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Burchard de Worms et la mort

Si Dieu, dans son cinquième commandement, a expressément enjoint de ne point tuer son prochain, pour Burchard — évêque de Worms en l’an mil et homme de terrain s’il en est — un homicide est si vite arrivé que nul n’est à l’abri d’avoir un jour à confesser… un meurtre ! [Hululement de chouette. Envolée de corbeaux au clair de lune]. Mais n’ayez crainte, car comme vous le savez : Burchard pense à vous, Burchard pense à tout !, et le saint homme n’a rien laissé au hasard dans son fameux pénitentiel, ce guide de confession que je n’ai de cesse d’exploiter (ici ou ) pour sa valeur anthropologique quant aux mœurs médiévales. Ainsi, la question du jour est la suivante : comment notre évêque s’y prenait-il pour déterminer le degré de culpabilité d’un meurtrier et décider de la pénitence à lui infliger afin qu’il obtienne le pardon de ses péchés ? Pour répondre à cette épineuse question, Burchard a imaginé, sous la forme de questionnettes habilement tournées et dont lui seul a le secret, tout une série de cas de figure — qui sont autant de morts stupides — lui permettant de juger de la gravité de la faute.

Le lecteur fidèle qui connaît déjà les méthodes du père Burchard sait que ce dernier ne condamnera jamais ses pénitents au bûcher, qu’il préfère mettre les coupables au jeûne, à la diète correctionnelle. Toutefois, l’absolution d’un meurtre ne s’accorde pas à la va-vite et le bon évêque a beau être clément, il n’est pas dupe. Dans l’intimité silencieuse et solennelle d’une petite église de la campagne allemande, notre magistral évêque se tient debout, inébranlable, prêt à entendre le détail du péché à amnistier, le récit scrupuleux du drame ; chaque faits et gestes pèseront dans la balance au moment d’annoncer la pénitence. À ses pieds, genoux dans la poussière, le pénitent — le massacreur ! — éploré et contrit, n’en mène pas large. Avant de l’interroger, et pour s’assurer de son entière collaboration, Burchard entame sa confession par cette mise en garde, de sa voix claire et pénétrante, en le fixant droit dans les prunelles : « Peut-être, très cher, que toutes les choses que tu as faites ne te sont pas venues à la mémoire. Je t’interrogerai ; prends garde à ne pas, conseillé par le diable, oser cacher quelque chose » (Gagnon, p. 104). Ça y est, l’ambiance inquisitrice est instaurée et le pénitent est prêt à battre sa coulpe ; laissons donc l’évêque Burchard énumérer son éventail de propositions morbides.

Commençons par celle que j’ai intitulée J’ai cru voir une grosse bête : « As-tu commis un homicide par accident, de sorte que tu ne voulais pas tuer ou frapper quelqu’un par colère avec un bâton, une épée ou quelconque sorte de fouet, mais tu marchais simplement ou chassais dans les bois, et tu as voulu percer de flèches une bête sauvage, et ainsi tu as tué quelqu’un, sans le vouloir ou le savoir, à la place de la bête sauvage ? » (Q. 16 p. 107).

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Miscellanea Medica XVIII, MS 544, fol. 21, XIVe siècle.

Vient ensuite celle du chamboule-tout mortel : « Si tu plaisantais avec quelqu’un dans un jeu, et tu voulais atteindre quelque chose, soit un oiseau, soit un autre animal, avec une flèche, un bâton ou une pierre, et ainsi tu as tué ton frère, ton fils ou quelqu’un d’autre […]. Ou si tu te tenais dans une place publique, ou sur ta ferme, ou à une autre place, et tu as jeté par hasard une pierre à un endroit où tu ne voyais personne, et tu ne tendais pas un piège à quelqu’un, mais tu as quand même tué quelqu’un… » (Q. 18, p. 108). Et plus ballot encore : « si, pendant que tu t’appliquais sans relâche à un travail nécessaire, une hache s’échappa de ta main ou une lame se détacha du manche, et frappa ton camarade et ami, et il a été tué ? » (Q. 20 p. 108).

