Marie l’alchimiste et le bain-marie

Je vous retrouve aujourd’hui dans un fatras de cornues, d’alambics, de fioles et de matras, de fourneaux brûlants desquels s’échappent des vapeurs âcres et toxiques… Faites pas gaffe au bordel, nous sommes dans l’officine d’une savante, d’une des fondatrices de l’alchimie, j’ai nommé Maria Hebraea, plus connue sous le nom de Marie la Juive. Cette histoire se déroule dans la vieille Égypte, berceau de l’alchimie, à l’aube de notre ère.

Au cours des premiers siècles, l’alchimie égyptienne est à son apogée, notamment grâce aux travaux d’alchimistes renommés tels que Stéphanus le Philosophe, Olympiodore et surtout Zosime de Panopolis. Et c’est à travers les traités de ce dernier, notamment dans celui Sur l’art sacré et divin de la fabrication de l’or et de l’argent (IVe siècle) qu’apparaît la figure de celle qu’il appelle la divine Marie et qui aurait vécu quelques siècles plus tôt, entre le Ier et le IIIe siècle, à Alexandrie.

Dans ses écrits, Zosime rapporte les travaux et les expériences de cette pionnière de l’art sacré qui l’a précédée dans la quête de la pierre philosophale et qui fut l’auteur de nombreux textes sur les teintures, la fabrication de pierres précieuses artificielles, de métaux et alliages. Mais parmi les petites recettes de la mère Marie, celles qui m’intéressent tout particulièrement, je ne vous le cache pas, ce sont celles qui consistent à distiller l’élixir rouge, à pratiquer la chrysopée, à accomplir le grand œuvre… Bref, à faire de l’or !

Or, il n’y a rien de plus mystérieux et complexe que l’opération de la transmutation. En effet, selon ces premiers alchimistes, pour obtenir un métal ayant la couleur et l’éclat flamboyant de l’or à partir de métaux vils (fer, étain, plomb, cuivre), il faut passer par un nombre incalculable d’étapes parmi lesquelles le jaunissement et la destruction de l’ombre desdits métaux, grâce à l’action colorante de l’« eau divine » laquelle, soit dit en passant, était parfois confectionnée à partir d’« urine d’impubère ». Oui, oui. (Berthelot, t. 2, p. 181)

Mais avant cela, les corps métalliques que l’on souhaite transmuter doivent être mêlés à des « incorporels », de nature sulfureuse et volatile, comme le mercure (Berthelot, t. 2, p. 188 et suivantes). Pour obtenir une dorure en profondeur, tout l’art réside dans la combinaison des matières volatiles avec celles qui ne le sont pas. Il faut donner un corps aux incorporels et rendre incorporels les corps. Marie le rabâche : « Si les corps ne sont pas rendus incorporels et les incorporels corporels, rien de ce que l’on attend n’aura lieu : c’est-à-dire que si les matières résistant au feu ne sont pas mélangées avec celles qui s’évaporent au feu, on n’obtiendra rien de ce que l’on attend. » (Berthelot, t. 2, p. 192). Bref, mélangez tout ça, et vous aurez quoi ? Bibidi Bobidi Bou ! Reprenons. À titre d’exemple Marie indique que « le cuivre brûlé avec le soufre, traité par l’huile de natron, et repris après avoir subi plusieurs fois le même traitement, devient un or excellent et sans ombre » (Berthelot, t. 2, p. 180). Mazette !

Mais pour réussir à imiter l’or à partir de métaux vulgaires, il faut « l’aide de la divine Providence », bien sûr, et surtout du matos de pro ! Et Marie en connaît un rayon, puisqu’elle est l’auteur d’un traité Sur les fourneaux et les instruments (Peri kaminon kai organon) dans lequel elle donne la description de divers instruments pour la cuisson et la distillation : tout le nécessaire pour devenir le maître du feu ! Parmi ces engins, ceux qui intéressent particulièrement les faiseurs d’or sont ceux destinés au traitement des métaux par le mercure, le soufre ou encore les sulfures d’arsenic : les appareils à kérotakis.

