La racine de Holà ou comment mettre les femmes au pas !

Retrouvons-nous aujourd’hui, si vous le voulez bien, en plein cœur du XVIIe siècle alors que les histoires de querelles conjugales font florès dans la littérature et dans l’iconographie. L’art de l’estampe est alors à son apogée en France et l’on trouve trace de nombreuses gravures populaires satiriques mettant en scène des femmes se disputant la culotte (vêtement intime de l’homme), symbole d’un ardent désir de s’approprier le rôle du mari.

Anonyme, Combat de sept femmes pour la culotte. Paris, fin du XVIe s.
Anonyme, Combat de sept femmes pour la culotte, Paris, fin du XVIe siècle.

Que voulez-vous, l’autorité conjugale n’est plus l’apanage du seul mari et désormais les femmes s’en mêlent . Et elles ont bien raison ! Elles revendiquent le droit au chapitre, comme évoqué dans la Querelle des femmes de Paris, de Rouen, de Milan et de Lyon, veulent lire, philosopher, débattre, critiquer, refaire le monde en somme, comme les hommes. Si Molière s’en amuse dans ses Précieuses ridicules (1659) puis ses Femmes savantes (1672), pour certains l’heure est grave. En effet, imaginez un peu ce qu’il se passerait si l’insubordination des femmes les conduisait à remettre en cause la virilité ou les performances sexuelles de leurs maris… L’angoisse.

D’ailleurs, ça n’a pas manqué ; le scandale conjugal et l’humiliation endurés par le marquis de Langey en avaient déjà fait pâlir plus d’un. Laissez-moi vous raconter… En 1657, mademoiselle de Courtaumer, âgée de dix-sept ans, intente un procès contre son mari monsieur de Langey qui l’avait épousé quatre années auparavant. Voilà donc cette jeune fille en fleur traînant son marquis de mari devant le Lieutenant civil pour demander publiquement le divorce, prétextant qu’elle avait « découvert une disgrâce naturelle à son mari » ; disgrâce qui avait jusqu’alors empêché ce dernier de remplir correctement son devoir conjugal, autrement dit d’assurer un coït digne de ce nom !

J’en profite pour rappeler que depuis belle lurette, la nullité du mariage chrétien pouvait être demandée en cas d’impuissance du mari (ou de stérilité de la femme antérieure au mariage). Ainsi, dans un capitulaire de Pépin le Bref de l’an 744, il est précisé que « l’impuissance du mari doit être considérée comme une cause de divorce, et que l’épreuve de cette impuissance se doit faire au pied de la croix ». Au XVIIe siècle, cette démonstration de virilité ne s’effectue plus sous le regard bienveillant et consolant du crucifié, mais devant une assemblée d’experts ; c’est la terrible et redoutée « épreuve du congrès » (congressus juridicus).

Pour que l’on puisse juger de la véracité des affirmations de la petite marquise, son mari dut se résoudre à cette honteuse vérification. Vous pouvez alors vous figurer l’affliction de monsieur de Langey, pâle et nu face à « cinq médecins, cinq chirurgiens, & cinq matrones ou maîtresses sages-femmes », contraint de prouver sa capacité à libérer de la semence, à naturer comme on dit alors… Devant ce tribunal impatient et haletant, il échoua. Le mariage fut déclaré nul en 1659 par un arrêt du Parlement et le marquis fut condamné à rendre la dot de sa femme. Pour la petite anecdote, le marquis finit par prendre une nouvelle épouse, ils vécurent heureux et eurent… SEPT enfants ! Sur cet échec cuisant de l’efficacité de l’épreuve du congrès, le Parlement décida de proscrire définitivement, en 1677, une procédure si peu concluante. Toujours est-il que « l’affaire de Langey a fait l’objet de pamphlets, de chansons, de spectacles de foire dans le marché Saint-Germain, ainsi que de toutes sortes de plaisanteries possibles ». Eh oui, pensez-vous ! Un homme qui se fait répudier par sa femme de dix-sept ans parce qu’il n’a pas assuré au lit… Bref, cet événement en aura irrité plus d’un dans son orgueil de mâle dominant.

