L’incroyable talent de Matthias Buchinger

Matthias Buchinger est né à la fin du XVIIe siècle sans mains ni pieds et atteint de nanisme. Pourtant, du haut de ses 73 centimètres, il a parcouru l’Europe, fréquenté rois et reines, eu quatre épouses et à peu près 70 maîtresses. Messieurs, cet article vous rappellera que ce n’est pas la taille qui compte ! Quoi que…

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C’est en 1674, dans une famille modeste de la petite ville allemande de Ansbach, non loin de Nuremberg, que naît Matthias Buchinger. Il est le petit dernier (sans mauvais jeu de mots) d’une nichée de neuf enfants. En plus de souffrir de nanisme, le petiot, atteint d’une maladie congénitale aujourd’hui appelée phocomélie, est venu au monde avec les membres atrophiés et n’a, de fait, ni mains ni pieds. Sur cette gravure où il est représenté à l’âge adulte, on entrevoit ses tout petits bras moignoneux, sans coudes, et ses jambes coupées à mi-cuisses. Bref, pour faire court, Matthias est un cul-de-jatte manchot. Merci Mère Nature ! Pourtant, loin de se morfondre et d’inspirer la pitié, Matthias va se servir de ce vilain coup du sort pour charmer, séduire, éblouir tous ceux qu’il va croiser et devenir une des personnalités les plus remarquables du XVIIIe siècle. Mais Rome ne s’est pas faite en un jour…

Pour préserver leur bambin des moqueries et de la cruauté sans bornes des enfants, les parents de Matthias décidèrent de le garder à l’abri des regards pendant toute sa jeunesse. Cloîtré chez lui, le garçonnet ne broie pas du noir seul et immobile comme un bibelot, bien au contraire. Au lieu de flânocher, il s’entraîne, à longueur de journée, à se mouvoir et à manipuler divers ustensiles. À l’extrémité de son bras gauche, il dispose d’une petite excroissance flexible qui lui permet d’effectuer une préhension sur un objet qu’il peut maintenir à l’aide de son bras droit. Alors oui, ce n’est pas de la tarte, mais c’est déjà un bon début. Et du matin au soir, et du soir au matin, assis sur son séant, Matthias s’exerce à attraper et manipuler tout ce qu’il trouve. Et figurez-vous qu’il devient fichtrement habile, le gamin ! À tel point qu’il commence à inventer des tours de magie, passant un objet d’un bras à l’autre et le faisant soudainement disparaître pour le faire ressurgir de nulle part quelques minutes plus tard sous le regard ahuri de ses parents. À force de travail et de persévérance, Matthias a appris à saisir une plume et à écrire, il sait même faire passer un fil dans le chas d’une aiguille. C’est vous dire s’il est doué !

Constatant les progrès et les capacités exceptionnelles de leur rejeton, les parents de Matthias tentèrent, dans un premier temps, de l’orienter vers le métier de tailleur. Sauf que Matthias ne s’imagine pas du tout planqué au fond d’une arrière-boutique à faire des coutures et des ourlets toute la journée. Clairement pas. Il s’amusera d’ailleurs plus tard à raconter que ses parents furent obligés d’abandonner ce projet n’ayant pas trouvé où Matthias pourrait bien caler son dé à coudre. La plaisanterie est bonne. Bref, au diable la couture, ce que veut Matthias c’est montrer au monde ce qu’il est capable de faire, faire le show et en mettre plein les mirettes des spectateurs.

Âgé d’une vingtaine d’années, Matthias commence donc à se produire dans les foires d’Allemagne et notamment à Nuremberg où il se fait rapidement un nom : le « petit homme de Nuremberg ». Lors de ses performances artistiques, il présente à la foule ses divers talents, multiplie les tours de passe-passe, et le public en redemande. Aussi décide-t-il, au début du XVIIIe siècle, de se lancer à la conquête de l’Europe et surtout de ses prestigieuses cours royales dans l’espoir de s’attirer les faveurs d’un monarque qui accepterait de le prendre sous son aile.

