Jeanne de Belleville, pirate vengeresse !

À une époque où la majorité des femmes ont pour principales préoccupations l’éducation de leurs bambins et le maniement de la quenouille, une Bretonne décide de s’embarquer dans une aventure périlleuse pour venger l’honneur de son mari, devenant la première femme pirate de l’histoire de France. Voici l’ébouriffante épopée de Jeanne de Belleville, la lionne de Bretagne.

L’histoire de Jeanne de Belleville se déroule en pleine guerre de Cent Ans (1337-1453) dans la vallée de la Sèvre, une contrée qui demeure en ce temps-là insoumise au royaume de France et à son roi Philippe VI de Valois. Tandis que la guerre fait rage entre les François et les Anglois dont les troupes ont débarqué en la ville de Brest, un nouveau conflit vient semer la zizanie dans le royaume : la guerre de succession de Bretagne (1341-1364). En effet, au début des années 1340 deux clans se disputent la gouvernance du duché de Bretagne, celui de Jean de Montfort et celui de Charles de Blois. Si le roi Philippe défend le parti de son neveu Charles de Blois, les Bretons, eux, se rassemblent sous la bannière des Montfort — héritiers légitimes du duché — et refusent l’annexion de la France, préférant s’allier au roi d’Angleterre Édouard III qui lorgne avec convoitise sur la couronne de France. Mais le destin ne joue pas en faveur des Armoricains et après deux années de guerre fratricide Jean de Montfort est vaincu dans la ville de Nantes et fait prisonnier. Malgré l’intervention du pape Clément VI et la signature de la trêve de Malestroit (janvier 1343) censée mettre fin aux querelles incessantes entre les deux camps rivaux, les vieilles rancœurs persistent et une ombre plane sur les Bretons rebelles.

Au cœur de ces dissensions politiques, un connétable breton — Olivier, sire de Clisson — est soupçonné par le roi Philippe de pactiser avec les Anglais et de vouloir leur livrer la ville de Nantes. Le roi lui reproche également d’avoir retourné son veston en abandonnant la maison de Blois pour le clan des Montfort. Alors, à l’occasion d’un grand tournoi organisé à Paris le 2 août 1343 en l’honneur du mariage de son fils, Philippe VI, qui avait convié tous les grands seigneurs du royaume, referme son piège sur Olivier de Clisson. Accusé de haute trahison, il est arrêté au beau milieu de la fête, condamné à mort sans le moindre jugement et exécuté ainsi que quatorze autres seigneurs bretons. S’il avait su, il ne serait pas venu… Pour marquer les esprits, la mise en scène de sa mort est des plus violentes : Olivier est d’abord conduit, presque nu, aux halles en Champeaux (ancien nom des Halles de Paris) où on lui tranche le chef puis, tandis que le corps est envoyé pendre aux fourches patibulaires de Montfaucon, la tête est piquée au bout d’une lance et exhibée au-dessus de la porte Sauve-Tout, sur le mur d’enceinte de la ville de Nantes où vient d’être écrasée la rébellion bretonne.

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Exécution d’Olivier de Clisson, BNF Fr 2643, XVe siècle.

Jeanne de Belleville, sa jeune épouse, assiste impuissante et épouvantée à cette scène outrageante en présence de ses deux garçonnets Olivier et Guillaume, âgés de sept et cinq ans. Jeanne est d’une grande beauté, sage et pieuse, mais elle n’est pas femme à accepter un sort si injuste. Silencieuse, elle serre les poings et bouillonne de rage. Bien déterminée à ne pas se laisser mourir de chagrin et à faire payer ceux qui l’ont faite veuve, elle décide à son tour de tirer l’épée et de venger son aimé.

Quelques jours après le supplice d’Olivier, Jeanne pénètre avec les vassaux de son défunt mari dans l’enceinte d’un château voisin appartenant à des nobles français ralliés au camp de Blois. Faisant mine de rentrer d’une longue partie de chasse éreintante, la belle damoiselle quémande l’hospitalité, juste le temps de se réchauffer. Mais le maître de maison qui s’avance sur le pas de la porte pour l’accueillir n’a pas le temps de lui souhaiter la bienvenue qu’il s’effondre à terre en s’étouffant dans son sang, Jeanne vient de le transpercer d’un coup d’épée. Sans attendre, la petite troupe s’introduit dans toutes les pièces du logis et tue sans distinction les femmes, les enfants, les gardes, le cuisinier, les servantes, la nourrice… C’est un véritable bain de sang. Pendant plusieurs semaines, la soif de vengeance de Jeanne est intarissable et les carnages se multiplient. Elle anéantit ainsi au moins six castels, exterminant sur son passage tous ceux qui ont fait allégeance au royaume de France.

