La prodomie à travers les siècles

Prodomie, mais que diable peut bien signifier ce mot à la consonance si… familière ? Hier encore je n’en savais fichtre rien, non plus que vous, et si nul ne le sait c’est parce que le mot a aujourd’hui totalement disparu de nos dictionnaires. Pourtant, ce charmant trisyllabe qui plonge ses racines dans le lexique moral et politique du Moyen Âge courtois y tenait une place fondamentale ! Alors ne restons pas dans l’inscience une minute de plus et parlons bien, parlons preux.

En effet, composé de l’adjectif proz — qui signifie preux —, le mot prodomie fait à l’origine référence à la vaillance guerrière. La proz, c’est la prouesse, cette qualité qui exige « force, courage, esprit de sacrifice » et qui, dans la littérature médiévale, est placée au sommet de la hiérarchie des valeurs morales.

beinecke-library-ms-229-xiiie-siecle
Beineche Library, MS 229, XIIIe siècle

Ainsi, dans les épopées et les romans de chevalerie les vertus de la prodomie sont louées et érigées en modèles à imiter — en exempla — à travers les aventures de personnages héroïques. C’est le cas dans la très fameuse Chanson de Roland (XIsiècle), l’un de nos plus anciens poèmes épiques. Roland y incarne le chevalier idéal, faisant preuve de loyauté, de fidélité et d’un dévouement sans faille envers son roi Charlemagne. Il est prêt, à tout moment, à donner sa vie sans rechigner aux côtés de ses compagnons, les preux de France. Dans cet univers chevaleresque marqué par le sceau de la chrétienté et où la religion tient un rôle de ciment social, le prodome se doit aussi — bien évidemment — d’être un bon chrétien, un homme pieux et charitable. Apparaissent alors les « chansons de preudomie », véritables hymnes célébrant la foi et la bravoure de ceux qui ont pris part aux Croisades (ces gros pandours qui, sauf votre respect, n’étaient pourtant pas des enfants de chœur !). Bref. Toujours est-il que ces récits épiques créent et immortalisent le mythe du chevalier courtois idéal et pour la jeunesse lettrée d’alors, les princes de l’époque féodale, le message est des plus clair : pour devenir un véritable héros d’épopée les seules qualités martiales ne suffisent pas, il faut savoir allier hardiesse au combat et sagesse. Il faut être à la fois preux et courtois — un vrai gentleman — ou, dans le vocabulaire de l’époque, un parfait sigisbée.

Un siècle plus tard, au XIIsiècle, dans le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, la prodomie est incarnée à travers les personnages de la chevalerie nouvelle, celle qui « lutte contre les forces du mal qui discréditent la féodalité en troublant l’ordre qu’elle s’est donné ». Elle apparaît sous les traits d’Yvain, le chevalier au lion, celui qui « rend meilleurs tous ses compagnons » [en plus ça rime]. De même pour Perceval qui, après être entré dans le monde des hommes grâce à son initiation à la chevalerie, retourne pieusement prendre soin de sa pauvre vieille mère qu’il avait lâchement délaissée. Comme par enchantement, la prodomie a fait de lui un homme accompli ! Dans ce Moyen Âge qui a horreur de la démesure — car la démesure, c’est diableries ! — le bon chevalier se doit d’observer scrupuleusement les quatre vertus cardinales (tempérance, prudence, justice et force) ce qui passe par une totale maîtrise de soi, on appelle cela la virtù.

Dans la littérature et les mœurs du XVsiècle, la prodomie apparaît encore et toujours comme la vertu personnelle par excellence. Dans le Livre des fais et bonnes Meurs du sage Roy Charles V, Christine de Pisan présente le preudome comme « l’homme de grande maturité, remarqué pour son comportement et sa sagesse, qui possède à un degré d’excellence les qualités de piété, de bonté, de courage, de sagesse et d’intelligence ». Dans son œuvre, Christine de Pisan rappelle combien cette moralité irréprochable est nécessaire à la vertu politique du bon prince qui a le devoir de gouverner par la douceur et la modération en concentrant ses efforts sur le bien public. Il en est de même pour tout magistrat, tout homme de loi, enfin tout personnage occupant des fonctions publiques et intervenant dans la vie politique et juridique. Dans les villes, villages et à l’échelle du pays, on attend de ces derniers qu’ils soient de bonnes gens, dignes de confiance et jouissant d’une bonne réputation,  d’une bonne fame comme on dit alors, ce qui n’a strictement rien à voir avec leur donzelle mais bien avec leur renommée. D’ailleurs l’expression « donner des conseils de bonne fame » signifie donner de bons conseils et non pas rapporter ceux de la commère du coin. Ainsi donc, la bonne fame est une des caractéristiques primordiales du bonhomme… j’espère que vous suivez.

