Le côté obscur de Sarah Bernhardt

Faut-il encore présenter l’illustre Sarah Bernhardt, ce monstre sacré de la scène théâtrale, cette frêle et nerveuse tragédienne à la sombre crinière rousse qui, avec son incomparable diction, son air de noblesse antique et son talent, a mérité le surnom de « Divine Sarah » ? Après avoir brillé sur les principales scènes parisiennes de la Belle Époque dans des rôles d’héroïnes grecques et romaines, de reines, de princesses, de saintes et de déesses, le succès l’a menée autour du monde lors de triomphales tournées où toujours elle laissa au public idolâtre un souvenir ineffable. Mais tout ceci, vous le savez déjà. Aussi l’idée de cet article n’est pas de tracer son portrait à la plume (qui mériterait plus de cent pages !) mais de nous attarder sur quelques excentricités baroques et autres bizarreries de la vie intime de notre comédienne qui firent scandale en leur temps et contribuèrent à construire sa légende.

Sa vie durant, Sarah Bernhardt s’est démarquée de ses contemporains par ses extravagances et sa démesure. Femme indépendante et qui se riait des conventions sociales, elle n’a cessé de susciter la curiosité et les fantasmes du grand public, laissant courir sur son compte les plus étranges légendes. À la fin du XIXe siècle, les ragots de boulevard vont même jusqu’à éveiller les soupçons des enquêteurs de la police chargés de dresser ce que l’on a appelé le « registre des courtisanes ». Aujourd’hui conservé dans les archives de la préfecture de police, il s’agit d’un lourd dossier réunissant plus de 400 rapports nominatifs qui sont autant de fiches de renseignements détaillées sur les Parisiennes qui mènent grand train et sont suspectées d’activité prostitutionnelle. En date du 23 mai 1874, la fiche dédiée à Sarah Bernhardt fait état de ses « idées lugubres » et rapporte d’étonnantes informations : « elle aurait chez elle un cercueil en palissandre, capitonné, dans lequel elle couche parfois. Elle aurait en outre dans son salon, sous un meuble, une tête de mort qu’elle aurait rapportée de Champigny, laquelle serait placée dans un plat d’argent. Elle porterait habituellement sur elle une tête de mort montée en épingle qu’elle appelle Sophie. » (Gabrielle Houbre, Le livre des courtisanes, 2006).

Sarah Bernhardt, Album Reutlinger de portraits divers, vol. 55, f. 26. Gallica BnF.

Voilà de quoi auréoler notre héroïne d’un halo de ténébreux mystère ! Mais alors, quid de ces dires : racontars ou faits avérés ? Pour en avoir le cœur net, introduisons-nous subrepticement dans les appartements parisiens de la comédienne sur les talons de l’écrivain Pierre Loti qui lui rend justement une petite visite et nous propose un état des lieux : « Une grande pièce somptueuse et funèbre : les murs, le plafond, les portes, les fenêtres, tendus d’épais satin noir — d’un satin chinois d’un noir glacé, sur lequel, en noir mat, sont brodées des chauves-souris et des chimères. Un grand dais des mêmes draperies noires, sous lequel se cache un cercueil capitonné de satin blanc, fait d’un bois odorant et précieux. Un grand lit d’ébène, à colonnes, aux longs rideaux noirs ; sur sa large houssine, un dragon chinois brodé en rouge, avec des griffes d’or et des ailes d’or. Dans un angle, un grand miroir en pied, dans un cadre de velours noir ; perché sur ce cadre, un vampire, un vrai vampire, déployant ses ailes velues. » (Journal inédit, 6 juillet 1870).

Diantre ! Il semble que nos enquêteurs de la police aient vu juste et que la grande Sarah Bernhardt voue bel et bien une passion pour le macabre. Toutefois, point de comte Dracula perché sur son miroir, il s’agissait en réalité d’une chauve-souris empaillée. Animal crépusculaire et reine de la nuit, la chauve-souris était l’animal fétiche de la tragédienne qui possédait d’ailleurs un couvre-chef orné d’une de ces charmantes bestioles. Tadam !

