allait durer six ans. Leurs parents les avaient élevés dans le rêve d’une paix perpétuelle après la Grande Guerre, la « Der des Ders » comme ils disent. Plus jamais ça !

Pourtant, après la défaite de mai-juin 1940, et le début de l’offensive allemande, les jeunes sont bien obligés de se se rendre à l’évidence. La France est coupée en deux par une ligne de démarcation : au nord, la zone occupée par les troupes allemandes et au sud, le régime autoritaire du gouvernement de Vichy qui entre en collaboration avec l’Allemagne nazie. Ça s’annonce mal ! Dans certaines régions les combats font rage et les premiers bombardements commencent…

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Journal Le Petit Troyen, 11 mai 1940, RetroNews.

Dans les villes et les villages menacés, des alarmes stridentes retentissent dès que de l’aviation allemande survole la région pour prévenir les civils de potentiels bombardements. Et quand ça tombe, il y a un paquet de morts. De quoi être traumatisé et en faire des cauchemars… À titre de consolation — et pour rassurer son troupeau — le pape Pie XII promet une indulgence plénière à ceux qui récitent « Mon Jésus miséricorde » pendant les bombardements par avion. Dans les chaumières, tandis que les sirènes hurlent, les gosses se réfugient contre leurs mères qui, mains jointes et trouille au ventre, balbutient en attendant que ça passe : « Ô, mon Jésus, Miséricorde ; Miséricorde, ô, mon Jésus… »

Le 1er juin 1940, Denise Domenach, jeune lycéenne de 15 ans, confie à son journal : « Peut-être que c’est bientôt moi qui vais recevoir une bombe sur le rikiki. Ça m’embêterait quand même un peu de mourir comme ça bêtement à quinze ans. »

Face au danger des conflits et des bombardements, de nombreux habitants du nord et de l’est de la France sont obligés de quitter leur maison, leurs biens, et de fuir du jour au lendemain. C’est l’exode. En mai et juin 1940, près de six millions de personnes sont ainsi jetées sur les routes. Dans le tumulte et la panique, des bambins et des adolescents sont séparés de leurs familles et demeurent introuvables. Le journal féminin Pour Elle publie les portraits d’enfants « égarés » activement recherchés par leurs parents.

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Avis de recherche, Journal Pour Elle, 1940. CHRD Lyon – expo Génération 40.

Pour les autres jeunes, la vie continue et il faut chaque jour aller au collège, passer ses examens ou commencer à chercher du travail. Dans les années 1940, beaucoup d’adolescents ne sont pas scolarisés, seuls 3 % d’entre eux vont au lycée. La plupart des jeunes quittent les bancs de l’école à l’âge de 14 ans, après avoir passé leur certificat d’études primaires, et entrent directement dans le monde du travail en tant qu’apprentis ou salariés. La jeunesse française constitue donc un groupe hétérogène composé de collégiens, d’étudiants, d’ouvriers ou encore d’agriculteurs.

Pour oublier un peu la guerre, garçons et filles tentent de se réunir pour passer du temps ensemble. Ils aiment écouter de la musique ou les messages pleins d’espoir du général de Gaulle sur les ondes de la BBC. Enfin… quand les coupures d’électricité n’empêchent pas de recevoir la TSF ! Mais pour pouvoir s’encanailler un peu, il faut contrer les interdictions décrétées par l’occupant allemand avec le soutien du gouvernement de Vichy. Car sous l’Occupation la radio, le cinéma et même la lecture de certains journaux font l’objet d’interdits moraux. Ces activités sont considérées comme « indécentes » en période de guerre. De même, les bals publics sont strictement interdits, il faut se débrouiller autrement pour aller draguer…

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Note de la préfecture du Rhône au sujet des bals clandestins. CHRD Lyon – expo Génération 40.

Pour contrer ces interdits absurdes, les gamins rebelles organisent régulièrement des bals clandestins. Mais quand on se fait choper par la police française ou l’armée allemande, la petite sauterie peut rapidement se terminer en drame… Pour couronner le tout, le couvre-feu interdit aux Français de sortir la nuit (généralement entre 8 h du soir et 6 h du matin) sous peine d’arrestation. Je vous avais prévenu : l’Occupation n’est pas précisément une partie de rigolade !

Pour le maréchal Pétain, chef de l’État français, au lieu de penser à faire la bringue les jeunes devraient plutôt dépenser leur énergie à rebâtir la France qui manque de main-d’œuvre à cause des hommes mobilisés sur le front et des nombreuses pertes humaines. Comme tout régime autoritaire, le gouvernement de Vichy fait de la jeunesse un élément fondamental de sa politique de redressement du pays. Pétain exalte la figure de Jeanne d’Arc — « celle qui a sauvé la France à l’âge de 18 ans » — et, à travers un vaste programme de propagande, incite les jeunes Français à donner toutes leurs forces au service du régime. C’est ainsi que sont créés les « Chantiers de la jeunesse française ».

Le Petit Journal, 29.07.1941 RetroNews.png
Illustration de propagande, Le Petit Journal, 29 juillet 1941, RetroNews.

Mais l’incitation se transforme rapidement en obligation. En janvier 1941, les Chantiers deviennent une institution d’État. Dès lors, chaque garçon français âgé de 20 ans et résidant en zone non occupée doit effectuer huit mois de stage dans des chantiers. Ce service civil obligatoire, disons-le tout de suite, n’a rien d’une colonie de vacances. Pour beaucoup de jeunes déracinés de leur foyer, l’expérience des chantiers se transforme en une douloureuse épreuve : les journées de travail sont harassantes, certains dépriment littéralement.

