Les surprenantes reliures en peaux de femmes

Par ces temps caniculaires, rien de tel que de se réfugier dans les vieilles bibliothèques, ces temples fabuleux renfermant moult merveilles : du fragile manuscrit en vélin, au vieil incunable en passant par les recueils de gravures ; des volumes ornés de riches décors, aux tranches dorées, ciselées, jaspées, marbrées… Bref, tout un tas de trésors. Et si vous laissez vagabonder vos yeux fureteurs vers les plus hauts rayonnages, mal éclairés, vous y trouverez sans doute de curieux ouvrages, peut-être même y ferez-vous quelques macabres découvertes. En effet aujourd’hui je vous parlerai d’une lugubre fantaisie de bibliomanes — ou devrait-on dire de bibliomaniaques — qui porte le nom savant de « bibliopégie anthropodermique » et qui n’est autre que la pratique consistant à relier des livres avec de la peau humaine.

Habiller des livres avec du derme humain, mais c’est dégueulasse ! me direz-vous. Et c’est vrai que l’idée est quelque peu baroque. Pourtant la vêture de cuir utilisée pour les reliures est, depuis des siècles, confectionnée à partir de peaux (de biquette, de cochon, de mouton et j’en passe…). Aussi, vous serez heureux d’apprendre qu’une fois tannée, la peau humaine donne, dit-on, un cuir épais et grené, très résistant, d’une couleur variant entre le jaune et le gris clair. C’est sans doute pour cette raison que certains tanneurs des temps jadis se sont employés à « passer » la peau humaine. Pour les amateurs, tout est expliqué dans ce chapitre de l’Anthropotomie (1765) de Jean Joseph Sue.

Dans l’ouvrage Les 1001 vies des livres des bibliophiles Éric Dussert et Éric Walbecq, on apprend que les plus anciennes de ces reliures en peau humaine remonteraient au XVIIIe siècle. Ce sont, semble-t-il, des médecins britanniques — Antoine Askew et John Hunter — qui auraient été les premiers à confectionner quelques-uns de ces curieux spécimens. Mais c’est au XIXe siècle — l’époque romantique et son étrange fascination pour la mort — que cette pratique s’intensifie et que l’on retrouve le plus grand nombre de ces reliures, principalement sur des livres de médecine ou des ouvrages judiciaires. La plupart du temps, les peaux ont été récupérées sur des macchabées auprès des facultés de médecine, souvent sur les corps de criminels condamnés à mort. Mais pour certaines familles, relier un ouvrage avec la peau d’un défunt pouvait aussi être un moyen de rendre hommage et d’immortaliser, en quelque sorte, l’être aimé. On peut aussi rapporter le cas d’écrivains, généralement de mauvais grimauds en mal de reconnaissance, dont les dernières volontés furent que l’on fasse relier tel ou tel de leurs ouvrages avec leur propre épiderme. Ça donne un petit cachet supplémentaire, c’est sûr !

Mais trêve de bavardages et venons-en au fait. Car s’il est une peau qui déchaîne les passions et suscite les convoitises, c’est bien la peau de la femme. Après tout, n’était-ce pas Jules Renard qui écrivait dans son Journal (1887) : « Appelons la femme un bel animal sans fourrure dont la peau est très recherchée » ? Bah, j’imagine que le Jules ne pensait pas à mal en écrivant ces quelques lignes, mais cela n’empêche que la reliure en peau de donzelle connut un certain engouement tout au long du XIXe siècle.

On apprend ainsi dans le Bulletin de la papeterie, revue parisienne parue en 1898, que deux curieux tomes des Mystères de Paris d’Eugène Sue viennent d’être vendus. Leur particularité ? Devinez donc : une « fort belle reliure exécutée avec un morceau de peau humaine ». Une plaque, sur la garde de la reliure, indiquait en sus : « Cette reliure provient de la peau d’une femme et a été travaillée par M. Albéric Poutouille, 1874, qui atteste que cette reliure est bien une peau humaine. » Et comme je n’ai pas pour habitude – si peu ! – de ricaner sur les patronymes, je vous épargne les quelques jeux de mots très spirituels que j’avais sous le coude.