C’est à cette époque qu’apparaît l’incroyable remède du docteur Tricotin censé restaurer l’autorité des maris et rendre les femmes bonnes, sages et obéissantes. On retrouve alors dans les pages des almanachs, ces ouvrages populaires lus par le plus grand nombre, de nombreuses gravures satiriques vantant les « mérites » de la racine de Holà « nouvellement découverte par le docteur Tricotin, pour le repos des maris qui ont de méchantes femmes ». Tiens donc !

Comme son nom l’indique, cette racine doit être employée pour « mettre le holà » (l’expression date de cette époque), pour couper court à toute querelle au sein du couple, à tous déboires conjugaux. Ça c’est pour la théorie, passons maintenant à la pratique.

Le docteur Tricotin a fait la d’Ecouverte de la racine de Holà qui guérit les femmes
Le docteur Tricotin et la racine de Holà, fin XVIIe.

« Le docteur Tricotin a fait la découverte de la racine de Holà qui guérit les femmes querelleuses, orgueilleuse, menteuse, joueuse, babillarde, mutine », etc. Tout un programme. Et comment compte-t-il s’y prendre, le bougre ? C’est bien simple, à grands coups de bâton . Car oui, Mesdemoiselles et Mesdames, la racine de holà n’est autre qu’un petit gourdin destiné à soumettre les épouses les plus rebelles. Consternant !

La racine de Holà
La racine Hola, Hola, 1688.

Nous retrouvons ici l’infâme Tricotin, juché sur son estrade de marché et entouré de ses acolytes, les bras chargés des fameux objets contondants. Des hommes du peuple se hissent, l’écu à la main, dans l’espoir d’obtenir une de ces fabuleuses racines qui rétablira la paix du foyer. L’un d’entre eux s’écrit même : « Donne m’en une bonne car ma femme est un diable ». Charmant ! Au-dessus de l’odieux personnage, cette inscription racoleuse rassure le client inquiet : « Si vos femmes sont libertines, acariastres et mutines, je m’offre à vous guérir de si cruels tourments, maris, usez de mes racines : vous verrez si je mens ». Puis, pour être sûr et certain que le lecteur a bien compris le message misogyne et misogame de cette gravure, le satiriste a ajouté par-ci, par-là quelques petits médaillons proposant des mises en situation… Je vous préviens, c’est choquant.

 

Ces gravures représentant le thème de la violence conjugale, et qui font en réalité la satire des mœurs de l’époque, connaissent une très large diffusion dans l’imagerie populaire du XVIIe siècle. Pour ce qui est de la racine de Holà, on la retrouve évoquée tout au long du XVIIIe siècle, comme sur cette estampe intitulée La Femme mise à la raison par son mary et gravée par Crépy vers 1720.

la femme mise à la raison par son mary
La femme mise à la raison par son mary, Crépy, XVIIIe siècle.

On y voit une femme éplorée et suppliante aux pieds de son époux, lequel armé d’un bâton l’accable de reproches. Impliqués dans cette scène, leurs deux petits bambins tentent de s’interposer et de retenir le coup de trique que le mari s’apprête à asséner. La légende rapporte le dialogue du couple que je vous retranscris ici avec l’orthographe de l’époque : « — C’est dans cette rencontre Madame, que je veux vous faire connoistre qu’elle est mon couroux et assurer, sur votre Sacro Bosco les manques de respect et de désobéissance que vous avez toujours eue pour moy après bien des affaire et des dépence que vous m’avée faite, vous voulez encore Madame la Carogne anéantir mon autorité et continuer vos désordres, et m’empêcher qu’à la rencontre d’un amy, je ne pouré pas boire bouteille sans que vous me feisié des reproche ; non, avec la racine d’hola il faut que je vous mette à la raison pour vous aprendre vôtre devoire.
— Ha mon chère amy, pardon, je suis votre servante et vous serez toujours le maître.
 »

À la lecture des œuvres populaires du XVIIe siècle, on s’aperçoit que la femme y est encore largement perçue comme faible, avec des traits de caractère reflétant son infériorité. Elle est ainsi « peureuse, parcimonieuse, envieuse, bavarde, superficielle… », mais la femme y est aussi un être perfectible dont les défauts doivent être corrigés par le mari qui a pour mission de « guider et d’éduquer son épouse ». Le lien conjugal est considéré à l’époque comme un lien éducatif .

