Histoire du tatouage [2/2] : Des filles à fleur de peau

poème Jehan Rictus
Jehan Rictus, Le cœur populaire, 1914. Gallica.

Ah l’amour ! Les belles paroles, les promesses, tout ça… Le corps des filles publiques, à la fin du XIXe siècle, est bigarré de ce type de tatouages que d’aucuns qualifieraient volontiers de « fleur bleue ».

Je vous en parlais dans l’article précédent sur la mode du brodanchage de couenne, à la Belle Époque les tatouages ont la cote chez les gaillards des milieux populaires. Mais ces tatoués, stigmatisés par les précurseurs de l’anthropologie criminelle — Cesare Lombroso, Alexandre Lacassagne et consorts — sont considérés comme de vilains bougres voire même des criminels sanguinaires. Bref, le tatouage au XIXe siècle ; plus mauvais genre, tu meurs !

Aussi, plus rares sont les femmes de l’époque à braver la morale et à s’adonner à cette dangereuse pratique. À l’exception de quelques femmes du monde un peu rebelles, celles qui osent arborer une peau tatouée sont les filles à matelots et les rôdeuses de barrières, celles qui « font le dehors » comme on dit, et qui se fichent pas mal de ce que pensent les honnêtes gens. C’est ainsi qu’à la fin du XIXe siècle en France, le tatouage féminin devient, en quelque sorte, le signalement d’une prostituée.

Dans la droite ligne des travaux de Lacassagne (Du tatouage, 1886) et de Lombroso (La Femme criminelle et la prostituée, 1896), deux médecins français, les docteurs Albert Le Blond et Arthur Lucas, se penchèrent d’assez près sur les ornements charnels des prostituées incarcérées sur leur lieu de travail, la fameuse prison Saint-Lazare — Saint-Lago, Saint-Lagu ou encore Saint-Lague dans l’argot de l’époque — et se fendirent d’un petit ouvrage qu’ils intitulèrent Du tatouage chez les prostituées (1899).

Prison Saint Lazare
Prison Saint-Lazare en 1912. Gallica

En parlant de Saint-Lazare — pour la petite histoire —, cette ancienne léproserie médiévale située en plein cœur de Paris fut transformée en prison pour femme à la fin du XVIIIe siècle. Au siècle suivant, c’est là que les prostituées et les criminelles sont conduites lorsqu’elles se font choper. En effet, bien que la prostitution soit alors légale en France, elle est toutefois rigoureusement encadrée depuis 1804 par ce qu’on appelle dans le jargon le bureau des mœurs et les prostituées sont tenues de se faire inscrire sur les registres de la préfecture de Police, d’être « mises en cartes ». Celles qui s’y refusent et travaillent clandestinement, les « insoumises » — rien à voir avec Mélenchon, je vous rassure — atterrissent un jour ou l’autre au mitard de Saint-Lago pour y purger leur peine. Quant aux autres criminelles et délinquantes, elles sont généralement tombées pour du fric-frac, de la castagne, de l’excitation à la débauche et autres méfaits… Des femmes illustres comme la communarde Louise Michel et l’espionne Mata-Hari séjournèrent d’ailleurs quelque temps dans ces geôles.

cellule de la prison de saint-lazare
Voici justement une turne de Saint-Lazare. J. Graven, L’argot et le tatouage des criminels.

Ainsi, c’est dans cette prison-hôpital dépendant de la préfecture de police que les médecins Le Blond et Lucas profitèrent des visites médicales pour faire l’inventaire des tatouages de leurs patientes et pour les décalquer, à même leur peau, dans le but de réunir une sorte de catalogue à joindre à leur étude anthropologique et médico-légale. Ce sont ces dessins que je vais vous présenter dans la suite de cet article.

Mais avant d’aller plonger nos regards curieux, et quelque peu intrusifs, sous les jupons et les corsages de ces gigolettes comme on dit, il me semble qu’il serait tout de même plus courtois de commencer par faire leur connaissance, si vous le voulez bien. On n’est pas des bêtes !

Prisonnières de Saint-Lazare, Théophile Alexandre Steinlen, 1930.png
Prisonnières de Saint-Lazare, Théophile Alexandre Steinlen, 1930. Gallica.

Qui sont-elles, ces braves filles, ces « petites marchandes d’amour » ou devrai-je plutôt dire ces martyrs du vice ? Ce sont souvent de très jeunes filles, parfois déjà mères de famille, qui ont échappé à l’autorité de leurs parents et qui foulent le bitume des quartiers giboyeux de la capitale et autres boudoirs interlopes sous la surveillance de leur souteneur, leur mac, leur mec quoi. Hé oui, le mot « mec » vient de « maquereau ». À vous de voir si vous voulez toujours employer ce terme pour désigner votre cher et tendre… Je dis ça, je dis rien ! Notez qu’on donne aussi le surnom d’Alphonse aux proxénètes de cette époque, en référence à une comédie de Dumas fils, Monsieur Alphonse, que je vous invite à aller lire sur Gallica si vous voulez vous fendre la poire.

