Christian Heinrich Heineken, petit savant de quatre ans

Cet article s’ouvre sur un mea culpa, car je dois bien reconnaître que ces derniers mois, je vous ai lâchement abandonnés. Mais il se trouve que j’ai une excellente excuse, celle d’avoir « avalé le pépin » comme disent les vieilles gens, d’être en cloque quoi ! Ces derniers mois donc, j’ai adopté la physionomie rebondie d’une amphore étrusque et suis devenue abstème. Finies les veillées interminables à chanter des chansons bachiques en sirotant de bons crus. Au lieu de cela, chaque soir, aux alentours de vingt heures, je chois comme un héros vaincu sur mon canapé, sans énergie ni vouloir, et je plonge dans une torpeur qui m’empêche absolument de me livrer à mes petites recherches historiques. Heureusement, ma léthargie physique et cérébrale prendra bientôt fin et je me réjouis par avance de reprendre mes bonnes vieilles habitudes d’écriture. Cela dit, en attendant l’heure sacramentelle de mettre bas, j’ai tout de même réussi à rédiger pour vous ce petit article — un articulet pourrait-on dire — qui sera le dernier de l’année, et qui, je l’espère, vous aidera à patienter le temps que je reprenne quelques forces ainsi que les rênes du blog. Laissez-moi à présent vous conter la vie de celui que l’on a surnommé l’enfant de Lübeck, un bébé prodige à la précocité phénoménale et au destin tragique…

Cette épatante (et invraisemblable) histoire qui nous vient du folklore germanique s’est déroulée à Lübeck, dans le comté d’Holstein en Allemagne. C’est là, au début du mois de février 1721, que le petit Christian Heinrich Heineken vit le jour. Son paternel, professeur d’histoire à l’université de la ville, prit aussitôt son rôle d’éducateur très au sérieux et décida de faire de son chérubin un véritable génie.

Aussi, dès les premiers mois de sa vie, il s’attela à une tâche primordiale : enseigner la langue allemande à son fils. Et les résultats ne se firent guère attendre puisque l’enfant commença à parler avec aisance au bout de huit semaines. Pour arriver à ce résultat extraordinaire, rapporte le journaliste et romancier Michel Masson dans son ouvrage Les Enfants célèbres (1842), « le professeur lui montrait avec soin chaque objet, il le lui nommait à plusieurs reprises, il lui en expliquait la nature et les propriétés, il répétait dix ou quinze fois le même son, articulant chaque mot syllabe par syllabe jusqu’à ce que le mouvement des lèvres de l’enfant lui eût démontré que la leçon était sue » (p. 367). Fier des progrès de sa progéniture, le père redoubla d’efforts et commença à lui inculquer les fondements de l’histoire religieuse et lui laissant une Bible entre les mains, rien que cela ! Et voilà qu’à l’âge d’un an, nous dit encore notre auteur, « le petit Heineken savait les principaux événements de l’histoire de l’Ancien Testament, à quatorze mois il avait lu les saints Évangiles, son père lui parlait latin et français, et sa mère ne s’adressait à lui qu’en allemand. Sans effort, et pour ainsi dire sans étude, l’enfant parvint en même temps, à s’exprimer correctement dans ces trois langues » (p. 368). Balaise !

À deux ans et demi, il connaissait sur le bout de ses petits doigts roses la géographie ainsi que l’histoire ancienne et moderne. Il faut dire que son père avait pensé à tout : « L’ingénieux professeur dessinait sur des cartons numérotés avec soin les faits historiques auxquels il voulait que son fils pût répondre ; il suffisait à l’enfant de voir une seule fois le carton numéroté pour fixer dans son souvenir la date précise de l’événement et le nom de ceux qui en avaient été les héros » (p. 368).

Le marmot intello devint rapidement un véritable phénomène dont la renommée gagna les cours européennes. Il attisa notamment la curiosité du roi de Danemark qui voulut serrer sa petite menotte dodue. À l’âge de quatre ans, sa mère l’emmena donc à Copenhague rencontrer Sa Majesté : « Il prononça devant le roi un petit discours en latin, qui dura environ dix minutes, et, quand il eut fini, comme chacun témoignait sa surprise et son admiration, le petit Heineken, s’adressant alors à la reine et aux princesses, leur récita en français un ingénieux apologue que son père avait composé pour cette circonstance » (p. 369). Après quoi, et pour le féliciter comme elle avait coutume de le faire, sa mère dégaina son tétin laiteux sous les yeux effarés des grands du royaume et lui offrit goulûment la tétée. Car, bien qu’âgé de quatre ans, l’enfant n’avait pas encore été sevré par et semblait trouver dans l’allaitement maternel la plus grande des félicités. Puis, les valises alourdies de livres rares offerts par le monarque, sa mère le ramena dans ses pénates. De retour au domicile, sa nouvelle lubie fut d’apprendre à écrire, ce qu’il fit en quelques jours. Il en deviendrait presque agaçant, ce petit !