Cependant, dans la lignée de saint François de Sales (1567-1622), de plus en plus d’ouvrages destinés à aider les couples à réussir leur mariage voient le jour. Vous pouvez ainsi consulter La direction et la consolation des personnes mariées ou Les moyens infaillibles de faire un mariage heureux d’un qui seroit malheureux composé par le révérend père Thomas Le Blanc en 1664. Ces ouvrages s’adressent au couple et non plus au mari ou à la femme, et tentent timidement de mettre les hommes et les femmes sur un pied d’égalité en invitant par exemple l’épouse à évoquer ses reproches (si ils sont légitimes bien sûr !) auprès de son mari tout en parlant de réciprocité des devoirs.

Pour conclure, je citerai les paroles pleines de « hardiesse » d’Estienne Pasquier, historien, humaniste et poète français tentant déjà d’expliquer avec diplomatie à ses contemporains les bienfaits de la cohabitation pacifique des époux : « Je sçay bien que la femme se doit rendre souple aux volontez de son mary ; mais aussi qu’un mary par une prerogative de son sexe, se veuille roidir contre toutes les opinions de sa femme, il perd tout : Car si la femme n’avoit se privilege de desdire par fois les opinions de son mary, elle ne penseroit en rien, avoir sa condition differente d’avec celle des servantes. Je seray plus hardi & diray qu’encore vaut-il mieux ployer sous une femme testue en choses specialement indifferentes, que vivre en perpetuelle inquietude d’esprit. Vous me direz que je m’abuse, & que par le moyen que je propose pour nourrir paix avec nos femmes, je brasse une guerre intestine en l’esprit du mary. Et je vous respond en un mot, que c’est apporter grand repos à son esprit, quand on vit en repos avec sa femme ».

Bon, y a encore du boulot, et même au XXIe siècle le combat contre les violences conjugales est encore loin d’être gagné. Alors, je me permets de clamer : Tricotin au bûcher !

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MA BIBLIO :

ANTOINE Annie et MICHON Cédric, Les sociétés au XVIIe siècle : Angleterre, Espagne, France, Presses universitaires de Rennes, 2006.
BOISTE Pierre-Claude-Victor, Dictionnaire universel de la langue française avec le latin et l’étymologie, 13e édition, Firmin Didot Frères, Paris, 1851.
Garsault, François-Alexandre-Pierre de, Faits des causes célèbres et intéressantes […], Chastelain, Amsterdam, 1757.
P. LE BLANC Thomas, La direction et la consolation des personnes mariées, ou Les moyens infaillibles de faire un mariage heureux d’un qui seroit malheureux. Avec l’abrégé des vies de quelques saincts et de quelques sainctes qui ont beaucoup souffert dans leurs mariages, G. André, Paris, 1664.
PASQUIER Étienne, Les œuvres d’Estienne Pasquier, tome deuxième, Compagnie des libraires associés, Amsterdam, 1723.
L’Univers, Dictionnaire encyclopédique de la France, tome quatrième, Firmin Didot Frères, Paris, 1841.

« De la sotie aux Guignols. Entretien avec l’ethnologue Mady Lafargue. Préface au musée des ATP d’une exposition sur “les héros populaires”) », Sociétés & Représentations 2/2000, no 10, p. 295-299.

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5 réflexions sur “La racine de Holà ou comment mettre les femmes au pas !

  1. Bigrement intéressant. Spontanément, j’ai fait une toute autre lecture de la gravure de Crépy : on dirait que la femme a déjà tâté du bâton, et que les enfants prennent le parti du « mary ».

    Aimé par 1 personne

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