Poursuivons donc cette aventure qui nous transporte à la prestigieuse bibliothèque Houghton d’Harvard dans laquelle est conservé un exemplaire Des destinées de l’âme (1879) de l’auteur français Arsène Houssaye. Celui-ci est également relié en peau d’humaine, comme l’indique une note manuscrite trouvée à l’intérieur de la couverture et rédigée par le docteur Ludovic Boulland, ami d’Arsène et ancien propriétaire dudit ouvrage : « Ce livre est relié en peau humaine parcheminée, c’est pour lui laisser tout son cachet qu’à dessein on n’y a point appliqué d’ornement. […] Un livre sur l’Âme humaine méritait bien qu’on lui donnât un vêtement humain : aussi lui avais-je réservé depuis longtemps ce morceau de peau humaine prélevé sur le dos d’une femme. » La délicate attention !

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Des destinées de l’âme (Houssaye), Houghton Library, Harvard.
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Note de Boulland intégrée à la couverture Des destinées de l’âme.

Force est de constater que, pour certains gusses du XIXe siècle, faire relier un de leurs ouvrages fétiches avec de la peau de femme est incontestablement du dernier cri. Aussi, ceux de ces messieurs qui ne voulaient pas se contenter de l’enveloppe charnelle de la première bringue venue devaient rivaliser d’originalité. C’est ainsi que certains relieurs intrépides ne redoutèrent pas d’employer pour cet usage de la peau de « sorcière ». Si, si. Ce fut le destin de la dénommée Mary Bateman (à ne pas confondre avec un homme chauve-souris bien connu), une Anglaise accusée de meurtre et d’obscurs faits de sorcellerie, qui fut pendue à York en 1809. Après avoir été disséquée, sa peau fut vendue au plus offrant et servit de reliure à deux ouvrages : Hurt of Sedition de Sir John Cheeke et Arcadian Princess de Richard Braithwaite. Ces deux volumes furent conservés dans la bibliothèque de Mexborought House, dans le Yorkshire, jusqu’au milieu du XIXe siècle où ils disparurent mystérieusement, comme par magie (noire).

Toujours en Angleterre, Kezia Westcomb, une autre criminelle exécutée à Exeter, connut un sort similaire et finit soigneusement appliquée sur le plat d’un volume du Paradise Lost de John Milton. Quoi qu’on en dise, la peau de meurtrière ou de sorcière (était-elle rugueuse et verruqueuse comme le veut l’immémorial cliché ?) est un choix de reliure extravagant, certes, mais ça n’est pas non plus ce qui se fait de plus chic.

Vous voulez du classieux ? J’ai ce qu’il vous faut : de la peau de comtesse ! Qui dit mieux ? Et figurez-vous que l’auguste reliure dont nous allons parler maintenant a été réalisée pour le compte d’un célèbre et réputé personnage que vous connaissez toutes et tous, j’ai nommé l’astronome Camille Flammarion. Écoutez plutôt l’histoire : Camille Flammarion avait tissé des liens étroits avec la jeune épouse du comte de Saint-Ange, une femme d’origine polonaise, férue d’astronomie et qui avait, semble-t-il, une toquade pour notre scientifique. Elle l’invita donc, à l’arrivée des beaux jours, à venir passer une villégiature dans son château, au cœur des montagnes du Jura. Les deux astrolâtres prirent ainsi du bon temps, profitant de l’obscurité des nuits étoilées pour admirer ensemble les splendeurs de l’immuable voûte céleste, mais pas que… Nous y reviendrons dans un instant. Car, malheureusement, la comtesse, atteinte de tuberculose, mourut quelque temps plus tard.

