Histoire du tatouage [1/2] : La mode du brodanchage de couenne

C’est au XIXe siècle que la mode du tatouage se développe en France et que l’on commence sérieusement à se brodancher la couenne à tout va, comme y disent dans l’argot des bagnes. Mais laissez-moi donc vous raconter toute l’histoire…

Aussi loin que l’on remonte dans les annales du monde, on trouve la trace de femmes et d’hommes tatoués. C’est ainsi qu’en des temps immémoriaux — aux alentours de 3 200 ans avant J.-C. pour être un peu plus précis — un solide gaillard arborant pas moins de soixante-et-un tatouages se baladait pénard dans les montagnes de l’actuel Tyrol quand son corps, après quelques mésaventures, fut enseveli sous les neiges et conservé à l’état de momie pendant plusieurs millénaires. Les diverses marques retrouvées sur la peau de cet homme des glaces de l’âge de Bronze que les chercheurs du XXe siècle ont baptisé Ötzi (à ne pas confondre avec Ozzy, célèbre chanteur de l’ère du heavy metal également couvert de tatouages), avaient semble-t-il des vertus thérapeutiques et étaient principalement destinées à traiter son arthrose. Curieux autant qu’étrange, n’est-ce pas ?

 

Durant l’Antiquité, l’introduction de matières végétales ou minérales sous l’épiderme dans le but d’y fixer des marques ou des dessins perdure. Les Égyptiens en font une pratique religieuse tandis que des tatouages ornementaux sont attestés chez certaines tribus pictes ou gauloises. Mais c’est aussi à cette époque que les tatouages commencent à être utilisés pour marquer les hommes comme des bestiaux. À Rome le tatouage est ainsi infligé à certains criminels (ceux condamnés à la mine et à la gladiature) et aux esclaves fugitifs comme marque de servitude. Paf, en plein milieu du front, ou entre les sourcils, histoire que ce soit bien visible de tous. D’ailleurs souvent le tatouage des esclaves fugitifs s’accompagnait du port d’un collier de fer portant des inscriptions du style : « Revoca me domino meo » (ramène-moi à mon maître) suivi du nom du « propriétaire » de l’esclave. C’est moche.

Pourtant en ce temps-là, des textes sacrés comme le Lévitique (chap. 19, verset 28) condamnent le tatouage et les diverses pratiques de marquage du corps, expliquant qu’il est très vilain d’apporter des modifications à l’œuvre du Père éternel qui a façonné l’homme à sa divine ressemblance. En 787, le pape Adrien en remet une couche en interdisant formellement cette coutume « païenne ». C’est sans doute la raison pour laquelle l’usage du tatouage s’estompe au cours du Moyen Âge, période durant laquelle, comme chacun sait, le poids de la religion sur la société était de type pachydermique. Ironie du sort, les principaux tatouages de l’époque médiévale en Occident — parce qu’on en retrouve tout de même quelques-uns — sont ceux que se faisaient graver sur la peau les Croisés et pèlerins chrétiens qui étaient venus se recueillir sur le tombeau du Christ en Terre sainte, histoire d’en garder un souvenir impérissable et de pouvoir frimer de retour au bercail. C’est du propre !

Bref, outre ces gaillards qui n’avaient semble-t-il pas relu leur Lévitique, le marquage du corps demeure principalement, jusqu’à la Révolution, une punition réservée aux criminels, esclaves, prostituées et autres individus pendables mis au ban de la société. On parle alors de flétrissure, cette marque infamante qui, dans la culture occidentale, est le signe du crime ; une bonne façon de dire au peuple bien-aimé : « Méfiance, tatouage = danger ! »

Mais à partir de la fin du XVIIIe siècle, grâce aux récits d’explorateurs tels que Louis-Antoine de Bougainville ou James Cook partis écumer les mers et océans du globe à la découverte de territoires inconnus, les Occidentaux découvrent l’art du tatouage tribal. C’est aussi à travers la presse populaire, qui retranscrit des extraits de ces aventures exotiques, que les Français se piquent de curiosité pour cet ornement de peau polynésien, le fameux « tatau » qui a donné son nom au tatouage.

 

De même que ces explorateurs ramenèrent de leurs expéditions des spécimens animaux, végétaux et minéraux encore inconnus, ils ne se gênèrent pas pour embarquer avec eux quelques insulaires aux peaux bariolés afin de les exhiber dans les cours princières avant de les faire parader de ville en ville dans les foires.

 

Dès lors, l’engouement et la curiosité pour les tatouages s’épanouissent en Europe, notamment en Angleterre où des femmes et des hommes tatoués s’exhibent lors de spectacles itinérants — les freak shows — tels des bêtes curieuses aux côtés d’autres phénomènes anatomiques comme mon « grand » ami Matthias Buchinger. Ces exhibitions se développent en France au XIXe siècle dans les cirques et les cabarets populeux de la capitale où des artistes aux corps entièrement enluminés de figures bleuâtres attirent les multitudes enthousiasmées.

 

Et voilà que dans les milieux populaires français, on commence à se faire tatouer à tout va ! Les marins avaient été les premiers, au début du XIXe siècle, à passer le cap si je puis dire. C’est eux qui, s’inspirant des techniques observées lors de leurs escales polynésiennes, avaient commencé, pour s’occuper pendant les interminables traversées, à buriner sur leurs épidermes velus des sabres d’abordage entrecroisés, une ancre câblée, un navire, mais aussi des p’tites femmes ou des sirènes plantureuses…

 

Mieux qu’une carte postale, ces tatouages sur le thème « Souvenir de Tunisie » ont immortalisés les potos de régiment et les jolies filles rencontrées en chemin… Quand à son collègue, la seule vision de son dos laisse pressentir un grand sens de l’humour. Et bonne pêche bien sûr !