Mais je me perds en digressions, encore et toujours, on ne se refait pas ! Retenez simplement que, comme le rappelle l’historien Alain Corbin, les filles publiques entretiennent souvent une « affection profonde » pour leurs souteneurs, ces hommes avec lesquelles elles vivent en concubinage et qui sont toujours là, dans l’ombre, pour les avertir d’un danger ou d’une descente de la raille (la police), mais aussi pour les défendre contre un client mal intentionné. Ces hommes, enfin, pour qui elles multiplient les conquêtes nocturnes afin de faire bouillir la marmite — ce qui leur vaudra d’ailleurs le gracieux surnom de « marmite » dans l’argot de l’époque. Ô poésie… Bref, des relations d’amour passionnées et ambiguës, vous pouvez l’imaginer !

Comme ces hommes qu’elles fréquentent — des marins, des Apaches et des gars du « milieu » — les prostituées de la Belle Époque se sont donc laissées séduire par la vogue du tatouage qui règne dans les classes populaires et qui est devenu une formidable façon de proclamer son individualité, de se démarquer des copines mais aussi de la concurrence. Car à l’époque le tatouage féminin est aussi un bon moyen d’attirer le client en quête d’exotisme comme le rapporte le docteur Lacassagne : « certains clients, du meilleur monde, recherchent les prostituées tatouées, indépendamment de tout tatouage érotique ; le contact avec une partenaire apache réalise pour eux un stimulant sexuel ».

Pour autant, contrairement aux hommes, les prostituées prennent la précaution de se faire tatouer sur des parties discrètes du corps — principalement sur le haut du bras ou entre les seins — afin que leurs tatouages soient invisibles lorsqu’elles sont habillées. Aussi, pour informer le client friand de tatouages, la femme se fait généralement tatouer sur le visage un grain de beauté ou une mouche, sorte de tatouage de coquetterie destinée à aguicher le chaland. Peuvent s’ajouter quelques autres tatouages visibles comme des bagues sur les doigts ou des bracelets autour du poignet. Ces tatouages discrets et galants annoncent que la donzelle en possède d’autres, plus imposants, que le client pourra découvrir à condition, bien sûr, d’y mettre le prix.

Les femmes tatouées, Gallica.png
Les femmes tatouées, 1902. Gallica.

Lorsqu’elles sont prises d’une envie de tatouage, les femmes peuvent avoir recours aux services d’un des rares tatoueurs professionnels — comme le tatoueur Charles Rémy dit le père Rémy — qui leur proposera de choisir le dessin de leur choix parmi ceux proposés dans son album. Mais, soyons clairs, dans la plupart des cas, c’est l’amant de la prostituée — son Alphonse donc — qui s’improvise tatoueur. En mode : « T’inquiète Ginette, donne ta fesse, j’va t’faire un biau dessin ! » Ouep… Du coup il en résulte des œuvres naïves, souvent dessinées un peu à l’arrache, et dans lesquelles on retrouve bien la patte du mac. Voyez-vous même :

Du tatouage chez les prostituées, A. Le Blond et A. Lucas. Gallica.
Du tatouage chez les prostituées, A. Le Blond et A. Lucas. Gallica.

Dans cet exemple, je mettrais ma main à couper, sans crainte de la perdre, en affirmant que c’est le dénommé Charles Prunier lui-même qui est l’auteur du tatouage et de la boutade qu’il en profite pour adresser à son éventuel successeur : « J’aime Charles Prunier, Celui qui m’auras après lui seras une tente et une coquine ». Le mot « tante » — ici mal orthographié par l’ami Charles — signifie en argot une tapette, un lâche. Héhé, ça va lui faire plaisir… Ah ça, pour fanfaronner, ça fanfaronne !

Il y a aussi ce très spirituel « J’AIME LA B*** ». Est-ce un tatouage ardemment désiré par la jeune fille afin d’émoustiller son client ou bien une vieille blague potache de la part de son mufle de mac ?

j'aime la b.png
Du tatouage chez les prostituées, A. Le Blond et A. Lucas. Gallica.