C’est alors qu’un beau matin de l’année 1880, Camille reçut à son domicile un étrange paquet, accompagné d’une lettre encadrée de deuil. Voici le contenu de cette missive émanant du médecin personnel de la comtesse et rapporté par un rédacteur du journal Le Temps en date du 16 janvier 1893 :

« Cher Maître,
J’accomplis ici le vœu d’une morte qui vous a étrangement aimé. Elle m’a fait jurer de vous faire parvenir, le lendemain de sa mort, la peau des belles épaules que vous avez si fort admirées “le soir des adieux,” a-t-elle dit, et son désir est que vous fassiez relier, dans cette peau, le premier exemplaire du premier ouvrage de vous qui sera publié après sa mort.
Je vous transmets, cher Maître, cette relique comme j’ai juré de le faire et je vous prie d’agréer […]
Docteur V… »

« Le soir des adieux », hein ? S’cusez mon petit rire goguenard mais qu’est-ce que c’est donc que ces cachotteries, Camille ? Le vieux filou avait vraisemblablement oublié, ce fameux soir-là, sa chère et tendre épouse… Bref. Imaginez maintenant la stupéfaction de l’astronome en recevant cette offrande posthume et en découvrant, à l’intérieur du paquet, les blanches épaules de son admiratrice, lesquelles, selon ses dires, dégageaient une sorte de fluide électrique. Après quelques minutes d’hésitation, se remémorant les grands yeux implorants et papillotants de la comtesse, il prit une courageuse résolution :

« J’avais admiré, en effet, ses superbes épaules “le soir des adieux”, et je les avais là, maintenant, sur la table de ma salle à manger, m’inspirant d’autres sentiments. Que faire du cadeau ? Le renvoyer ? J’en avais bien la tentation. D’autre part, après réflexion, pourquoi ne pas remplir le vœu d’une femme dont le souvenir m’était agréable ? J’envoyai la peau à un tanneur, qui, pendant trois mois, l’a travaillée avec le plus grand soin.

Elle m’est revenue, blanche, d’un grain superbe, inaltérable. J’en ai relié le livre qui était en cours de publication, Terres du Ciel. Cela fait une reliure magnifique. Je regrette de ne pas avoir le livre là, dans les rayons de cette bibliothèque, pour vous le montrer. Mais il est à mon observatoire de Juvisy. Les tranches du livre sont de couleur rouge, parsemées d’étoiles d’or pour rappeler les nuits scintillantes de mon séjour dans le Jura. Sur la peau des épaules de la comtesse, j’ai fait graver, en outre, en lettres d’or :Souvenir d’une morte.” »

Je sais tout, magazine encyclopédique illustré, 15.01.1921 gallica
Je sais tout, magazine encyclopédique illustré, 15 janvier 1921, Gallica.

Ah, quelle histoire, mes enfants ! Si ce n’est pas romanesque ! Et figurez-vous que la comtesse avait le dos généreux puisqu’outre les Terres du Ciel, Flammarion eut assez de matière pour faire également relier un exemplaire de La pluralité des mondes habités. En voici deux photographies prises aux archives de l’observatoire de Juvisy par le camarade Philippe Baudouin, toujours à l’affût des scoops les plus intrigants, et que je salue bien bas au passage.

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La pluralité des mondes habités, archives de l’observatoire de Juvisy. Crédit : Philippe Baudouin.

Après tous ces émeuvements, passons à présent du côté obscur de la reliure en peau de femme. Car l’épiderme velouteux de ces dames n’a pas été tanné dans le seul but d’orner des livres d’érudition, loin de là ! On dénombre ainsi plusieurs livres érotiques ou — curiosa comme on les appelle au XIXe siècle — des ouvrages grivois et égrillards ayant pour parure extérieure la peau de seins de femmes. Des reliures très particulières destinées aux amateurs de Crébillon fils, Sacher Masoch et leurs coreligionnaires.

