La musique baroque, pas si « sérieuse » que ça !

Depuis la période romantique du XIXe siècle, qui fut celle de la constitution d’un répertoire des grands « classiques » de la musique, les compositeurs du passé sont magnifiés et leurs œuvres ne cessent d’être redécouvertes. Et il y a de quoi, beaucoup sont des canons ! Mais ça n’a pas toujours été le cas. Auparavant, les pièces musicales cessaient généralement d’être jouées après la disparition de leurs auteurs, aussi les compositeurs ne se posaient pas la question de la réception de leurs œuvres par le public du futur. De nos jours, lorsque l’on donne à jouer des pièces écrites au cours des siècles passés se pose cette question de la restitution d’un vieux répertoire poussiéreux à destination du public contemporain, de la fidélité des interprètes à la partition historique. Et il faut bien admettre qu’avec le temps s’est développé tout un mythe autour de cette grande musique dite sérieuse.

Peut-être vous est-il déjà arrivé, en écoutant une pièce musicale des XVIIe ou XVIIIe siècles, de fermer les yeux et de vous figurer que vous y êtes, en pleine époque baroque. Madame, perruquée et droite comme un i dans votre corset, et vous Monsieur, ajustant les plis et les dentelles de votre rhingrave ou battant la mesure en tapotant du bout des doigts sur le pommeau doré de votre canne. Vous pensiez sans doute, à ce moment là, entendre exactement les mêmes morceaux que vos ancêtres d’alors. Songeurs, vous traversiez le temps et vous les rejoigniez en quelque sorte, vivant une expérience historique. Calembredaines ! Fariboles ! Ce n’est malheureusement pas aussi simple que ça. Et pourquoi cela, chère enfant, me rétorquerez-vous vexés en tordant le nez ? Eh bien, pour commencer sachez qu’au temps de Monteverdi (1567-1643), « n’étaient inscrites sur les partitions d’opéra que la basse figurée et les parties chantées (ainsi qu’ici ou là un interlude instrumental) : les chanteurs ajoutaient les embellissements et l’instrumentiste chargé de lire la basse continue construisait librement les parties harmoniques intermédiaires, en fournissant de temps en temps une ligne mélodique en contrepoint de la partie chantée » (Allix, p. 190). En effet, à cette époque l’ornementation était généralement improvisée par les musiciens et les cordes et vents n’avaient souvent pas de partition du tout ! Pas de partition, pas de restitution authentique. Les partitions très fournies dont nous disposons aujourd’hui pour ces œuvres baroques ont généralement été créées au XIXe siècle par les romantiques.

Et alors même que nous disposons des partitions, elles ne sont malheureusement pas toujours fiables. Pour rappel, Jean-Sébastien Bach (1685-1750) ne disposait que de trois jours pour créer ses cantates. TROIS JOURS ! Aussi les notes manquantes de certaines de ses partitions étaient dues à la précipitation du compositeur et au fait que, les jouant lui-même très peu de temps après leur composition, il avait encore en mémoire les notes qu’il jouerai et ne prenait parfois pas la peine de toutes les noter (Zwang, p. 170). Comme vous le constatez, les partitions de cette époque n’étaient pas considérées avec autant de sévérité et de rigueur qu’elles le sont aujourd’hui dans nos conservatoires. Outre les fréquentes erreurs des copistes sur les partitions, les œuvres des siècles passés étaient mouvantes et régulièrement modifiées par les compositeurs eux-mêmes. Ces derniers avaient l’habitude de revenir sur leurs partitions, même souvent de nombreuses années après les avoir écrites, afin de les adapter aux musiciens, aux circonstances de représentation ou encore à la réception du public.

