Les cinq anus d’or des Philistins, histoire d’une terrible malédiction

On connaît bien les châtiments que le Dieu de l’Ancien Testament réservait aux infidèles et à ceux qui désobéissaient à sa loi. Souvenez-vous du déluge (Genèse 7), des dix plaies d’Égypte (Exode 7-12) ou encore de la femme de Loth (Genèse 9) transformée en statue de sel alors qu’on lui avait bien dit de ne pas se retourner ! Bref, du grandiose, du spectaculaire, avec toujours le souci de l’originalité afin de démontrer sa puissance mais aussi les limites à sa clémence. Il demeure cependant une punition divine assez méconnue — le fin du fin en matière d’humiliation céleste — et qui représente pour moi la preuve de l’inépuisable sens de l’humour du Tout-Puissant, c’est le sort qui fut réservé aux Philistins.

Retournons donc aux sources, au cœur des Saintes Écritures, dans les premiers livres de l’Ancien Testament, au chapitre IV du premier Livre des Rois (ici pour ceux qui veulent suivre) ou premier Livre de Samuel selon les éditions. Il y est question d’une guerre menée par les Philistins contre le peuple d’Israël, nous sommes alors vers 1050 av. J.-C. et sur le champ de bataille, c’est la débandade. Les Israélites détalent au devant de hordes de Philistins qui les pourchassent et anéantissent 4 000 d’entre-eux (chap. IV, v. 1). De retour au campement, les Hébreux dépités ont alors une idée de génie : faire venir sur place l’Arche de l’alliance de Dieu qui se trouvait à Silo, afin que celle-ci les protège de l’ennemi.

costume des anciens peuples page IV
Arche de l’alliance, XVIIIe siècle.

Manque de chance la magie n’a pas opéré et les Philistins attaquèrent à nouveau les Hébreux, expédiant encore 30 000 d’entre-eux au tombeau (ce sont bien les chiffres de la Bible, chap. IV, v. 10). Débarquant en vainqueurs dans le camp des Israélites, les Philistins en profitèrent pour faire une petite prise de guerre, enlevant — vous l’aurez deviné — la précieuse Arche.

La prise de l’Arche par les Philistins à la bataille d’Eben Ezer, fresque de la synagogue de Doura Europos, vers 250..jpg
Prise de l’Arche par les Philistins à la bataille d’Eben Ezer, fresque de la synagogue de Doura Europos en Syrie, vers 250.

Ils la transportèrent fièrement dans la ville d’Azot (actuelle Ashdod) pour la placer au sein du temple de Dagon, leur principale divinité, juste à côté de sa statue. On appelle cela de la provocation. Aussi, au petit matin, quelle ne fut pas leur stupeur de découvrir l’idole de Dagon renversée au pied de l’Arche, sa tête et ses mains séparées du tronc.

15 IDOL DAGON AND ARK
La destruction de Dagon, Bible, mi-XVe siècle, British library.

Mais ça ne s’arrête pas là ! Dieu voulut laver cet affront dans le sang et frappa les habitants d’Azot dans les parties secrètes du corps. Dans le même temps surgirent des champs et des villages, une multitude de rats voraces qui se ruèrent sur les habitants et les terres d’Azot « et l’ont vit dans toute la ville une confusion de mourants et de morts » (chap. V, v. 2). Un vrai scénario apocalyptique, du grand art !

Convaincus que la plaie qui s’abattait sur eux était due à la présence de l’Arche dans leur ville, les Azotiens décidèrent de la mener… de ville en ville. En voilà une bonne idée ! Ainsi, « pendant qu’ils la menoient de cette sorte, le Seigneur étendoit sa main sur chaque ville, & y tuoit un grand nombre d’hommes. Il en frappoit de maladie tous les habitants, depuis le plus petit jusqu’au plus grand ; & les intestins sortant hors du conduit naturel, se pourrissoient » (chap. V, verset 9). Grâce à la crudité de ces derniers détails, peut-être saisissez-vous déjà mieux les tenants et aboutissants de ce fléau divin. Il s’agit d’une sorte de maladie intestinale, poussée à l’extrême. Tant et si bien que les habitants de la ville de Geth, le derrière en choux-fleur et incapables de s’asseoir, furent obligés de se confectionner « des sièges de peaux » (chap. V, v.  9) !

Je n’ai en ma possession que trop peu d’éléments pour affirmer que les Philistins étaient doloristes ou masochistes, cependant les textes rapportent qu’ils conservèrent l’Arche pendant sept longs mois. Ils la firent ainsi promener par les cinq capitales des provinces de Palestine et «chaque ville où elle alloit étoit remplie de la frayeur de la mort, & la main de Dieu s’y faisoit sentir effroyablement» (chap. IV, v. 12). Arrivée en la ville d’Accaron, les Accaroniens inquiets pour leurs postérieurs décidèrent de mettre fin à cette malédiction funeste (chap. V, v. 10). Ils sollicitèrent les prêtres et les devins qui eurent une idée prodigieuse : renvoyer l’Arche d’où elle venait, accompagnée de petites offrandes destinées à Dieu, des sortes d’ex-voto afin d’obtenir sa grâce. Ils leurs dirent : « Faites cinq anus d’or, & cinq rats d’or selon le nombre des provinces des Philistins. […] Vous ferez donc des figures de la partie qui a été malade, & des figures des rats qui ont ravagé la terre ; & vous rendrez gloire au Dieu d’Israël, pour voir s’il retirera sa main de dessus vous, de dessus vos dieux, & de dessus votre terre » (chap. VI, v. 5). Les Philistins s’exécutèrent et chaque ville touchée par le fléau — Azot, Gaza, Ascalon, Geth et Accaron — fabriqua son anus et son rat d’or qu’ils placèrent dans une petite cassette accompagnant l’Arche sur son chemin du retour (chap. VI, v. 17).