Dans les années 1930, le relieur parisien René Kieffer publiait dans le Mercure de France une lettre largement relayée dans les journaux d’alors, dans laquelle il racontait avoir déjà exécuté, pour son client le docteur Cornil — membre de l’Académie de Médecine, professeur d’anatomie pathologique à la Faculté de Médecine, ancien député et sénateur de l’Allier — plusieurs sulfureuses reliures : « L’une sur l’Éloge des Seins, de Mercier de Compiègne. Nous avions incrusté dans le maroquin du plat une peau de sein de femme dont la pointe au centre, très aplatie d’ailleurs, était tannée avec le reste. » En effet, tout l’art de ces reliures consistait à utiliser les mamelons comme médaillons centraux. La bonne idée ! Et cette pratique semble assez répandue puisque l’on apprend dans le Journal d’Edmond de Goncourt cette anecdote, rapportée le 17 avril 1866 : « On me racontait que des internes avaient été renvoyés de Clamart, pour avoir livré de la peau de seins de femmes à un relieur du faubourg Saint-Germain, dont la spécialité est d’en faire des reliures de livres obscènes. » Eh beh, c’est du joli !

Plus sordides, sont les utilisations interlopes de ces peaux de femmes lorsqu’elles atterrissent entre les mains des pires enragés. En effet, quelques années plus tôt, le 7 avril 1862, Edmond de Goncourt racontait dans son Journal sa visite chez un bibliophile anglais, un pervers notoire, que l’auteur qualifie d’ailleurs en ces termes : « un fou, un monstre, un de ces hommes qui confinent à l’abîme. Par lui, comme par un voile déchiré, j’ai entrevu un fonds abominable, un côté effrayant d’une aristocratie d’argent blasée, de l’aristocratie anglaise apportant la férocité dans l’amour, et dont le libertinage ne jouit que par la souffrance de la femme. » Ce jour-là, dis-je, ce fanfaron du vice, après lui avoir révélé quelques confidences scabreuses, lui présenta sa bibliothèque : « Il a ouvert un grand meuble à hauteur d’appui, où se trouve une curieuse collection de livres érotiques, admirablement reliés, et tout en me tendant un Meibomius, Utilité de la flagellation dans les plaisirs de l’amour et du mariage, relié par un des premiers relieurs de Paris avec des fers intérieurs représentant des phallus, des têtes de mort, des instruments de torture, dont il a donné les dessins […] [puis] nous montrant un livre tout préparé pour la reliure : “Oui, pour ce volume j’attends une peau, une peau de jeune fille… qu’un de mes amis m’a eue… On la tanne… c’est six mois pour la tanner… Si vous voulez la voir, ma peau ?… Mais c’est sans intérêt… il aurait fallu qu’elle fût enlevée sur une jeune fille vivante… » Ah bah oui, sinon ça n’est pas drôle !

Bref, de l’émouvant hommage à la profanation sacrilège, ces quelques anecdotes curieuses nous ont montré comment la peau humaine, objet de mémoire, de fantasme ou de fétichisme, s’était faite une place dans l’histoire de la reliure. Malgré des recherches forcenées, je n’ai pas réussi à mettre la main sur davantage de photographies de ces ouvrages atypiques mais force est de constater qu’aujourd’hui ces exemplaires se font de plus en plus rares. Qu’on ne s’étonne donc pas qu’ils se vendent la peau des fesses !

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MA BIBLIO :

Image d’en-tête : Étude de femme nue, estampe de 1770 par Louis-Jean-François Lagrenée (1725-1805).

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9 réflexions sur “Les surprenantes reliures en peaux de femmes

  1. Cet article est génial! Nous nous faisions la réflexion hier avec un ami que les reliures en derme humain n’avaient quasiment été étudiées en France et sorties de leurs rayonnages, ce qui explique on manque d’informations et de photos que tu évoques à la fin ! Je vais donc m’empresser de lui envoyer le lien de ton article, car il souhaite faire des travaux de recherche sur ce sujet!

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