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Oxford Bodleian MS 211, fol. 8r, XIVe siècle.

Verdict de Burchard pour les divers cas que nous venons d’évoquer : « Si tu as fait ceci ou une autre chose semblable, et tu ne voulais aucun mal à ces personnes, tu devras jeûner quarante jours, ce que le peuple appelle carême, comme il est convenu, et tu feras pénitence pour les cinq années suivantes. Cependant, l’abstinence de nourriture pourra être remplacée par miséricorde durant ces cinq années, de sorte que la première année tu puisses compenser le mardi, le mercredi et le samedi avec un denier, ou la valeur d’un denier, ou en nourrissant trois pauvres. Et pour les autres années, tu pourras compenser tous les jours, au prix susmentionné, sauf le vendredi, que tu devras toujours jeûner au pain et à l’eau. Et ainsi tu observeras les années restantes. » (p. 108). À l’aise ! Voilà notre meurtrier innocenté par le miséricordieux évêque : cinq petites années de pénitence à la légère et le tour est joué. De même : « Si avec ton frère ou un ami tu es allé dans la forêt pour couper du bois, et lorsqu’un arbre était sur le point de tomber tu as dit à ton frère ou ami de fuir, et qu’il a été écrasé sous l’arbre alors qu’il fuyait, tu es innocent de sa mort » (Q. 21 p. 108). Oui, il l’avait averti, mais attention — nuance — « si par ton insouciance ou négligence, tu as coupé un autre arbre alors qu’un homme se tenait à côté de toi, tu ne l’as pas averti à temps, il n’a pas aperçu l’arbre tomber, et ainsi il a été écrasé à cause de ton insouciance ; alors tu feras pénitence comme pour un homicide, mais beaucoup plus légèrement qu’un homicide volontaire » (Q. 22 p. 108). Comme on dit : Errare humanum est, perseverare diabolicum… Mais tout de même, un homme est mort et le saligot qui n’a pas su appliquer les rudiments de l’abattage d’arbre s’en tire avec seulement cinq ans de jeûne !

À la lecture de ces meurtres et du tarif expiatoire proposé par Burchard on comprend que, pour ce dernier, tuer n’est pas le crime ultime. En effet, il y a pire, comme flageller ou déshonorer ses parents. Là, ça ne plaisante plus : « As-tu injurié ton père ou ta mère, ou les as-tu flagellés, ou les as-tu déshonorés de quelque façon ? Si oui, tu feras pénitence quarante jours, un carême, au pain et à l’eau pour les sept années suivantes, parce que le Seigneur a dit : « Qui insulte son père ou sa mère sera mis à mort [Exode, 21.17] » (p. 123). Bim ! Sept ans, soit deux ans de plus que pour les meurtres sus-cités. Ça fait cher la flagellation mais vous noterez tout de même qu’au lieu d’appliquer stricto sensu les Saintes Écritures, le confesseur dispense son pénitent du châtiment fatal. Résultat des courses, du point de vue de la justice divine appliquée par notre évêque médiéval, mieux vaut tuer franchement – selon les techniques dites de la grosse bête, du chamboule-tout ou du bûcheron insouciant, meurtres aisément camouflables en accidents – plutôt que, dans un moment d’égarement, se livrer à une flagellation-exutoire sur la personne de ses géniteurs et prendre pour sept ans. Vous voilà prévenus !

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MA BIBLIO :

Toutes les citations sont tirées de l’excellent mémoire de François Gagnon « Le Corrector sive Medicus de Burchard de Worms (1000-1025) : présentation, traduction et commentaire ethnohistorique » soutenu à l’Université de Montréal en 2010 et consultable ici.

Image à la une : vitrail du XVe siècle, cathédrale de Bern, Suisse.

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2 réflexions sur “Burchard de Worms et la mort

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