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La Petite Gironde, 29 juin 1941, RetroNews.

Et ils ne sont pas au bout de leurs peines. La même année, un service civique rural et un service civique urbain sont créés pour les inciter à donner bénévolement de leur temps, pendant les vacances scolaires et sur leur temps de loisirs, pour participer aux travaux agricoles dans les campagnes ou à des actions sociales en ville. Pour Pétain, ces activités étroitement encadrées par le régime permettent de surveiller les loustics et de leur bourrer le crâne avec l’idéologie du gouvernement de Vichy. Cet embrigadement de la jeunesse a également pour but de les empêcher de s’investir dans des organisations politiques, ce qui risquerait de les amener à se rebeller. Pourtant la colère de certains jeunes est en train de monter et elle ne va pas tarder à éclater.

Pendant ce temps-là, la persécution de la population juive par l’État français se fait de plus en plus véhémente. Dès 1940, le gouvernement avait décidé d’exclure de la vie publique une partie de la population française parmi lesquels les Juifs, les francs-maçons et les communistes, considérés comme les responsables de la défaite de la France. Les Juifs sont recensés, privés de leurs droits et de leurs biens. Sur leur carte d’identité, la mention « Juif » est tamponnée, en lettres rouges d’un centimètre de hauteur.

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Carte d’identité. CHRD Lyon – expo Génération 40.

Puis l’occupant décide d’infliger à la population juive le port d’insignes distinctifs. À partir de juin 1942, l’étoile jaune doit être portée visible et fermement cousue au vêtement, sur le côté gauche de la poitrine de tous les Juifs de la zone occupée, dès l’âge de 6 ans.

Étoile juive. Journal Le Matin, 22.05.1942 RetroNews.png
Journal Le Matin, 22.05.1942. RetroNews

Un mois plus tard, une ordonnance allemande leur interdit l’accès aux lieux publics, aux cinémas, aux théâtres, aux parcs… Comme leurs parents, les enfants juifs souffrent d’une stigmatisation extrêmement violente véhiculée par la propagande anti-juive. Ceux qui refusent de se plier à la législation antisémite française sont traqués par la Gestapo puis emprisonnés ou déportés. Si certains Français collaborent et participent, par des actes de délation, à la persécution des Juifs, pour les autres, et notamment pour de nombreux jeunes qui assistent impuissants à la disparition de leurs camarades, la situation est devenue insoutenable. Ci-dessous, Huguette et Jeannine Dreyfus, déportées au camp de Drancy.

 

En 1943, le IIIe Reich exige que l’État français lui livre 350 000 travailleurs pour les envoyer trimer dans les camps de travail en Allemagne afin de pallier la pénurie de main-d’œuvre allemande. Pour répondre à ces exigences, Vichy instaure le Service du travail obligatoire (STO) — initialement appelé Service obligatoire du travail (SOT), mais ce sigle avait causé trop de légitimes railleries. Ce recrutement forcé permet à l’État français de réquisitionner tous les jeunes âgés de 21 à 23 ans et de les envoyer pendant deux ans, suer sang et eau au service des Allemands. Refusant cette déportation, ils sont nombreux à se rebeller et à ne pas se présenter aux convocations malgré les lourdes sanctions d’emprisonnement qu’ils encourent. Le « Merde » en Une du journal Libération du 1er mars 1943 témoigne de la colère d’une partie de la jeunesse à l’égard de la politique de Pétain et de leur appel à « saboter la conscription des esclaves au service d’Hitler ».

Libération Merde 01.03.1943
Journal Libération, 1er mars 1943. CHRD Lyon – expo Génération 40.

Considérés comme des hors-la-loi et traqués avec acharnement par la police française, les réfractaires au STO sont obligés de vivre dans la clandestinité comme d’autres garçons et filles qui, depuis le début de la guerre, ont décidé d’entrer en Résistance et de se battre pour la liberté de la France. C’est à ces jeunes héros qui ont dit merde à l’Occupation, au gouvernement collaborationniste de Vichy et aux persécutions, et qui se sont battus jusqu’à extinction de leurs forces vitales, que sera consacrée la seconde partie de cet article.

Pour compléter cette lecture et découvrir par vous même des documents d’archives concernant cette jeunesse française des années 1940, je vous recommande chaudement d’aller visiter la très riche exposition « Génération 40 » au Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, à Lyon jusqu’à fin mai 2019.

Pour soutenir le blog, c’est par ici !

Et n’oubliez pas de partager cet article à foison !

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Ma biblio :

  • Documentation du Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, Lyon.
  • Archives de presse de la BnF — RetroNews.
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2 réflexions sur “Jeunesse sous l’Occupation [1/2] : Le quotidien en temps de guerre

  1. Je vais tenter de retenir « gobichonnades » 😉 histoire de ne pas trop déprimer après la lecture.

    Hier, je causais à une collègue (retraitée qui ne lâche pas le boulot mais ceci est une autre question ^^) et lui demandait pourquoi elle était si intéressée par la période de la république de Weimar : « pour comprendre et faire comprendre pourquoi de nombreux membres de ma familles ont terminé dans des camps… » VLAN !

    Combien de jeunes se sont posés et se posent encore surement pour ceux qui ont survécus, la question du « pourquoi tout ça » ?

    Merci du coup de t’attaquer à certaines facettes pas toujours amusantes ni facile à raconter de notre histoire 🙂

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