C’est ainsi qu’il accoste à Londres où les « freak shows » connaissent un immense succès populaire. Ces spectacles de « créatures tératologiques », de « monstres » comme on les appelait, avaient lieu lors des nombreuses foires londoniennes qui se déroulaient tout au long de l’année et dont la foire de Bartholomew Fair était l’une des plus célèbres. En dehors des foires, les individus aux physionomies inhabituelles et dont la singularité attirait les foules se produisaient aussi dans les auberges et tavernes des grandes villes, aménagées pour l’occasion en véritables salles d’exposition. On y retrouvait d’autres nains, mais aussi des géants, des hommes-troncs, des siamoises, des lilliputiens, des hermaphrodites et j’en passe… Les Anglais d’alors, toutes classes sociales confondues, étaient très friands de difformités, de curiosités de la nature et d’exotisme. Le public était d’ailleurs constitué aussi bien de familles modestes que de riches bourgeois ou encore de scientifiques.

Portrait de Elias Beck, Strasbourg, 1711. Gallica BNF.png
Matthias Buchinger par Elias Beck, Strasbourg, 1711, Gallica, BNF

Lors de ces spectacles forains, Matthias présentait un ensemble de treize tours remarquables. Ces derniers furent immortalisés par l’artiste allemand Elias Beck sur la gravure ci-dessus. Autour du portrait de Matthias Buchinger, treize vignettes présentent ses numéros phares : des tours de magie avec des dés, des cartes à jouer et autres tours d’escamoteurs. Il montrait encore sa capacité à charger et tirer avec une arme à feu, enfiler une aiguille, culbuter un jeu de quilles ou se raser à l’aide d’une lame de rasoir sans se larder. Mélomane, il savait également jouer de nombreux instruments de musique parmi lesquels le hautbois, le cymbalum, la trompette ou encore la cornemuse et avait, dans certains cas, construit de petites machines lui permettant de les manipuler plus aisément. Et le meilleur dans tout ça, c’est qu’il jouait avec brio ! Un vrai petit génie.

Mais vous n’êtes pas au bout de vos surprises, car je ne vous ai pas encore dévoilé le talent le plus fou de Matthias : sa maîtrise parfaite de la plume et du pinceau. Voici par exemple la page du mois de décembre d’un calendrier de saints exécuté par Matthias Buchinger selon la technique du trompe-l’œil.

Buchinger, Calligraphic Trompe-l'œil Calendar, 1709
Matthias Buchinger, Calligraphic Trompe-l’œil Calendar, 1709.

Outre les calendriers de saints, Matthias Buchinger dessinait aussi, pour les particuliers, des arbres généalogiques, des blasons ouvragés ou encore des portraits. Il avait pour habitude de signer ses œuvres de la mention « né sans mains ni pieds » et, histoire de flamber un peu (on lui accorde), il en profitait pour rappeler qu’il était capable d’écrire de gauche à droite, de droite à gauche, à l’envers et en miroir. À l’aise. Voyez-vous même :

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Signature de Matthias Buchinger, Dublin, 1736, Bodleian Library Oxford.

Mais ce n’est pas tout. Car Matthias Buchinger était passé maître en l’art de la micrographie, un jeu graphique consistant à donner corps à un dessin à partir de fines lignes d’écritures microscopiques. Cet art ancien, attesté dès le IXe siècle au Proche-Orient, lui avait sans doute été enseigné par un célèbre calligraphe allemand de son temps Johann Michael Püchler qui, lui, jouissait de ses dix doigts. Matthias s’amusait ainsi à employer cette technique ô combien délicate dans ses œuvres, comme sur cet autoportrait pour figurer sa perruque.

Autoportrait de Matthias Buchinger, 1724. Collection de Ricky Jay (MET).jpg
Autoportrait de Matthias Buchinger, 1724. Collection de Ricky Jay (MET).

Oui, la perruque. Attendez, je vous aide…

perruque.png

Armé d’une loupe (et d’un peu de patience), en écarquillant bien grand ses quinquets, on peut lire, dans les boucles de la chevelure moutonnante de Matthias, pas moins de sept psaumes ainsi que la prière du Notre Père écrits avec une telle finesse qu’ils sont imperceptibles à l’œil nu. Il est fort ce Matthias, très fort !

L’autre élément intéressant sur cette gravure, c’est le petit texte publicitaire qui l’accompagne et dans lequel Matthias décrit ses différents talents.

