Les « petits métiers » de la débrouille dans le Paris d’antan

Fluctuat nec mergitur (« Il est battu par les flots, mais ne sombre pas ») est la devise officielle de la ville de Paris depuis 1853. En effet en ce temps-là, tel le roseau de la fable, le brave petit peuple parisien des bas-fonds plie mais ne rompt pas. C’est qu’il y en a un bel écart entre le dandy rentier dont l’existence est à l’abri du besoin et l’ouvrier qui turbine du matin au soir pour nourrir tout un foyer ! À la fin du XIXe siècle, la capitale compte deux millions et demi d’âmes sur lesquelles se lèvent tous les matins « soixante-dix mille personnes de tout âge qui ne savent ni comment elles mangeront, ni où elles se coucheront » selon les affirmations du journaliste français Alexandre Privat d’Anglemont. Ce sont des hommes et des femmes, jeunes sans le sou ou condamnés par les infirmités et la vieillesse, réduits à la mendicité et au vagabondage. Autant de miséreux patientant en file indienne pour quémander leur portion de ragoton, une infâme bouillie composée des restes laissés dans les assiettes des restaurants et récupérés par les gars de la plonge. Ces petits malins les revendent par seaux, trois francs le seau… La graisse quant à elle, est revendue à part, dans des petits barils (sept francs le baril), aux fabricants de lampions qui s’en servent pour les illuminations. Ainsi à Paris en temps de crise, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, comme dirait l’autre ; tout se traficote, se bidouille et se revend. Parce qu’elle n’avait pas un sou en poche et qu’il fallait pourtant bien vivre et nourrir les marmots — et tenter de se trouver un petit coin où dormir au chaud — la génération de nos arrière-grands-parents a développé des trésors d’ingéniosité et de débrouillardise dans le seul but de survivre.

Quand on ne possède pas son propre commerce, sa petite affaire qui roule, eh bien ma foi on sort dans la rue et on s’invente un de ces « petits métiers qui n’attendent pas en boutique la venue du client ». Selon Henri Beraldi, il y a deux catégories de « petits métiers ». Tout d’abord, les métiers utiles, métiers traditionnels et du matin, ceux qui consistent à « rendre à la population divers services pratiques : vider ses boites Poubelle, rempailler ses chaises, repasser ses couteaux, tondre ses chiens, la réconforter de café chaud s’il fait froid, la rafraîchir de boissons glacées s’il fait chaud, livrer aux enfants les oublies, les plaisirs et les gaufres. »

Pâtissier ambulant et dégustation de glaces, Louis Vert, Paris, 1900.

Et puis il y a la catégorie des « irréguliers, des inutiles, des suspects, dont le rôle est de rendre la voie publique intenable » !

Vue sur le carreau des Halles, 1926.
Vue sur le carreau des Halles, Agence Meurisse, 1926.

Ces derniers débarquent l’après-midi et rejoignent rapidement l’épicentre de la capitale, le carreau des Halles, les bras chargés de marchandises et autres babioles : « le “Journal des Cocottes”, des pronostics de sport, des petits chiens, des anneaux de sûreté, des statues en plâtre… ». Bref, tout ce dont vous avez toujours rêvé !

Marchand de figurines, Atget, 1899.
Marchand de figurines, Eugène Atget, 1899.

Ils investissent les chaussées déjà encombrées d’étals et de charrettes, déblatérant leurs boniments à qui veut – ou non – les entendre et n’hésitent pas à crier pour bien se faire comprendre. Dans ce brouhaha incessant, il en est un qui fait silence, c’est l’homme-sandwich, il ne crie rien, « ce sont ses affiches qui hurlent pour lui » !

Voici comment la misère et la faim ont donné naissance à une multitude de « petits métiers » dont certains, plus insolites que les autres, méritent d’être rapportés. C’est à ces marchands en plein vent, ces vendeurs ingénieux, que nous allons à présent rendre hommage.