Sarah Bernhardt et son chapeau chauve-souris, vers 1910. B.N.K.

Une créature que l’on retrouve encore sur le fameux encrier aux allures gothiques sculpté dans le bronze par Sarah Bernhardt qui s’adonnait à la sculpture à ses heures perdues. Elle s’y représente elle-même, sous la forme d’une chimère en posture sphinxiale : des ailes de chauve-souris, une queue de sirène et des griffes léonines enserrant un bénitier-encrier dans lequel baigne une tête de mort ou de diable… C’est du plus pur style symboliste !

Encrier en bronze sculpté par Sarah Bernhardt, vers 1880. Christie’s.

Autre objet de décoration macabre, un cadeau cette fois-ci : un crâne humain offert par Victor Hugo pour la féliciter après son triomphe dans le rôle de Doña Sol dans Hernani. Ce crâne est aujourd’hui conservé au Victoria and Albert Museum à Londres.

Crâne offert par Victor Hugo, Victoria & Albert Museum

À l’arrière du crâne, le poète avait ajouté les vers énigmatiques que voici :

« Squelette, qu’as-tu fait de l’âme ?
Lampe qu’as-tu fait de la flamme ?
Cage déserte qu’as-tu fait
De ton bel oiseau qui chantait ?
Volcan, qu’as-tu fait de la lave ?
Qu’as-tu fait de ton maître, esclave ? »

Fait amusant : Sarah utilisait ce crâne humain sur les planches des théâtres, en lieu et place de celui du bouffon Yorick, lorsqu’elle interprétait le rôle du prince Hamlet dans la pièce de William Shakespeare. Souvenez-vous, la célèbre scène du cimetière : « Hélas, pauvre Yorick !… »

Sarah Bernhardt dans Hamlet au théâtre de la porte Saint-Martin, 1899.

En voilà un beau memento mori (souviens-toi que tu vas clamser). Merci Victor, avec un cadeau pareil, Sarah Bernhardt ne risquait pas de l’oublier ! Et, tel Hamlet, elle avait fini par s’y résigner. C’est une des raisons pour lesquelles cette femme à la santé fragile aimait s’entourer d’objets qui lui rappelaient la mort. On sait aussi qu’elle se rendait souvent à la morgue de Paris pour y contempler les cadavres en attente d’identification et méditer sur son inévitable finitude (Cornelia Otis Skinner, Madame Sarah Bernhardt, pp. 22-23).

Aux alentours des années 1880, la prévoyante Sarah Bernhardt fait même l’acquisition de son fameux lit-cercueil : un véritable cercueil en bois de rose teinté de noir, capitonné et garni de satin blanc où, tel un spectre charmant, elle aime se mettre en bière pour piquer un petit roupillon. Alliant praticité et bon goût, ce nouvel élément de mobilier allait toutefois susciter l’effroi du grand public.

Voici ce que rapporte la comédienne dans ses mémoires (Ma double vie, 1907) : « Ma chambre était minuscule. Le grand lit de bambou prenait toute la place. Devant la fenêtre était mon cercueil, dans lequel je m’installais souvent pour apprendre mes rôles. Aussi, quand je pris ma sœur chez moi, trouvai-je tout naturel de dormir chaque nuit dans ce petit lit de satin blanc qui devait être ma dernière couchette, et d’installer ma sœur dans les amas de dentelle, dans mon grand lit de bambou. […] Un jour, ma manucure, entrant dans ma chambre pour me faire les mains, fut priée par ma sœur d’entrer doucement parce que je dormais encore. Cette femme tourna la tête, me croyant endormie dans un fauteuil ; mais, m’apercevant dans un cercueil, elle s’enfuit en poussant des cris de folle. À partir de ce moment, tout Paris sut que je couchais dans mon cercueil ; et les cancans vêtus d’ailes de canards prirent leur vol dans toutes les directions. »

