La Croisade s’amuse, histoire d’une folle épopée (1095)

La Première croisade : coup d’envoi de deux siècles de combats sanglants, des milliers de chrétiens se dépossèdent de leurs biens terrestres et se jettent à corps perdu dans la bataille afin de gagner le droit au salut… Mais comment expliquer la capacité d’une guerre, fut-elle sacralisée, à galvaniser à ce point les foules ?

Mon histoire commence à la fin du XIe siècle, le 27 novembre 1095 plus précisément. Nous sommes à Clermont où un concile visant à faire un point sur le dogme ainsi qu’à régler les affaires ecclésiastiques du royaume est sur le point de s’achever. Le pape Urbain II (1042-1099) vient notamment de faire un petit rappel à l’ordre pour condamner les violences qui sévissent au sein de la population et la bigamie du roi Philippe Ier (1052-1108), fraîchement excommunié pour avoir quitté son épouse Berthe (de Hollande) pour Bertrade (de Montfort). Mais avant de quitter les lieux, Urbain a encore quelques mots à dire. Outre les problèmes d’insécurité et les histoires de royales coucheries, la situation hors des frontières de la Chrétienté est alarmante : il se passe des événements graves du côté de Jérusalem et les pèlerins chrétiens sont en danger.

Jérusalem, ville sainte pour les trois religions monothéistes, fait l’objet d’une dévotion intense depuis les origines du christianisme et attire des pèlerins venus du monde entier. Pendant les premiers siècles de notre ère, des relations plutôt pacifiques se maintiennent avec les musulmans installés sur le territoire depuis 629, et ce sont « des multitudes de pèlerins qui gagnent Jérusalem, en particulier lors des grandes fêtes, l’Épiphanie, les fêtes pascales ou la dédicace du Martyrium […]. Ils viennent souvent de loin : non seulement des provinces orientales de l’empire, voire de pays situés hors de ses frontières — Perses, Arméniens, Géorgiens —, mais aussi d’Occident, malgré la longueur et les difficultés de ce voyage » comme le rapporte l’historien des religions Pierre Maraval. On détient le récit du Pèlerin de Bordeaux racontant son voyage en 333 de Bordeaux jusqu’en Terre sainte en suivant les voies romaines afin d’aller se recueillir sur les lieux de la vie et de la Passion du Christ. En l’an 800, à la veille du couronnement de Charlemagne (742-814), le calife Hâroun el-Rachîd (763-809) offre même au roi des Francs « les clés du Saint-Sépulcre et du calvaire et celles de la cité et de la montagne [de Sion] avec l’étendard de la Croix ». Des relations diplomatiques plutôt cordiales, donc… Et puis arrive la tornade al-Ḥākim (985-1021), calife monté sur le trône de son défunt père en 996, à l’âge de onze ans (ONZE ANS !!)… Alors oui, il est au taquet, il dit avoir tué des géants et se prend pour une divinité (on appelle ça l’âge ingrat… cf. le prince Abdallah dans Tintin) et entame une politique de persécution des chrétiens d’Orient (au passage, sa mère est chrétienne. Ô Œdipe…). En 1009, il récidive en endommageant sévèrement l’église du Saint-Sépulcre située à l’emplacement du tombeau du Christ à Jérusalem. Et ça, ça passe très mal du côté des Occidentaux, normal. Pourtant, deux ans plus tard, al-Ḥākim revient sur ses décisions, il « accorda sa protection à toutes les églises de Jérusalem, restitua tous les biens confisqués aux chrétiens et fit restaurer les monastères détruits ». Dès 1017, al-Ḥākim autorise les chrétiens à reconstruire leurs églises et notamment le Saint-Sépulcre, mais pour les chrétiens le mal est fait ! Ajoutez à cela l’invasion des Turcs Seldjoukides venus d’Asie qui s’emparent de Jérusalem en 1077, rançonnant ou tuant les pèlerins qui s’y rendent… Cette fois-ci, les musulmans ont dépassé les bornes !