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François Puget, La réunion des musiciens, 1688, Musée du Louvre

Selon une pratique qui s’est systématisée dans la seconde moitié du XVIIe siècle, les compositeurs indiquaient sur leurs partitions des variantes possibles et proposaient des « doubles » ou diverses reprises. Au XIXe siècle, le compositeur Erik Satie (1866-1925) multipliait les annotations humoristiques telles que : « « Grattez », « Corpulentus », « Munissez-vous de clairvoyance », « Particulièrement » ou « Postulez en vous-même pas à pas » dans ses partitions, il ne fit pas que proposer des private jokes à l’usage des interprètes » (Allix, p.194).

Nombreuses sont les œuvres, dont les partitions historiques sont aujourd’hui précieusement conservées au sein des archives et que nous croyons figées depuis leur création, qui ne sont en réalité rien d’autre que des synthèses de différentes versions successives. Il faut aussi rappeler que certains compositeurs avaient l’habitude de composer en utilisant des thèmes musicaux conçus par d’autres, tel Bach qui empruntait des pièces instrumentales existantes pour écrire ses cantates (Allix, p. 194).

Pour conclure, et cette dernière anecdote devrait vous plaire tant elle détonne d’avec la conception que l’on se fait, au XXIe siècle, d’un concert de musique savante : figurez-vous que du temps de Lully « il arrivait encore aux musiciens de l’Académie royale de musique de quitter leur place, de converser avec le public du parterre, de se moucher ou même de manifester leur opinion sur l’œuvre et les autres interprètes pendant la représentation, au point que Lully dut explicitement leur interdire cela dans le règlement » (Allix, p. 177). Imaginez un peu la foire ! Il devait y avoir une sacrée ambiance ! Mais comme le dit si bien Gabriel Fauré (1845-1924) dans sa préface des Œuvres complètes pour Orgue de Bach : « le mal dont souffrent les chefs-d’œuvre, c’est le respect excessif dont on les entoure et qui finit par les rendre ennuyeux » (Fauré, p.1). Voilà qui devrait rassurer — et décomplexer ! – celles et ceux qui privent leurs marmots d’une des plus belles musiques qui nous soit donnée d’écouter sous prétexte que ces chers trésors ne sont pas sortables ! À bon entendeur…

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MA BIBLIO :

  • Gérard Zwang, Le diapason, Montpellier, Sauramps éditions, 1998.
  • Gabriel Fauré, Œuvres complètes pour Orgue de Bach, 1er Volume : Préludes & Fugues, Paris, Édition Classique A. Durand & Fils, 1917.
  • Louis Allix, « L’authenticité comme norme de l’interprétation musicale » dans « Normes, Marges, Transgressions », Savoir en prismes, n° 2, 2002.
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5 réflexions sur “La musique baroque, pas si « sérieuse » que ça !

  1. William Christie (un des big boss en la matière) disait justement récemment lors d’un entretien à la Philharmonie Luxembourg que les musiciens de son orchestre (Les Arts Florissants) étaient habitués à travailler sur des partitions les plus proches possibles des originales où presque rien n’était noté contrairement à maintenant. Il se moquait d’ailleurs gentiment des musiciens habitués à des répertoires plus récents qui se trouvait un peu perdu avec tant de liberté d’interprétation…

    Anecdote qui va dans le sens de cet article 😉

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    1. PS : pour les marmots (et les grands) pas sortables, je ne suis pas d’accord par contre. Ce n’est pas parce que les règles d’hygiène n’existaient pas à l’époque médiévale que je trouve plus agréable et sain de manger tous les plats créés alors dans les mêmes conditions. Il y a de plus en plus de concerts dédiés aux marmots et de la musique de tout type accessible chez soi facilement pour à la fois leur ouvrir leurs peittes oreilles et ne pas déranger celles des autres. 😉

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  2. la musique d’autrefois, avant le classique, et les romantiques, utilisait les mêmes règles que le jazz d’aujourd’hui, un thème principal, et beaucoup d’improvisations
    aux XIX ème siècle, les œuvres d’avant le classiques ont étés écrite sur papier, et figé dans une interprétation fixe, ce qui est bien dommageable à cette belle musique

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