Ces cancans, grossis et exagérés par les mauvaises langues, lui valurent de nombreux quolibets et moqueries. Amusée par le scandale, Sarah, qui savait habilement jouer de la provocation pour se faire de la publicité, décida d’en rajouter une couche. Elle invita le photographe Achille Melandri à l’immortaliser, gisant raide alanguie dans son sépulcre ouvert, les mains croisées sur la poitrine et vêtue d’une de ses robes mystiques qui lui donnaient un petit air de Dame Blanche. Ces clichés, où elle prend un malin plaisir à jouer les trépassées, furent par la suite vendus sous forme de cartes postales !

Photographie de Achille Melandri, vers 1880.

Si les fantaisies lugubres de Sarah Bernhardt peuvent surprendre, il faut toutefois rappeler qu’à la fin du XIXe siècle cet engouement pour les ambiances funèbres ou macabres est partagé par de nombreux artistes et esthètes. Nostalgiques et décadents, inspirés notamment par les préraphaélites anglais, ils éprouvent une véritable fascination pour l’au-delà, le spiritisme, les tables tournantes et la cartomancie, les fantômes et les manoirs hantés… Alors que le siècle du Romantisme touche à sa fin, ces amateurs de l’esthétique symboliste lisent les poètes « maudits » (Verlaine, Rimbaud, Poe, Mallarmé…) et se passionnent pour les mythologies antiques et leur bestiaire monstrueux. Ange du bizarre, Sarah Bernhardt incarne à merveille cette vogue finiséculaire, ou « fin de siècle » si vous préférez. Sa pâleur, sa silhouette serpentine et sensuellement obscure, cet air d’inquiétante étrangeté, firent d’elle une inimitable femme fatale mystérieuse aux allures de « magicienne antique » selon l’expression de Robert de Montesquiou.

Le 26 mars 1923, à l’âge de soixante-dix-neuf ans, celle qui au cours de sa longue carrière serait morte près de 40 000 fois sur scène, tire sa révérence après une longue agonie. Lors de funérailles solennelles auxquelles se joignent un demi-million d’admirateurs, sa dépouille menue est étendue dans son cher cercueil confectionné quarante ans plus tôt, avant d’être inhumée au cimetière du Père-Lachaise.

Caveau de Sarah Bernhardt au Père-Lachaise, Gallica BnF.

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MA BIBLIO :

  • Sarah Bernhardt, Ma double vie : Mémoires, Eugène Fasquelle, Paris, 1907.
  • Martine Agathe Coste, La Folie sur scène : Paris 1900/1968, Éditions Publibook, 2004.
  • Louis Garans, ‎Sarah Bernhardt, Itinéraire d’une divine, Éditions Palantines, Plomelin, 2005.
  • Gabrielle Houbre, Le livre des courtisanes. Archives secrètes de la Police des mœurs (1861-1876), Tallandier, Paris, 2006.
  • Jules Huret, Sarah Bernhardt, Juven, Paris, 1899.
  • Karine Jay, Rapport de stage pour le diplôme de conservateur des bibliothèques effectué au département des Arts du spectacle de la BnF dans le cadre de la préparation de l’exposition Sarah Bernhardt, 2000.
  • Cornelia Otis Skinner, Madame Sarah Bernhardt, Fayard, Paris, 1968.

7 réflexions sur “Le côté obscur de Sarah Bernhardt

  1. Bien intéressant article sur Sarah Bernhardt dont j’ignorais qu’elle se livrait parfois à la sculpture. Par contre il faut tempérer la vision de ces actrices du 19è comme de divines créatures au point de vue théâtral – si leur mémoire était certes grande (comme pourtout acteur ou actrice) leur manière de déclamer leurs textes nous aurait paru aujourd’hui d’une insondable platitude.

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