C’en est trop, la coupe est pleine… et remplie du vin de la colère d’Urbain ! Il est là, face à ces 310 évêques et abbés venus l’écouter des quatre coins de la Chrétienté, et il en a gros. Il est grand temps de voler au secours des chrétiens d’Orient menacés par les Turcs et récupérer le tombeau du Christ. Pour cela, il faut une expédition militaire, c’est la guerre ! Enfin… au Moyen Âge on parle gentiment de « pèlerinage de Jérusalem », le terme de « croisade » n’apparaît qu’au XVe siècle de l’expression cruce signati (marqué du signe de la croix). Mais bref, c’est la GUERRE ! Et voilà Urbain, en ce 27 novembre 1095, en « digne interprète de la voix plaintive de l’Église éplorée » qui, après avoir poussé de « profonds gémissemens », exhorte tous les chrétiens d’Occident à « reprendre le courage de la véritable foi, à déployer une vive sollicitude et une mâle ardeur, pour renverser les machinations de Satan, et à réunir leurs efforts, afin de relever et rétablir dans son ancienne gloire la puissance de la Sainte Église, si cruellement affaiblie par les méchans »*.

L’aventure, c’est l’aventure !

Pour le pape, cette croisade est aussi un bon moyen d’encadrer la population et d’enrailler la violence endémique et les guerres de clans au sein du royaume. Au lieu de se chamailler et de s’entre-tuer, les chrétiens auraient tout intérêt à aller décharger leur haine sur les vrais « méchans » : « Qu’ils aillent donc au combat contre les Infidèles – un combat qui vaut d’être engagé et qui mérite de s’achever en victoire –, ceux-là qui jusqu’ici s’adonnaient à des guerres privées et abusives, au grand dam des fidèles ! Qu’ils soient désormais des chevaliers du Christ, ceux-là qui n’étaient que des brigands ! Qu’ils luttent maintenant, à bon droit, contre les barbares, ceux-là qui se battaient contre leurs frères et leurs parents ! » Envoyer tous nos désaxés, nos jeunes désœuvrés et nos brigands de grand chemin lutter contre les païens, la voilà la solution pour apporter la paix. Ils sont donc cordialement sommés de se croiser : ils cousent sur leur épaule droite une croix rouge, et les voilà prêts ! Pour motiver les troupes, l’Église met également en place une sorte de propagande prêchée dans les paroisses où l’on rabâche que partir en croisade est un devoir de chrétien. Comme le rapporte le spécialiste des croisades Alphonse Dupront ces hommes vivaient dans une espérance parousique, messianique. En somme, ils attendaient ardemment le retour du Christ sur terre et l’instauration de son règne divin. Ils étaient convaincus que quelque chose de grand était en train de se produire et qu’ils pouvaient participer à « une œuvre collective de salut commun dans la certitude de la fin des temps ».

Dans ce climat eschatologique — cette certitude que la fin du monde approche et qu’il va falloir assumer ses fautes dans l’au-delà —, l’Église a de nombreux avantages à offrir à tous ceux qui s’engagent à partir en croisade, à commencer par les fameuses indulgences plénières octroyées à tous les chrétiens partis mourir pour délivrer le tombeau du Christ. C’est une sorte de « remise de peine » qui, moyennant pécune, accorde la rémission de tout péché sincèrement confessé. On exalte donc la figure du martyr, et la mort semble plus douce lorsque l’on ne craint plus les flammes de l’enfer. Autre expédient lucratif, le rachat des vœux de croisade, ces actes notariés permettant à une personne ayant fait le vœu de se croiser de le « racheter », d’y renoncer sans être pour autant excommunié, si finalement il décide de changer d’avis ou bien d’envoyer une autre personne mourir à sa place (ces subsides permettant de financer les croisades sont d’ailleurs contestés par le bon Rutebeuf dans ses onze poèmes de croisade). Mais tout ceci est très sérieux pour ces hommes obnubilés par le diable et l’enfer, prêts à tout pour se laver de leurs souillures et s’assurer un petit coin de Paradis.

Et puis n’oublions pas qu’il y a aussi un voyage à la clé, et quel voyage ! Aller en Terre sainte et délivrer le tombeau du Christ, en voilà une incroyable épopée. Depuis l’Antiquité, l’Orient fascine l’Occident ; on a vu arriver à Rome, par la route de la soie, des cargaisons d’objets précieux, d’épices aux senteurs exotiques, d’esclaves… On n’en connaît alors que très partiellement la géographie, mais certains noms évoquent des contrées lointaines et luxuriantes. On rêve de l’ancienne Byzance, rebaptisée Constantinople en 330 par l’empereur Constantin Ier qui en fait, après Rome, la seconde capitale de l’immense Empire romain, aux portes de l’Orient. Et Jérusalem, ville sainte par excellence qui, dans l’imaginaire de l’homme du Moyen Âge, s’apparente à la Jérusalem céleste, le Paradis sur terre, certains pensent même y trouver le jardin d’Éden ! On est dans le merveilleux, dans la fable, typique de la psyché médiévale. Ces hommes voulaient fouler de leurs pieds les lieux saints et espéraient rapporter de leur périple des reliques (morceaux de rochers, voire fragments de la Sainte Lance et de la Croix, qui sait…). Pour parachever le tout, les prédicateurs ont pris leurs missions à cœur et l’on peut citer Pierre l’Ermitte dont les prêches sont si enflammés qu’il réussit à rassembler derrière lui des centaines de villageois, on parle de « croisade des pauvres », direction Jérusalem et la quête du salut. C’est à lui que l’on doit le cri de ralliement des croisés « Deus lo Vult ! Deus lo Vult ! » (Dieu le veut !), devenu la devise de l’ordre du Saint-Sépulcre.