À la demande du roi Philippe — que les agissements de celle que l’on surnomme désormais la lionne de Bretagne inquiète grandement — Jeanne est convoquée par le parlement de Paris. Mais la belle n’est pas dupe et connaît le sort qui lui sera réservé si elle s’y rend, aussi se garde-t-elle bien de répondre à cette douteuse invitation. Philippe, furibard, envoie alors ses troupes assiéger le château des Clisson, mais avant que l’armée ne parvienne sur ses terres, la châtelaine a déjà vendu toutes ses richesses pour s’offrir un bateau. Abandonnant sa demeure, la lionne a pris le large avec ses deux bambins et franchi la Manche pour se rendre auprès du roi d’Angleterre qui lui offre volontiers son soutien. Le parlement de Paris décide alors de bannir Jeanne du royaume (arrêt du 1er décembre 1343), mais celle-ci n’en a cure, car avec l’appui d’Édouard III elle se trouve à présent au beau milieu du vaste océan, à la tête de trois navires armés et prêts à canonner toute embarcation arborant une fleur de lys. Elle devient la terreur des mers, abordant et pillant tous les navires français qui ont le malheur de croiser son chemin. Parfois, elle se rapproche des côtes normandes et pose pied à terre le temps d’assiéger quelques châteaux avant de disparaître à nouveau dans la brume… On raconte la figure incroyable de cette insaisissable guerrière ne craignant ni Dieu ni Diable, jupons retroussés dans la ceinture et glaive au poing, guettant à la poupe de son navire le moment d’aborder l’ennemi pour l’anéantir aux fonds des eaux. Les hommes de son équipage sont ébahis par tant de férocité, de détermination et de beauté.

Mais en 1345, Philippe VI décide d’en finir et lance ses navires royaux aux trousses de la jolie rebelle. De violentes batailles navales se livrent alors entre les deux camps et un jour d’hiver où la mer était déchaînée, un navire portant pavillon français parvient à aborder le vaisseau amiral de Jeanne, celui qu’elle avait baptisé Ma Vengeance. Aussitôt, elle se réfugie dans sa cabine pour rassurer ses deux fistons terrorisés par le bruit des lames qui s’entrechoquent et par les râles des mourants qui gisent déjà en nombre sur le pont. Au-dehors, l’ennemi lui hurle de se rendre mais la lionne sait qu’elle ne peut livrer ses petits à la barbarie d’une armée qui la traque depuis des années. Alors il faut agir, et vite. Ni une ni deux, elle met à flot une chaloupe dans laquelle elle prend place avec ses enfants et profite de la pagaille générale pour s’éloigner silencieusement sur les eaux vaporeuses. Pendant une longue semaine, la barque dérive au milieu des eaux glacées, sur une mer agitée qui manque cent fois de les faire chavirer. À bord, les occupants n’ont ni eau ni vivres et Jeanne peine à manier les pesantes rames. Comble du désespoir, le petit Guillaume, transi de froid, succombe au bout de quelques jours malgré les soins assidus prodigués par son grand frère Olivier qui, traumatisé, continue de serrer contre lui le petit corps sans vie, essayant désespérément de le réchauffer. Le sixième jour de cette effroyable navigation l’équipage aperçoit au loin des côtes, celles de Bretagne.

C’était en Angleterre que Jeanne voulait accoster mais, chancelants et faméliques, c’est au port de Morlaix que débarquent les rescapés. Dans cette ville qui par chance était demeurée fidèle au camp des Montfort, Jeanne et Olivier trouvent refuge auprès de Jeanne la Flamme, l’épouse de Jean de Montfort, qui les prend sous son aile et les invite dans son château de Hennebont. Enfin en sécurité, la vie reprend peu à peu son cours et quelques années plus tard, vers 1349, Jeanne épouse Gauthier de Bentley, un lieutenant du roi d’Angleterre installé en Bretagne auprès duquel elle finira paisiblement ses jours. Le jeune Olivier de Clisson, Ve du nom, est quant à lui envoyé en Angleterre, mais revient bien vite en Bretagne où il se brouille avec les Montfort. Aux côtés de son frère d’arme et fidèle ami le célèbre Bertrand du Guesclin, il devient connétable et se met au service du trône de France sous les règnes de Charles V et Charles VI. Connu pour sa vaillance, mais aussi pour sa cruauté sur les champs de bataille – où il perdit d’ailleurs un œil – Olivier sera surnommé Clisson le boucher ! Il participera avec le duc Jean IV à l’instauration de l’Ordre de l’Hermine, l’un des plus anciens ordres de chevalerie, dans lequel pouvaient être admis tant les hommes que les dames.

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5 réflexions sur “Jeanne de Belleville, pirate vengeresse !

  1. mais alors si elle se met au service des anglais, elle est corsaire, pas pirate ! d’après Michel Fontenay, le corsaire est un individu qui agit pour son compte mais, reconnu par le droit des gens, il bat le pavillon de l’Etat par lequel est il est reconnu : il attaque donc seulement les navires ennemis de cet État. au contraire, le pirate n’est au service de personne à part lui-même et attaque tout le monde sans distinction. Il est considéré comme un criminel par tous.

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    1. c’est pas faux, après elle s’est missionnée toute seule envers un ennemi commun. Edouard III est plutôt un allié en fait, un pirate peut-il s’allier à une nation? existe t il des corsaires de nationalité différente de la nation pour laquelle ils agissent?

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    2. Elle est soutenue par l’Angleterre mais tue et pille en son nom propre, pour venger l’honneur de son mari et non point pour la gloire d’Edouard III. Les ouvrages consultés la caractérisent davantage comme une pirate qu’une corsaire 🙂

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  2. Savoirs d’histoire , encore une belle aventure , malgré ce qu’elle a enduré , cette « Lionne  » , mérite le respect , pas facile à cette époque . Merci

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  3. Fantastique ! Quelle épopée et quelle découverte ! Je ne connaissais pas l’histoire de cette Lionne, vous m’avez donné envie d’en savoir davantage .
    Merci

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