Des matelots la pratique du tatouage s’élargit aux militaires et aux artisans, où elle témoigne de l’intégration à une communauté comme le rapporte un journaliste de La République française en 1895 : « Ce sont des figures symboliques de leur métier que ces hommes portent sur la peau des mains ou plutôt des avant-bras. Le forgeron se fait tatouer une enclume, des marteaux, des fers à cheval ; le maçon une équerre […], le charpentier un compas et une hache ; le charcutier ou le boucher des couteaux, une tête de bœuf… »

Mais c’est chez les délinquants et les criminels que l’on retrouve le plus de tatouages, souvent la trace indélébile de leur séjour en tôle, dans les pénitenciers ou les bagnes. Si le tatouage est généralement un emblème de virilité traduisant la bravade de celui qui le porte — « Un dur, un vrai, un tatoué » comme chante Fernandel — pour ces tôlards, coincés entre quatre murs, le marquage du corps est aussi un ultime moyen d’exprimer leur rage, leur amour ou leur désillusion de la vie.

En 1888, le journal La Lanterne rapportait quelques devises retrouvées sur la peau de condamnés : « Ce sont le plus souvent des croix, des étoiles, des comètes, des araignées ou des inscriptions telles que : Mort aux bourgeois, le bagne m’attend, etc. Barret décapité à Lyon avait sur le bras gauche cette inscription : Mort aux gendarmes. Sur l’un des bras de Seringer, un parricide, on lisait : Pas de chance. Philippe, l’étrangleur des prostituées, avait sur le bras droit : Né sous une mauvaise étoile » et autre prose peu folichonne comme « Enfant du malheur » ou « La vie n’est que déception ». On recense également quelques déclarations passionnées tel un « À ma mère » ou « Mon cœur à ma femme » tatoués sur la poitrine. Et parfois aussi des formules plus gaillardes, notamment ce « Vive la France et les pommes de terre frites ». Celui-ci étant bien entendu mon préféré.

 

À cette époque le tatouage devient véritablement l’apanage des délinquants, un bon moyen pour eux de rendre visible publiquement leur marginalité sociale en les arborant fièrement — sur le visage, les mains, les avant-bras — comme par provocation. C’est la raison pour laquelle ces signes distinctifs par lesquels les délinquants et criminels se singularisent intéressent au plus haut point les gars de la Sûreté, la renifle quoi, qui s’en servent parfois pour remonter la trace d’un criminel.

 

C’est ainsi qu’à la fin du XIXe siècle les tatouages commencent à faire l’objet d’enquêtes anthropologiques, et des médecins comme Alexandre Lacassagne (Du tatouage, Recherches anthropologiques et médico-légales), Émile Laurent (Le criminel aux points de vue anthropologique, psychologique et social) ou encore le criminologue italien Cesare Lombroso (L’Homme criminel) recensent et réunissent de véritables catalogues de tatouages relevés sur des délinquants (plus de 2 500 répertoriés par Lacassagne) afin d’établir des profils psychologiques types, malheureusement bourrés de clichés…

 

Pour ces figures de proue de l’anthropologie criminelle, le verdict est sans appel : le tatouage est une pratique barbare et les individus tatoués sont des sauvages, des « primitifs », des inadaptés au monde civilisé. D’ailleurs, pour eux, le tatouage est la marque de la criminalité, un signe de déchéance physique et morale de l’individu. Eh beh, c’est beau la science !

Pourtant, si pour certains docteurs et criminologues de l’époque le tatouage fait du premier bougre venu un « criminel né », un irrécupérable, la vérité c’est que dans les milieux populaires de l’époque ces tatouages n’étaient pas toujours le fruit d’une mûre et savante réflexion. Bien souvent, le brodanchage de couenne se pratiquait sur un coin de comptoir dans un rade au petit matin, après une nuit d’orgie de boisson. Plus surprenant, de nombreux tatouages apparaissent dès la plus tendre enfance, sur la peau rosée et duveteuse des mouflets, comme le rappelle un journaliste de La République française en 1895 : « Chose assez étrange ! Les enfants, au collège, ne reculent pas toujours devant la douleur causée par l’opération du tatouage ; les écoliers se tatouent des lettres, des chiffres, des ancres, des navires, etc. ; plusieurs étudiants en médecine m’ont montré des tatouages faits pendant leur enfance et dont ils désiraient vivement se débarrasser. » Eh oui, car après avoir assimilé le tatouage à la criminalité et à la racaille — aux méchants Apaches ! — c’est devenu coton pour certains de trouver du taf ! Malheureusement pour ces derniers, les nombreuses tentatives de détatouage expérimentées dans la dernière décennie du XIXe siècle furent toutes inefficaces (en plus d’être bigrement douloureuses) et les tatoués durent se résoudre à assumer pour le restant de leurs jours ces vestiges indélébiles de leur jeunesse insouciante. Et les vieux préjugés eurent la peau dure puisque jusqu’aux années 1950, et malgré la banalisation progressive de la pratique, le tatouage continuera d’être perçu comme un des attributs caractéristiques des marginaux et des individus dangereux.

Et au fait ! Les femmes dans tout ça ? Car oui, durant la Belle Époque, le tatouage était aussi très prisé des filles publiques. Qu’avaient-elles à revendiquer ? Qu’étaient leurs motifs préférés ? Réjouissez-vous, mes bons lecteurs, je vous raconte tout cela dans le prochain article !

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