Après l’appel d’Urbain, c’est soudainement des villages entiers qui quittent terres et biens pour s’embarquer gaiement vers l’inconnu. Il s’agit d’un mouvement massif et spontané, on peut même dire pulsionnel, et le peuple est en liesse, vraiment ! Cette première croisade qui commence dès 1096 est un phénomène religieux, bien sûr, en réponse à l’appel fougueux du pape, mais elle se traduit par un incroyable engouement populaire généralisé. Toutes les catégories de la société, ceux qui prient (oratores), ceux qui combattent (bellatores) et ceux qui travaillent (laboratores) prennent part à ce fabuleux voyage, cherchant peut-être à fuir les vicissitudes de cette vie passagère tout en accomplissant un idéal chevaleresque. Alors animées d’une foi naïve et loyale, ces braves âmes pénitentes choisissent d’associer l’épée et la croix et de partir sous la bannière du Christ, en suivant Adhémar de Monteil, chef de cette première expédition.

Carnage et désillusions

Guerriers et gueux, après de nombreuses lieux (4 000 km), ces valeureux chrétiens partis 165 000, par un triste sort ne se virent que 15 000 en arrivant aux portes de Jérusalem, le 7 juin 1099. Une fois sur place ils sont surexcités, ils sont bouillants, ils trépignent. Ces combattants pleins d’ardeur touchent enfin leur but ultime et sont persuadés de participer à une guerre juste puisque le pape le leur a promis : verser le sang des Infidèles conduit à la vie éternelle. Le siège de Jérusalem dure un mois et c’est un véritable carnage comme le rapporte avec une truculence impitoyable (et probablement quelques exagérations) le chroniqueur de l’époque Raymond d’Aguilers dans son Liber : « À peine les nôtres eurent-ils occupé les murs et les tours de la ville, alors ils purent voir des choses terribles : certains, et c’était une chance pour eux, étaient décapités, d’autres tombaient des murs criblés de flèches ; beaucoup d’autres enfin brûlaient dans les flammes. À travers les rues et les places, on voyait des têtes amoncelées, des mains et des pieds coupés ; hommes et chevaux couraient parmi les cadavres. Mais cela n’était rien encore : parlons du temple de Salomon, où les Sarrasins avaient l’habitude de célébrer leurs cérémonies religieuses. Que s’y était-il passé ? Si nous disions la vérité, nous ne serions pas crus : disons seulement que dans le Temple et dans le portique de Salomon, on avançait avec du sang jusqu’à la hauteur des genoux et des mors des chevaux. Et c’était par juste jugement divin que ce lieu qui avait supporté si longtemps les injures contre Dieu recevait leur sang ». Dans leur folie guerrière, les croisés ne se sont pas contentés de délivrer Jérusalem des Turcs, ils ont aussi tué pêle-mêle ceux qu’ils trouvaient sur leur passage, musulmans autant que juifs, et ne se sont pas retenus sur les rapines. Sur place, les orthodoxes les regardent atterrés, ils ne comprennent pas ce trop-plein de haine. Quelque chose se brise, pour des siècles, entre les chrétiens grecs d’Orient et ceux d’Occident.

