[Mini-Savoir d’été] Quand le Tout-Paris allait morguer à la morgue…

Autrefois, il existait à l’entrée des prisons une petite salle où étaient placés les nouveaux écroués afin que les gardiens puissent se familiariser avec leur trombine et apprendre à connaitre leur tempérament. Plus tard, cette même pièce servit à entreposer les corps des personnes retrouvées mortes hors de leur domicile — dans les rivières, les bois ou les champs — et dont on ignorait l’identité. Grâce à une petite ouverture dans la porte, les badauds et les curieux pouvaient tendre le cou et tenter de reconnaître un proche disparu.

À Paris, cette exposition de cadavres s’est tenue jusqu’au début du XIXe siècle dans la basse geôle de la prison du Grand-Châtelet avant d’être transférée sur le quai du Marché-Neuf, puis dans un bâtiment dédié auquel on donna le curieux nom de Morgue. Figurez-vous que « morgue » est un vieux mot français pour qualifier la face — le visage — et en ce qui nous concerne, le meilleur moyen de reconnaître et d’identifier une personne. Morguer quelqu’un, c’est le dévisager (souvent avec dédain, hauteur, insolence).

Ainsi, dans cette nouvelle Morgue parisienne les cadavres étaient exposés derrière des vitrines de verre devant lesquelles une populace nombreuse et de tous âges défilait chaque jour pour observer à loisir les corps en attente d’identification. Parmi les visiteurs, beaucoup de femmes et de jeunes enfants. Un rédacteur du journal La Lanterne raconte, en 1878, avoir vu « des filles de seize ans faire queue pendant de longues heures pour arriver à pénétrer dans la Morgue et quand elles arrivaient enfin devant cette horrible vitrine, leurs yeux semblaient dévorer ce hideux spectacle de cadavres verdâtres et grimaçants. »

Un journaliste du journal Les Annales politiques et littéraires rapporte, quant à lui, un bien singulier témoignage de sa visite à la Morgue : « Le vieux monsieur regardait les cadavres, puis les jolies filles, et semblait confus de n’avoir perpétré encore la moindre plaisanterie, de quoi divertir ces couturières. Mais, en revanche, les ouvriers tenaient le succès. Très forts en argot, ils se communiquaient, avec un sérieux tragi-comique, leurs impressions sur les “macchabées” couchés sur les dalles ; sur celui qui avait fait son paquet (il avait un énorme ventre ballonné) ; sur celui qui avait cassé sa pipe (le tuyau sortait de son veston) ; sur celui qui avait passé l’arme à gauche (le bras gauche était raidi en l’air), etc. Si spirituels étaient ces ouvriers que les filles pouffaient de rire ; et l’une d’elles, non la moins gracieuse, blonde comme le temps qu’il faisait, il était midi, piquait des frites dans un cornet à deux sous, avec des gestes de petite reine gourmande de pralines. Oui, ici, celle-là déjeunait ! » Et bon appétit, bien sûr !

Dans le cadre de faits divers largement relayés dans les journaux et ayant suscité l’émoi du public, certains corps exposés attiraient une foule si nombreuse que la police devait intervenir pour empêcher les curieux de se ruer à l’intérieur de la Morgue.

Ce fut notamment le cas du cadavre d’une fillette de quatre ou cinq ans retrouvée morte rue du Vert-Bois. La une du journal L’Univers illustré rapporte ainsi, en août 1886, des images de l’exposition du « petit cadavre » et immortalise le visage de l’enfant – que personne n’a finalement réussi à identifier.

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Une du journal L’Univers illustré, 14.08.1886, RetroNews

À cette époque, la Morgue était considérée comme une véritable attraction touristique, d’ailleurs signalée dans les guides de voyages pour les étrangers. Une balade atypique mais néanmoins déconseillée lors d’un premier rendez-vous galant ; Messieurs il est des lieux plus appropriés pour emmener sa belle faire du lèche-vitrine !

Malgré l’engouement populaire, cette pratique consistant à exposer publiquement les cadavres prit toutefois fin en mars 1907 par décret du préfet de police Lépine et c’est alors que fut construit, quai de la Rapée, l’institut médico-légal de Paris.

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Illustration : la morgue de Paris en 1845, dessin d’après une peinture de Carré.

3 réflexions sur “[Mini-Savoir d’été] Quand le Tout-Paris allait morguer à la morgue…

  1. Est-ce-que c’etat une coutume Parisienne? La meme chose ce faisait-elle a Londres? ou autre grande ville.

    Roger

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