Saviez-vous que dans le Paris de la fin du XIXe siècle, cinq cent mille cigares sont fumés chaque jour ? Quelques malins se sont ainsi autoproclamés ramasseurs de bouts de cigares et de mégots, également surnommés les cueilleurs d’Orphelins. Ainsi, l’habile ramasseur récolte dans les rues, les caniveaux et les vespasiennes (pouah !) tous les bouts de mégots que son œil attentif a su repérer. Rentré chez lui, il mêle et hache menu cette fructueuse moisson « confondant le londrès avec le crapulados d’un sou » et fabrique un nouveau tabac, prêt à être fumé à nouveau par les balayeurs et les travailleurs de nuit ravis de pouvoir se procurer du tabac à si bas prix !

Ramasseurs de bouts de cigares et mégots.

Métier complémentaire à celui du cueilleur d’Orphelins, le marchand de feu se promène muni d’une torche et vous propose d’allumer votre cigare ou votre clope, contre une petite piécette.

Encore un métier nécessitant de se baisser à longueur de journée, celui du ramasseur de crottes de chiens. Détrompez-vous, sa mission principale n’est pas de nettoyer la chaussée mais bien de collecter un maximum d’étrons de toutes provenances afin de les revendre un bon prix aux maroquiniers et mégissiers qui les utilisent pour polir les gants blancs. Néanmoins, il faut être vigilant, toutes les crottes ne se valent pas !

Métier de ramasseur de crottes
La Presse, 1926.
Marchand de crottes de chiens.
Marchand de crottes de chiens

Cette charmante cueillette leur rapporte en moyenne deux francs par jour.

Passons à un petit métier plus angélique, celui d’« ange-gardien ». L’ange-gardien — en mission pour le Seigneur — travaille en indépendant ou pour le compte des grands restaurateurs parisiens. Sa mission divine est de raccompagner les clients avinés jusqu’à leur domicile, s’assurant ainsi que ces derniers ne finissent pas dans le ruisseau ou pire, détroussés par des brigands… Certains cabarets avaient leur ange-gardien attitré, un homme de confiance, dont la seule présence rassure celui qui est venu pictonner. Seul bémol, il est strictement interdit à l’ange-gardien de se laisser lui-même tenter par une petite rinçonnette en attendant que son client daigne se retirer dans ses pénates, car à la moindre incartade il se verrait déchu à tout jamais. Ne l’oubliez pas : celui qui reconduit, c’est celui qui ne boit pas !

« L’Enfer », 53 boulevard de Clichy, 1898.
Cabaret L’Enfer, boulevard de Clichy, 1898.

Autre métier mystique, la liseuse de pensées extralucide, dont la pratique ne requiert heureusement pas la sobriété ! Installée sur le trottoir, cette pythonisse des rues attire les foules de curieux autour de ses oracles sibyllins.

Liseuse de pensées.

Si pour beaucoup cette science divinatoire n’est que billevesée, d’autres, plus superstitieux, prêtent une oreille attentive à ses prédictions. Après tout, ils auraient peut-être tort de prendre ces prophéties à la légère ; souvenez-vous des prémonitions d’Henriette Couëdon à la même époque, à propos du tragique incendie du Bazar de la Charité… Mais pour l’heure, les Parisiens peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Dormir, dormir… c’est bien joli, mais comment fait-on pour se réveiller aux aurores lorsqu’on ne possède pas son propre réveil mécanique réglable (dont le brevet est déposé en 1847 par l’horloger français Antoine Redier) ? Eh bien on fait appel à un réveilleur ! Le réveilleur ou la réveilleuse jouent tout bonnement le rôle de réveille-matin pour les marchands et revendeurs de la Halle ou des marchés qui commencent à travailler de fort bonne heure. Le travail consiste donc à réveiller ces lève-tôt, généralement avant les premiers rayons du soleil. Muni de son calepin contenant les noms et adresses de ses clients, le réveilleur s’embarque pour sa tournée. Il « pousse un cri convenu en passant devant chacune des maisons où on l’attend, et ne s’en va que lorsqu’il a vu une fenêtre s’ouvrir ou qu’il a entendu une réponse », fusse-t-elle ordurière et accompagnée d’un lancé de pantoufle ! Tout ceci pour la modique somme d’un sou par jour, mais les plus débrouillards qui cumulent jusqu’à trente ou quarante clients deviennent « des millionnaires du genre » et « vivent fort à l’aise ». Une activité qu’il faut néanmoins privilégier l’hiver, quand les nuits sont plus longues et que la demande est plus importante.