Capture of Jerusalem by Godfrey of Bouillon, First Crusade, 15 July 1099
Prise de Jérusalem, avec le bon goût du XXe siècle : Liebig et ses « véritables extraits de viande »…

Le 15 juillet 1099, Jérusalem est prise, hourra ! Et puis on attend… mais pas d’apocalypse, pas de transfiguration divine ni de jugement dernier, pas de Paradis… il ne se passe RIEN ! Quatre États latins ont été constitués sur les territoires conquis par les croisés : le comté d’Édesse et la principauté d’Antioche fondés dès 1098, ainsi que le comté de Tripoli et le royaume de Jérusalem qui est confié à Godefroy de Bouillon. Alors les croisés s’occupent comme ils peuvent, ainsi que le rapporte Ambroise, dans son Estoire de la Guerre sainte : « la ville était pleine de délices, de bon vin et de damoiselles, dont plusieurs étaient fort belles. On s’adonnait au vin et aux femmes, et on se livrait à toutes les folies ». Mais les fredaines ne durent qu’un temps et les croisés n’en demeurent pas moins exposés aux âpres avanies des Turcs. Si parmi eux quelques-uns décident toutefois de s’installer, un bon nombre choisit de mettre les voiles et de rentrer au bercail. Dépeuplées de leurs croisés, les villes conquises deviennent difficiles à défendre. Et ça ne manque pas, dès 1144, les musulmans se lancent dans la reconquête et récupèrent le comté d’Édesse, ouvrant la voie en 1147 à une série de nouvelles croisades, ou devrait-on dire d’expéditions de secours, afin de tenter de conserver les lieux saints. Sept croisades qui s’achèveront en 1270 après la prise de Saint-Jean-d’Acre par les musulmans, marquant la fin des croisades et de l’occupation franque en Orient. Je ne vous donne pas ici le détail de ces événements romanesques qui prirent la tournure d’entreprises de conquêtes et ne portaient plus en eux l’idéal prôné par la première croisade. L’Église n’ayant plus les fonds nécessaires, ces expéditions se transformèrent en guerres économiques, en pillages. Les croisés sont systématiquement défaits, mais, avec l’aide intéressée des marchands vénitiens, reviennent en Occident les cales chargées de richesses et de pierreries que l’on peut aujourd’hui admirer dans le trésor de la basilique Saint-Marc de Venise, par exemple.

Dévaliser des églises et profaner des sépultures byzantines aura certes offert un terreau privilégié d’œuvres antiques à l’Italie et lui aura permis d’entrer dans la Renaissance dès le XIIIe siècle. La belle affaire ! En résumé, les croisés n’ont pas brillé par leurs expéditions militaires, l’esprit de la première croisade a été abandonné dans l’horreur de sacs et pillages immodérés, malgré tout la croisade, sacralisée par la papauté, est demeurée un véritable mythe constitutif de l’histoire de la Chrétienté et surtout de sa fracture avec l’Orient musulman. Un mythe ancré dans l’inconscient collectif par delà les frontières et triste symbole de l’arrogance de l’Occident médiéval.

Avant de vous quitter, je ne résiste pas à vous donner la définition de la croisade, vue par les Lumières, tirée du Dictionnaire encyclopédique de Diderot : La croisade, c’est le fait « d’entraîner une partie du monde dans une malheureuse petite contrée, afin d’en égorger les habitants, et de s’emparer d’une pointe de rocher qui ne valait pas une goutte de sang, qu’ils pouvaient vénérer en esprit de loin comme de près, et dont la possession était si étrangère à l’honneur de la religion ».

 

* Selon la traduction faite par Guizot en 1825 du récit de la première croisade intitulé Historia Hierosolymitana (Histoire de Jérusalem) de Foulcher de Chartres (1059-1127).

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Biblio :

ALPHANDÉRY Paul et DUPRONT Alphonse, La chrétienté et l’idée de croisade, A. Michel, Paris, 1959.

AMBROISE, Estoire de la Guerre sainte, Gaston, Paris, 1897.

BEKKAR Abdelkader, L’énigme du gaucher : un enfant prodige à la cour du calife, Éditions Cheminements, 2005.

CLOT André, Haroun al-Rachid, Et le temps des Mille et Une Nuits, Fayard, Paris, 1986.

DIDEROT Denis, Dictionnaire encyclopédique, Tome II, Paris, J.-L.-J. Brière, 1821.

Foulcher de Chartres, Histoire des Croisades, éditée par F. Guizot, Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, Paris, J.-L.-J. Brière, 1825.

Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, dans Recueil des historiens des croisades, historiens occidentaux. Cité par M. Balard, A. Demurger, P. Guichard dans Pays d’Islam et monde latin Xe-XIIIe siècles. Hachette, Paris, 2000.

MARAVAL Pierre, Les pèlerinages du IVe au VIe siècles, Le Monde de la Bible, no 52, janvier-février 1988.

MEUNIER Jean-Marie, De Bordeaux à Jérusalem par les voies romaines (itenerarium a Burdigala Hierusalem usque), Avignon, 1890.

Journal des travaux de la Société française de statistique universelle, vol. 5, 1835.

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