Dès lors, l’ambition du père pour son fils ne connut plus de bornes : il décida de lui faire entamer des études supérieures ce qui nécessitait, selon lui, de le sevrer. Un véritable crève-cœur pour le bambin, comme vous pouvez vous le figurer. Aussi, pour éviter de tenter l’enfant par la vue du sein nourricier, il fut décidé que la mère quitterait quelque temps le foyer. Hélas ! Une semaine après son départ, celle-ci reçut de son fils une lettre déchirante : « Ma chère maman, je ne peux vivre que près de toi et par toi ; ce n’est pas le désir d’apprendre qui me manque, et cependant il faudra que je renonce à continuer mes études, si, pour acquérir une véritable instruction, je dois être forcé de me priver de cette bonne et douce nourriture que je ne puis tenir que de toi. Je sens bien que je vais tomber sérieusement malade ; ainsi reviens, chère maman, et reviens bien vite ; si tu tardais trop, je n’aurais plus même assez de force pour aller t’attendre sur la route. » (p. 370). Émue, la mère se hâta de rentrer au bercail, mais il était trop tard. Et l’enfant, trop affaibli pour téter, mourut sur son sein le 27 juin 1725, à l’âge prématuré de quatre ans et quatre mois.

Si nous ne disposons pas de sources historiques pour relater cette navrante histoire qui tient davantage de la fable, elle connut pourtant un grand succès populaire dans l’Allemagne du XVIIIe siècle comme en témoignent les différentes gravures d’époque représentant le petit Heineken. Ce conte terrible aura au moins eu le mérite de calmer mes ardeurs de mère quant à l’avenir illustre auquel je prédestinais déjà mon embryon. Comme disait le sage Racine dans Les Plaideurs : « Qui veut voyager loin ménage sa monture ; Buvez, mangez, dormez, et faisons feu qui dure ». Sur ces bonnes et sages paroles, je m’en retourne à ma sieste biquotidienne en attendant le branle-bas de combat. Je ne manquerai pas de vous faire savoir l’arrivée du divin enfant en faisant tirer le canon et sonner les cloches de la ville. D’ici là, je vous souhaite à toutes et tous de joyeuses fêtes de fin d’année et vous donne rendez-vous en 2021 !

BIBLIO :

  • Michel Masson, Les Enfants célèbres, ou Histoire des enfants de tous les siècles et de tous les pays, qui se sont immortalisés par le malheur, la piété, le courage, le génie, le savoir, et les talents, Didier, Paris, 1881.

24 réflexions sur “Christian Heinrich Heineken, petit savant de quatre ans

  1. Chère Priscille, merci pour ce bel article surprenant. Parlons de vous. C’est votre premier bébé, et je suis sûr que vous êtes un peu inquiète. Soyez rassurée, les enfants sont les meilleurs éducateurs. Le vôtre va vous indiquer gentiment tout ce qu’il faut faire . Un seul point aléatoire, certains se réveillent et ne savent pas se rendormir. L’avantage pour une chercheuse est de prendre l’habitude de se lever tôt. Pour la nuit ,j’avais fait une cassette avec les crooners américains. Bien sûr je m’endormais avant lui en lui tenant la main, ce qui le rendormait instantanément. Chère Priscille, profitez bien de tous ces moments inoubliables

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  2. J’ai bien fait de lire ce billet, cela m’évitera de me demander pourquoi on tire des coups de canons au fort du coin 😉
    Tout plein de bonheur à vous même si la période est « compliquée » !

    PS : pour l’idée de ménager sa monture etc. je ne peux m’empêcher de penser à la récente série Breeders…

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  3. « Mais finalement, finalement il nous fallut bien du talent pour être vieux sans être adulte »
    Si heureux pour vous et mille mercis pour cette lecture qui arrive juste après mon visionnage du document d’Arte sur un autre Danois. Magique.
    Cheers!

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  4. Chère Priss, toutes mes félicitations ! Je vous souhaites beaucoup de bonheur le petit bout aura de la chance d’avoir une maman comme vous.
    comme je suis un brin tristounette de ne plus vous lire, j’en profite pour vous glisser des devoirs maison qui vous permettront d’endormir votre enfant à 19h des 3 mois (et donc de retourner sur Galica!) : il s’agit de lire « la méthode chrono-dodo » En attendant bonne grossesse 🙂

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  5. Ma chère Priss,

    C’est une bien belle nouvelle que vous nous apprenez. Profitez bien des fêtes de fin d’année et encore félicitations pour le bébé à venir.

    Joyeux Noël et bonne et heureuse année 2021.

    Denis Seller 0498/36 87 69 dse242@gmail.com 9, rue Verte, 7141 Mont Sainte Aldegonde

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