Il s’agit d’un type de vases cylindriques en terre cuite au-dessus desquels on posait une lame métallique, une sorte de palette (la kérotakis), sur laquelle on faisait fondre les matières fusibles. Le tout était placé sur un fourneau contenant des cendres ou du sable. Ce bain de cendres ou de sable, distinct du foyer, permettait d’élever la température sur la palette en douceur et de façon uniforme. Enfin, les produits sublimés étaient récoltés dans des vases à condensation placés de part et d’autre de la kérotakis.

Voici une représentation d’un de ces appareils à kérotakis reproduit par le chimiste Marcelin Berthelot d’après le manuscrit de Saint-Marc (XIe siècle) qui renferme, outre tout un tas de figures cabalistiques et de traités alchimiques, de nombreux dessins représentant d’anciens appareils distillatoires employés par les mages égyptiens.

Berthelot, Introduction à l’étude de la chimie des anciens et du moyen âge, p. 146.

Or c’est précisément grâce à la technique de la kérotakis et des bains de cendres ou de sable que, selon Marie (Sur la mesure du jaunissement) on peut « teindre » le cuivre, le rendre « pareil à l’or [et] sans ombre ». Les alchimistes qui appuyèrent leurs travaux sur les écrits des « vieux auteurs » prirent l’habitude de donner à ces appareils le nom de « fourneau de Marie » puis de « bain de Marie » (balneum Mariae) à partir du Moyen Âge, en référence à notre alchimiste. Selon Berthelot, ils représentent les premiers essais ou prototypes des bains-marie utilisés par la suite par les chimistes dans les laboratoires. Et ce n’est que plus tard que l’eau viendra remplacer la cendre ou le sable dans les bains-marie comme le montrent ces illustrations des Œuvres de M. Ambroise Paré, conseiller et premier chirurgien du Roy au XVIe siècle.

Les œuvres de M. Ambroise Paré, conseiller et premier chirurgien du Roy, p. 910.

De même sur cette illustration extraite de l’ouvrage Quatre livres de secrets de médecine et de la philosophie chymique (1616) de Jean Liebaut.

Est-ce à dire, comme on peut le lire çà et là, que Marie la Juive est l’inventrice du bain-marie ? Si l’on en croit le chimiste allemand Edmund von Lippmann, de tels procédés auraient été précédemment décrits par le médecin grec Hippocrate (Ve siècle av. J.-C.). Mais ce serait bien notre alchimiste qui en aurait popularisé la technique, laissant son nom à la postérité. Inventrice ou pas, Marie est considérée aujourd’hui comme une des fondatrices de l’alchimie, aux côtés d’autres femmes alchimistes égyptiennes comme la Pseudo-Cléopâtre, Paphnutia la Vierge et sa sœur Théosébie. Belles gosses !

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Et n’oubliez pas de partager cet article à foison !

MA BIBLIO :

Illustration d’en-tête : gravure de Marie la Juive dans le Symbola Aurea Mensae Duodecim Nationum (1617) de l’alchimiste allemand Michael Maier.

6 réflexions sur “Marie l’alchimiste et le bain-marie

  1. Encore un excellent article!

    Merci beaucoup pour cette lecture, lire les descriptions des recettes alchimiques en étant chimiste ça fait rever

    PS: transformer du plomb en or c’est facile, il faut juste une grosse source de neutrons/et ou protons, un gros accélérateur de particule en fait. Bon l’or crée ainsi ne dure que quelque jours… Mais on y arrive!

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  2. J’ai bien aimé le « Or c’est précisément grâce à la technique de la kérotakis…. » C’était intentionnel ?
    Plus sérieusement, félicitations pour ce très bel article très bien documenté et toujours ce style inimitable…!

    Aimé par 1 personne

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