Après un réveil au clairon, rien de tel qu’un bon café ! Pour le miséreux de Paris, il y a le café à un sou de l’estaminet des Pieds-humides.

Estaminet des Pieds-humides, dessin par Bertrall, 1854.
Estaminet des Pieds-humides, dessin de Bertrall, 1854.

C’est un genre de débit de moka ambulant consistant en « une table et un fourneau, une cafetière en fer-blanc, quelques vases écornés, et quelques petits verres ébréchés, placés au coin des rues, dans les environs de la Halle […]. Les propriétaires de ces établissements achètent aux garçons de laboratoire des grands cafés leur marc, et avec cela ils font une espèce d’eau noire, qu’ils donnent pour du café à ceux qui ont un foi robuste. Celles qui font leur métier en conscience, qui désirent donner une grande vogue à leur commerce, ont un seau d’eau pour laver les vases et un torchon pour les essuyer ». Plaignez-vous… ça renforce le système immunitaire ! Et en route pour une bonne journée de travail !

Mais du travail, encore faut-il en avoir, et si vous êtes fille-mère ou mère célibataire avec un ou plusieurs enfants à charge, trouver un emploi devient un vrai calvaire ! Heureusement, il y a le sinistre loueur d’enfants. Sous ses airs bien intentionnés, le loueur d’enfants vous propose aimablement de garder votre progéniture durant la journée afin de vous permettre de vous rendre sereinement à votre travail. Sauf que généralement, dès que vous avez le dos tourné, le loueur d’enfants (pas consciencieux pour un sou) s’empresse de les louer à nouveau à des mendiants. Ces derniers escomptent bien voir les piécettes pleuvoir dans leurs timbales en se montrant avec de pauvres jeunes bambins affamés. Aussi, les petiots sont « préparés », grimés, barbouillés — parfois même battus ! — afin d’attendrir les passantes.

Ah ça, des filous et des charlatans il y en a toujours eu ! Tout le monde n’est pas né avec un talent extraordinaire, comme ce brave type qui « casse des noisettes en s’asseyant d’sus » que l’on retrouve le soir venu sur le tréteau du café-concert. C’est que les petits métiers de la débrouille nécessitent une bonne dose d’inventivité, il faut trouver l’idée géniale ! C’est ce qu’ont fait le noircisseur de verres pour éclipses, le peintre sur pattes de dindon ou encore — mon métier préféré — celui de moucheur d’invalides sans bras (eh oui, il fallait y penser !).

Noircisseur de verres pour l'éclipse de 1912
Noircisseur de verres pour l’éclipse de 1912

La liste des petits métiers insolites inventés par nos ancêtres est trop longue et il faudrait plus d’un seul article pour tous les énumérer. On peut néanmoins saluer l’ingéniosité, la brillante intelligence et la fantaisie de ces hommes et femmes de tous âges travaillant d’arrache-pied au service de leurs contemporains et de la communauté, et se remémorer ces petits métiers pittoresques qui sont aujourd’hui autant de souvenirs des mœurs et de la vie quotidienne d’antan.

Illustrations fournies par Patrick Marsaud (John d’Orbigny Immobilier), grand merci l’ami !

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MA BIBLIO :

PRIVAT D’ANGLEMONT Alexandre, Paris anecdote, Éd. de Paris, Paris, 1885.

PRIVAT D’ANGLEMONT Alexandre, Paris inconnu, P. Rouquette, Paris, 1886.

Le Petit Parisien : journal quotidien du soir, 1883-11-25, « Les métiers bizarres » (Jean Frollo).

ARNAL Albert, Paris qui crie : petits métiers, G. Chamerot, Paris, 1890.

GRISON Georges, Paris horrible et Paris original, E. Dentu, Paris, 1882.

llustrations de Les rues de Paris ancien et moderne. 358-1848, origine et histoire. Monuments, costumes, mœurs, chroniques et traditions, G. Kugelmann, Paris, 1843.

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