Madeleine Pelletier, féministe intégrale et femme d’avant-garde

Cheveux courts sous un chapeau melon, costume d’homme et lavallière, telle est la dégaine de mon héroïne du jour. Son regard est noir et sévère, et n’escomptez pas d’elle un sourire. Elle n’est pas là pour plaire, mais pour combattre. Voici Madeleine Pelletier, une des féministes les plus radicales du XXe siècle. Une femme atypique qui a dédié sa vie à la lutte pour l’émancipation féminine, qui ne faisait aucun compromis et était prête à en découdre.

Cette histoire se déroule à Paris sous la IIIe République, en plein cœur de la Belle Époque, période charnière de la fin du XIXe et du début du XXe siècle durant laquelle les droits des femmes sont quasiment nuls. Exclues de la citoyenneté, elles sont considérées comme des mineures et vivent leur vie durant sous la tutelle d’un père ou d’un mari, ne pouvant disposer librement de leurs biens ou de leur salaire. Bref, c’est dans ce monde hostile au « sexe faible » que naît Madeleine Pelletier, un jour de mai 1874, dans une famille modeste de la capitale.

Avec son frère aîné, ils sont les seuls survivants (la mortalité infantile était encore très élevée) des douze grossesses successives de leur mère, Anne Passavy. Royaliste et fanatique religieuse, cette austère bigote n’a jamais su donner d’amour à ses rejetons. De fait, la petite Madeleine n’éprouve, elle non plus, aucune affection pour sa génitrice. Elle se réfugie dans les bras de son père, Louis Pelletier, cocher de fiacre de son état. Mais Madeleine n’a que quatre ans lorsque celui-ci est frappé d’une hémiplégie qui le condamnera à rester cloué dans une chaise roulante jusqu’à la fin de ses jours. Quelques années plus tard, quand elle découvrira ses premières règles, c’est son père qui lui expliquera la chose, sa mère n’ayant pas jugé utile de s’en préoccuper. Pas la grosse marrance, quoi.

À l’âge de 13 ans, Madeleine — qui a quitté l’école un an plus tôt — s’échappe du foyer dès qu’elle en a l’occasion pour rejoindre un groupe de féministes. Elle fréquente aussi des cercles anarchistes où elle fait la rencontre de Louise Michel. Au milieu de ces femmes libres et militantes, qui revendiquent l’émancipation féminine, la jeune fille se prend à rêver à un avenir meilleur. Consciente de n’avoir reçu à l’école primaire qu’un savoir élémentaire, elle décide de parfaire sa formation intellectuelle, en autodidacte, et passe des journées entières à bouquiner à la bibliothèque.

Madeleine vers 1900 (crédits : bibliothèque Marguerite-Durand, Henri Manuel).

En 1897, elle a 23 ans et obtient son bac en candidate libre : mention très bien, s’il vous plaît ! Puis elle entame l’année suivante des études de médecine (dont l’enseignement est ouvert aux femmes depuis une trentaine d’années seulement). À cette époque, sur les 4 500 étudiants inscrits, seuls 129 sont des femmes. Après de brillantes études, Madeleine est nommée docteure en médecine en 1900. Persévérante et opiniâtre, elle semble promise à une belle carrière.

Mais deux ans plus tard, son inscription au concours de l’internat des asiles lui est refusée au motif que celui-ci est exclusivement réservé aux individus jouissant de leurs droits civiques, autrement dit aux hommes. Qu’à cela ne tienne, Madeleine remue ciel et terre, et avec le soutien de Marguerite Durand, fondatrice du journal féministe La Fronde, elle lance une grande campagne de presse afin d’exiger l’ouverture aux femmes dudit concours. Leurs efforts paient, l’institution cède, et la jeune doctoresse est admise. Elle réussit haut la main les examens (elle arrive sixième sur onze candidats sélectionnés) et devient la première femme interne des hôpitaux de Paris. La même année, elle soutient une thèse de psychiatrie et commence à travailler au sein de différents asiles psychiatriques parisiens. Elle deviendra, trois ans plus tard, la première française à obtenir un diplôme en psychiatrie.

Madeleine en 1910 (crédits agence Rol).