Avouez. Qui ne s’est jamais réveillé un lendemain de cuite avec un tatouage similaire — au bic, bien sûr — après s’être endormi sur le canapé au milieu de la soirée ? Bon, je plaide coupable…

Mais soyons sérieux un instant, et attardons-nous plutôt sur les tatouages les plus répandus, ceux que l’on retrouve chez un très grand nombre de prostituées. Il s’agit le plus souvent de déclarations d’amour, comme je vous l’annonçais en introduction. Elles comportent très fréquemment le blase du mec (ou bien ses initiales), assorti de la devise de fidélité « Pour la vie », souvent réduite à un simple « P.L.V. ». Une sorte de gage d’amour éternel…

PLV qui a mal tourné.png
J. Graven, L’argot et le tatouage des criminels.

On retrouve encore de nombreuses variantes telles que « Nos deux cœurs sont unis pour la vie ». C’est meugnon…

Outre le nom de l’amant, il n’est pas rare de se faire tatouer directement sa trogne. Hé ! tant qu’à faire !

Comme vous l’avez remarqué, à ces effigies et prénoms masculins sont souvent associés toute une série de petits dessins symboliques que nos médecins du XIXe siècle ont eu tôt fait de qualifier d’« écriture hiéroglyphique », sans doute pour donner un peu de prestige à leurs travaux. Toutefois, sauf leur respect, pas besoin d’être Champollion pour piger le sens de ces touchantes allégories. Il y a par exemple la pensée, fleur du souvenir et de l’espérance. Une façon poétique de dire : « J’adresse ma pensée à [Dédé] ».

pensées.png

petit mec.png

Et qu’il y a-t-il de mieux qu’une pensée ? Et bien, j’ai envie de dire : un pot de fleurs avec une pensée dedans. Et même que parfois le pot est moche, très moche. Mais c’est l’intention qui compte.

Il y a aussi la colombe ou la tourterelle qui, seules, indiquent l’absence prolongée de l’amant. Parfois elles portent dans leur bec un message, une missive dont se languit la belle. Par contre lorsque les deux volatiles se bécotent, c’est que le bonheur est complet.

Les deux mains qui se joignent symbolisent l’union. Le poignard est là pour rappeler qu’une séparation des deux êtres se terminerait inévitablement par un drame… Ambiance !

mainsIl y a enfin le cœur, parfois de forme approximative, mais qui a le mérite de se passer de longs discours.

En cas de rupture amoureuse, et elles sont nombreuses, on viendra l’agrémenter d’un poignard, pour immortaliser la meurtrissure de ce cœur blessé.

Les tatouages marquent donc également les coups durs de la vie. Il y a par exemple cette fille qui attend le retour de son homme parti au service militaire en 1889 et qui n’est toujours pas rentré. Et cette autre qui, lorsque Julot de Saint-Ouen, a cassé sa pipe, a fait rajouter une croix surimposée sur son nom préalablement tatoué. Quant à la dernière, elle s’est fait représenter agenouillée sur la tombe du pauvre H (Dieu ait son âme !).

Cela dit, selon les cas, la tombe peut aussi signifier un désir de vengeance à l’encontre d’un amant qui aurait brisé le cœur de la fille. Autre symbole de vengeance, la bouteille de vin, qui rappelle, comme le dit si bien George Bernard Shaw, que « l’alcool est un anesthésique qui permet de supporter l’opération de la vie ». Eh oui, le quotidien de ces femmes n’était pas toujours rose. Loin de là.

vive le vin.png

Si beaucoup de ces tatouages sont inspirés par l’amour, ils sont aussi souvent imposés par l’amant et témoignent de l’emprise du souteneur sur la prostituée. Ce type de tatouages, comme le souligne Éléonore Reverzy « rappelle au client que ce corps appartient à un autre, qu’il en a un droit de jouissance temporaire, ou qu’il peut disposer de la chair, mais non du cœur. » Malgré tout, les filles sont très attachées à ces témoignages d’affection (et de soumission !), et rares sont celles qui tentent de les dissimuler une fois l’amourette passée. Elles collectionnent ainsi les prénoms, les initiales et les dessins des amants qui se sont succédés dans leurs bras et dans leur cœur. Avec toutes ces histoires imprimées sur la peau, le corps de la prostituée de la Belle Époque devient une sorte de journal intime, de récit autobiographique, parsemé de dates, d’événements marquants, et où sont consignés leurs amis, leurs amours, leurs emmerdes… Et je vous laisse avec ce refrain dans la tête !

Si cet article vous a plu et que vous souhaitez encourager mon travail sur le blog, vous pouvez me soutenir en glissant 1 € dans mon escarcelle sur Tipeee ! Ce sera chic de votre part et vous aurez ma reconnaissance éternelle. Merci 🙂

Et n’oubliez pas de partager cet article à foison !

.:.

MA BIBLIO :

5 réflexions sur “Histoire du tatouage [2/2] : Des filles à fleur de peau

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s