Toutefois Dieu n’avait, semble-t-il, pas encore fini de jouer. Sur le chemin du retour au bercail, l’Arche placée sur un chariot mené par deux vaches passa par la ville de Bethsamès. Les braves Bethsamites, tout heureux de pouvoir contempler l’Arche de l’alliance de Dieu, eurent eux aussi une brillante idée. Après avoir « coupé en pièces le bois du chariot, [ils] mirent les vaches dessus et les offrirent au Seigneur en holocauste » (chap. VI, v. 14). Au passage, ils en profitèrent pour jeter un petit coup d’œil curieux à cette arche redoutable. Une erreur de débutant… Et vlan, rebelote ! La main de Dieu, encore fumante, s’abattit sur ces pauvres diables et « fit mourir soixante-dix personnes des principaux de la ville, & cinquante mille hommes du petit peuple » (chap. VI, v. 19). Après cette dernière péripétie, heureusement, l’Arche regagna sagement les terres d’Israël, mettant définitivement fin à cette tragédie intestinale.

D’aucuns diraient que frapper son peuple d’ulcères secrets, in posteriora : in secretiori parte natium (dans la plus secrète partie postérieure de leur corps) pour reprendre la formulation latine de la Bible, n’est pas très chrétien… Alors je me ferai l’avocat du diable en osant rappeler que quelques pages plus tôt dans l’Ancien Testament, au chapitre XXVIII verset 27 du Deutéronome intitulé Menaces contre les violateurs des lois divines, Dieu avait déjà informé son peuple des tarifs…

Deutéronome
Ancien Testament, Deutéronome, chapitre XXVIII, verset 27.

C’était écrit… Cette galle, ces ulcères et ces démangeaisons intimes sont bien les punitions délibérément et soigneusement choisies par Dieu pour punir son peuple en cas d’infidélité ou de désobéissance. Un sacré farceur !

Au XIXe siècle, d’honorables membres de l’académie de médecine, des médecins et des chirurgiens se sont penchés sur cet épisode biblique afin de tenter d’élucider le mystère qui plane sur ce fléau divin et décrétèrent que « les Philistins qui touchèrent l’arche furent frappés d’hémorrhoïdes ». Quant aux auteurs de la Gazette médicale de Lyon de 1867 à qui l’on ne peut rien cacher, ils affirmèrent avec assurance qu’«évidemment, il s’agissait ici d’une diarrhée épidémique, avec ténesme et procidence de la muqueuse rectale, comme on l’observe dans la dyssenterie». Quoi qu’il en soit, je précise au lecteur bien-aimé qu’il n’a aucunement été prouvé que la confection d’une effigie de son anus, fut-elle en or massif, ait jamais sauvé quiconque d’une infection du fondement. De plus, forger une telle figure ne doit pas être une mince affaire ainsi que le souligne le malicieux Voltaire dans sa Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers de S.M.L.R.D.P. : « Les critiques prétendent qu’il n’est pas possible de forger une figure qui ressemble au trou qu’on nomme anus plus qu’à tout autre trou rond, et que ces figures ne pouvaient être que de petits cercles, de petits anneaux d’or. Mais qu’importe l’exactitude de la figure ? Un anus mal fait peut servir d’expiation tout aussi bien qu’un anus fait au tour. Il ne s’agit ici que d’une offrande qui marque le respect que le seigneur imposait aux vainqueurs mêmes de son peuple ». Néanmoins si vous y tenez, pour offrir à Dieu ou à vos proches, sachez qu’au XXIe siècle il est possible pour la modique somme de 699 € de vous faire fabriquer votre propre anus en or.

Mine de rien, vous remarquerez qu’entre les attaques de Philistins et le courroux divin, cet épisode biblique totalise pas moins de 84 070 morts, ce qui n’est pas si mal en quatre pages de Bible.

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MA BIBLIO :

Dictionnaire de médecine usuelle, tome 1 publié sous la direction de J.-P. Beaude par une société de professeurs, de membres de l’Académie royale de médecine, de médecins et de chirurgiens des hôpitaux, Éd. Didier, Paris, 1849.

Gazette médicale de Lyon, Société de médecine (Lyon), 1867.

La Sainte Bible. Les livres des roi, introd. critique et commentaires par M. l’abbé Clair, traduction française par M. l’abbé Bayle, P. Lethielleux, Paris, 1884.

La Sainte Bible contenant l’Ancien et le Nouveau Testament, traduite en franc̜ois sur la Vulgate. Tome 1 par monsieur Le Maistre de Saci, Éd. Guillaume Desprez et Jean Desessartz, Paris, 1730.

VOLTAIRE, La Bible enfin expliquée par plusieurs aumôniers de S.M.L.R.D.P., Londres, 1776.

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