Tout au long de sa carrière scientifique, Madeleine s’appuie sur l’anthropologie, la psychologie, la physiologie ou encore l’anatomie pour démontrer que rien — strictement rien ! — ne permet de prétendre à l’infériorité des femmes par rapport aux hommes. Pas le moindre argument scientifique fondé. Que tchi. Nada ! Pour dénoncer les aberrations et préjugés machistes de son temps, elle publie des articles tels que La prétendue infériorité psychophysiologique des femmes ou encore Obstacles physiologiques. Ceux-ci sont relayés dans la presse féministe, anarchiste ou encore socialiste ainsi que, plus tard, dans La Suffragiste, la revue mensuelle qu’elle fonde en 1907. C’est le début d’un long combat, le combat de sa vie : une lutte acharnée pour l’égalité des sexes. Mais la théoricienne féministe est aussi une infatigable activiste.

Initiée à la franc-maçonnerie, elle intègre la Grande Loge symbolique écossaise, d’obédience mixte, et y découvre une tribune où il est possible de prendre la parole et débattre librement, un formidable tremplin pour préparer l’engagement politique des femmes. Car, pour Madeleine, la présence de femmes au sein des partis politiques est primordiale pour faire entendre leurs revendications (lire : La tactique féministe). Elle intègre d’ailleurs la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et commence à y militer pour le droit des femmes au suffrage, sans lequel aucune émancipation n’est envisageable (lire : La question du vote des femmes).

Réunion de suffragettes parisiennes en 1910.
(Madeleine est la troisième en partant de la gauche.)

Mais pour revendiquer le droit de vote, il faut descendre dans la rue, frapper un grand coup. Suivant le modèle des suffragettes anglaises, Madeleine, à la tête du groupe féministe La Solidarité des femmes, organise des manifestations, distribue des tracts, fait circuler des pétitions et scande à qui veut l’entendre — et surtout à qui ne veut pas ! — son slogan : « La femme DOIT voter ! ». Pendant les élections municipales de mai 1908, elle brise la vitre d’un bureau de vote parisien en signe de protestation et comparaît en correctionnelle pour trouble à l’ordre public. En 1910, alors que les femmes ne sont ni électrices ni éligibles, elle présente tout de même sa candidature aux élections législatives, aux côtés de la suffragette Caroline Kauffmann. En 1914, elle participe à un référendum sauvage invitant les femmes à voter en répondant à la question suivante : « Mesdames, Mesdemoiselles, désirez-vous voter un jour ? » Bilan du dépouillement : plus de 500 000 bulletins portent la mention « je désire voter » contre seulement une centaine de bulletins négatifs.

Désormais, le nom de Madeleine Pelletier apparaît régulièrement dans la presse. Ses publications et ses coups d’éclat la hissent peu à peu au rang de personnalité publique. Mais les positions radicales de celle qui se décrit elle-même comme une féministe « intégrale » ne font pas l’unanimité parmi les militantes. Il faut dire qu’elles ne sont pas toutes prêtes à la même abnégation que Madeleine qui revendique sa virginité et prône la chasteté militante !

En effet, pour la doctoresse Pelletier, les femmes doivent se libérer du contrôle sexuel des hommes (lire : L’émancipation sexuelle de la femme). Une émancipation qui passe notamment par le rejet des codes classiques de la féminité et d’un costume féminin asservissant. Pour être l’égale des hommes, elle porte un pantalon bien que cette tenue soit interdite à son sexe, et s’insurge contre ce qu’elle appelle le « féminisme en dentelle », telles ses acolytes qui militent en crinolines. Madeleine, qui prône la virilisation de la femme dès la plus tendre enfance (lire : L’éducation féministe des filles) revendique également le droit à la militarisation — elle porte un revolver sur elle pour se protéger lorsqu’elle rentre tard le soir — et à l’autodéfense des femmes, notamment par l’accès au service militaire de trois ans. Voilà encore des positions radicales qui déclenchent la colère de beaucoup de féministes de son temps.

Madeleine en costume d’homme (agence Rol/BnF).

Lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale, Madeleine, qui rêve de toujours plus d’action, tente de s’engager en tant que médecin sur le front, mais sa requête est refusée. Dépitée, elle sombre peu à peu dans l’isolement, mais continue d’ouvrir, jour et nuit, la porte de son cabinet médical (qui n’est autre que la chambre de son petit appartement) aux plus démunis.

Madeleine Pelletier à son bureau en 1910 (crédits bibliothèque Marguerite-Durand, Albert Harlingue).

Quand, au sortir de la Grande Guerre qui a décimé la population française, l’État encourage les femmes à enfanter en masse, Madeleine se range du côté des néo-malthusiens et se lance dans une propagande active en faveur de la contraception et du libre avortement, une pratique alors sévèrement réprimée (lois de 1920 et 1923). En 1933, elle est d’ailleurs poursuivie par la justice, ce qui ne l’empêche pas de continuer à venir en aide aux femmes en détresse en pratiquant des avortements clandestins. En 1937, à la suite d’un accident vasculaire cérébral, elle devient hémiplégique et tout le côté droit de son corps reste paralysé. Elle a 63 ans et toujours la rage de combattre pour plus d’égalité, mais le corps ne suit plus. Incapable de militer, son monde s’assombrit. Deux années plus tard, son cabinet médical de la rue Monge est perquisitionné et la police y découvre tout l’attirail des « faiseuses d’ange ». Madeleine est arrêtée, elle est notamment accusée d’avoir supervisé, avec l’aide d’une infirmière et de sa femme de ménage, l’avortement d’une mineure de 13 ans violée par son frère. Anecdote fétide : c’est le frère qui a porté plainte auprès des autorités pour dénoncer la doctoresse. Étant donné l’état physique très dégradé de Madeleine, elle échappe à la prison et est internée dans un asile psychiatrique d’Épinay-sur-Orge où elle meurt quelques mois plus tard dans la solitude, le 29 décembre 1939.

Ainsi s’achève l’histoire d’une militante courageuse et femme d’avant-garde qui fut l’une des premières féministes à s’intéresser à la notion de genre et à en faire un outil dans la lutte pour l’égalité des sexes. Malheureusement, quatre-vingts ans plus tard, on n’est toujours pas sorti des ronces !

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MA BIBLIO :

8 réflexions sur “Madeleine Pelletier, féministe intégrale et femme d’avant-garde

  1. Quelle vie ! Le peu que j’ai parcouru de ses écrits qui sont en liens (en diagonal clairement) sont vraiment limpides et sonnent encore très actuels par moment…
    Comme tu dis, malheureusement, on n’est toujours pas sorti des ronces et c’est bien triste ! Égalité, promesse non tenue et si souvent répétée. 😥

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  2. Chère Priscille, comment va la petite Nina ? Et la maman après cette étrange année. Vous avez un don pour exhumer des personnages oubliés et c’est toujours passionnant. Le combat de Madeleine n’est hélas pas terminé comme le montre l’actualité. Aura t il une fin un jour ? Merci pour tout. Bise à Nina et à vous

    Aimé par 1 personne

  3. Encore un excellent article, merci!

    Quand je lis que cette personne était pour le service militaire pour les femmes je suis assez sidéré. Une vraie recherche de l’égalité complète, une égalités des droits mais aussi des obligations.

    Il y a une dizaine d’année je me suis retrouvé en uniforme à animer un stand de recrutement de l’armée de terre, dont je faisais parti à ce moment, et une jeune femme me dis « de toute façon les femmes ne sont pas fait pour l’armée »… Elle était jeune, sportive, avait l’air motivé… mais elle se bloquait sur un a-priori. Je suis resté assez scotché.
    Et vu les soucis de recrutement à l’époque (avant les attentats/ crise économique…) on était pas vraiment en position d’éliminer d’office 50% du pool de recrutement.

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    1. Merci pour votre commentaire 🙂 Effectivement Madeleine revendiquait l’égalité absolu, et surtout en exigant d’ouvrir le service militaire aux femmes elle souhaitait leur offrir l’opportunité d’apprendre à se défendre et à se battre, pour mieux pouvoir ensuite lutter pour leurs droits. Mais à l’époque, l’idée n’eût pas un franc succès auprès de ces dernières…

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