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En effet, pour mettre en avant son art et se démarquer face à la concurrence, notre homme a dû développer de véritables techniques de vente. Destinées à un public fortuné susceptible de lui acheter ses calendriers ou de lui commander un portrait, ces gravures permettaient à Matthias de se faire connaître au plus grand nombre. Et ses spectacles marchaient du tonnerre puisque pendant plusieurs années il donnait jusqu’à six représentations par jour. Il était également régulièrement invité par de riches bourgeois à se produire lors de soirées privées dans de belles demeures.

Tous ses succès finirent par lui donner des envies de grandeur et c’est ainsi qu’en 1716, il se présentait devant le roi de Grande-Bretagne George Ier. En lui faisant cadeau d’un instrument de musique de son invention ressemblant à une sorte de flûte, il tenta, au culot, de négocier une pension auprès de sa majesté, lui offrant de devenir son nain de cour attitré. Après tout, on ne sait jamais, sur un malentendu ça peut marcher. Manque de bol, le roi George déclina la proposition de Matthias. Mais qu’à cela ne tienne, notre gaillard ne se découragea pas. On le retrouve d’ailleurs l’année suivante en France, au palais des Tuileries, en train de faire le mariole pour décrocher des risettes au jeune roi Louis XV âgé de sept ans. Il sillonna ensuite l’Écosse avant de s’installer définitivement en Irlande dans la ville de Cork. Il y donnera de nombreuses représentations ainsi qu’à Dublin et Belfast dans les années 1720 et 1730 comme que le relate le Dublin Penn Journal. C’est sur cette belle île verdoyante qu’il choisit de passer le reste de ses jours, paisiblement, aux côtés de sa quatrième épouse.

Ah oui, j’ai oublié de vous dire que notre homme avait la cote auprès des filles. Vous connaissez le dicton « Tout ce qui est petit est mignon ». Mais apparemment tout n’était pas en modèle réduit dans l’anatomie de Matthias. En tous cas, une blague circulant à l’époque laissait à penser que ce qu’il avait de plus long était l’engin qui se trouvait entre ses deux jambes. Sa virilité était si légendaire que dans l’argot du XVIIIe siècle on employait l’expression « Buchinger’s boot » pour parler de vagin. Charmant. Grand séducteur, Matthias Buchinger eut successivement quatre épouses qui lui donnèrent quatorze marmots. Voici l’arbre généalogique de Matthias, élaboré par ses soins. Il y est représenté par le tronc (toujours sans mauvais jeu de mots), ses femmes sont les branches et ses enfants les fruits.

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Arbre généalogique de Matthias Buchinger, Collection de Ricky Jay, (MET).

Bien entendu, ne sont représentés ici que ses enfants légitimes. En effet, selon les ragots de l’époque et la vantardise de Matthias, on pourrait adjoindre à ce coureur de jupons une bonne douzaine de mouflets supplémentaires issus de ses copulations illégitimes avec ses quelque 70 maîtresses.

Bref, après une vie bien remplie, ce cher Matthias finit ses jours paisiblement en Irlande, s’adonnant notamment à une de ses grandes passions — attention ! — les dioramas. Oui, oui, des dioramas, ces représentations miniatures construites à l’intérieur de bouteilles de verre. Il faisait ça pour se détendre. Pour le fun. Il les appelait ses « bouteilles fantaisies » et, par chance, une d’entre elles est conservée dans le petit musée de Worcestershire.

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Dans cette bouteille mesurant 20 centimètres de hauteur, Matthias a construit une mine sous-marine sur deux niveaux. À l’étage inférieur, des petits mineurs sont en train d’extraire le minerai qu’ils font remonter à la surface à l’aide d’une roue. Pendant ce temps-là, au-dessus de leurs têtes, un homme est en train de tailler un bâton avec une hache. Chapeau l’artiste !

Matthias Buchinger s’est éteint en 1740, à l’âge de 65 ans, en ayant fait don de son corps à la science, à l’école d’anatomie de Cork. En 2016, lors de l’exposition Wordplay au Metropolitain Musem of Art, une cinquantaine d’œuvres ou d’objets lui ayant appartenu et provenant de la collection personnelle de son biographe Ricky Jay furent présentés au public. Un bel hommage rendu à cet incroyable touche-à-tout du siècle des Lumières.

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