À partir de la Renaissance, la preudhomie (ou prud’homie) prend place au cœur des valeurs humanistes. Au passage, elle s’émancipe de la pensée religieuse, de la vieille scolastique héritée du Moyen Âge. L’honnête homme se veut digne et honorable pour lui-même, non point pour plaire au Père éternel. Ainsi, selon Montaigne, la prud’homie est « née en nous de ses propres racines par la semence de la raison universelle emprunte en tout homme » (Essais, De la physionomie, III.12). Pour notre Périgourdin national, plus besoin d’être élu de Dieu, prince ou chevalier pour être prud’home, on a ça dans le sang ! À présent dissociée de la souveraineté et des fonctions de justice, et émancipée de la religion, la prud’homie s’étend à toutes les couches de la société comme une qualité morale sans éclat qui se pratique au quotidien, une sorte de bienveillance dont tout bon humaniste doit faire preuve. Elle se révèle à travers la modestie, la discrétion, l’honnêteté… La classe absolue.

Du coup, quand le brave homme du peuple, plein de prodomie et de bonnes intentions, se veut plus prud’home que le roi, cela peut donner des situations assez plaisantes comme en témoigne cette lettre de démission de François Miron, célèbre prévôt des marchands de Paris, adressée à son roi Henri IV qui vient de lui confier l’aménagement de la place Dauphine en lui mandant expressément d’exclure toute habitation destinée aux artisans pour ne laisser s’installer que des bourgeois et des commerçants : « Cher Sire, permettez que je me retire. En jurant fidélité au roi, j’ai promis de soutenir la royauté. Or, Votre Majesté me commande un acte pernicieux à la royauté. Je refuse. Je le répète à mon cher Maître et Souverain bien-aimé. C’est une malheureuse idée que de bâtir des quartiers à usage exclusif d’artisans et ouvriers. Dans une capitale où se trouve le souverain, il ne faut pas que les petits soient d’un côté et les gros et dodus de l’autre. C’est beaucoup mieux et sûrement, quand tout est mélangé. […] Je ne veux pas, Sire, être le complice de cette mesure ». Et vlan ! Je rappelle que le crime de lèse-majesté est alors en usage et que l’inobédience au roi peut coûter cher. Mais contre toute attente Henri IV lui répondra : « Compère, vous êtes vif comme un hanneton, mais à la fin du compte un brave et loyal sujet. Soyez content, on fera vos volontés, et le Roi de France ira longtemps à votre belle école de sagesse et de prud’homie. Je vous attends à souper, et vous embrasse. ». Si ce n’est pas beau ! Et ce bon Miron qui rafle en prime une royale invitation à dîner ! Alors, qu’y a-t-il de plus puissant que la prodomie, je vous le demande ?

miron-hotel-de-ville-paris
Statue de Miron, façade de l’hôtel de ville de Paris (vous n’oublierez pas de lui présenter vos hommages la prochaine fois !)

Aussi quelle ne fut pas ma stupeur de découvrir, à la fin du XVIIIsiècle, le déclin et l’agonie de la belle notion de prodomie, celle-ci prenant une connotation surannée puis un sens défavorable. Si en 1806 le terme reprend du service lorsqu’est institué, sous Napoléon 1er, la juridiction prud’homale afin de régler les différends d’ordre professionnel entre bourgeois et prolétaires, il perd dans le même temps sa fonction de valeur morale. L’une des dernières apparitions du mot, dans un dictionnaire de 1770, rapporte qu’il « signifiait autrefois homme sage, prudent, expérimenté. Maintenant on ne le dit qu’odieusement en parlant d’un vieillard qui vit à l’ancienne mode ». C’est trop navrant et je ne saurais l’expliquer, mais comme les modes sont cycliques et reviennent toujours à un moment donné au goût du jour, je ne désespère point et vous souhaite pour 2017 paix, amour et prodomie !

la-bible-des-croisades-morgan-library
La Bible des Croisés, Morgan Library, France, 1240.

Cet article vous a plu ? N’oubliez pas qu’il est le fruit de longues heures de recherche, de multiples lectures, et qu’il a demandé du temps et de l’énergie à votre dévoué serviteur. Vos dons sont essentiels pour la survie du blog ! Pour me soutenir, je vous propose d’utiliser Tipeee, une plateforme facile à utiliser vous permettant d’encourager vos créateurs de contenus préférés. C’est ici ! —> tipeee-logo-pointcom-RVB

.:.

fb_icon_325x325 Rejoignez la communauté Facebook

Ma biblio :

Publicités

2 réflexions sur “La prodomie à travers les siècles

    1. Savoirs d’Histoire , bonjour , la merveille est là , je suis comblé , mais point de prodomie ( bizarre ce mot ) , mais néanmoins intéressant . Merci pour avoir illuminer ma caboche qui à irrigué mes vaisseaux . j’ai appris un nouveau mot et sa définition .

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s