Adrienne Bolland, guerrière du ciel ou poisson d’avril ?

Mon héroïne du jour s’appelle Adrienne Armande Pauline Bolland, et elle est née en 1895 à Arcueil, dans la banlieue parisienne. Petite dernière d’une fratrie de sept enfants, c’est une fillette souvent malade et une écolière indisciplinée. À l’âge de quatorze ans, son paternel, Henri Boland, décède subitement. Adrienne comprend alors qu’elle devra travailler dur pour soutenir sa mère qui sombre peu à peu dans la précarité. Mais la jeune fille, qui a l’âme vagabonde et rêve d’évasion, n’oublie pas pour autant ses rêves et son vœu le plus cher : devenir pilote d’avion.

Aussi à vingt-trois ans, malgré la désapprobation de son entourage, Adrienne apprend la mécanique et entame une formation de pilote d’essai auprès du pionnier de l’aviation René Caudron. Sérieuse et déterminée, elle obtient en quelques mois son brevet de pilotage. Je précise qu’à cette époque seule une poignée de femmes sont parvenues à décrocher ce brevet ; parmi les aviatrices, Adrienne est la « 12e bis » (pour ne pas prononcer le chiffre qui porte la guigne).

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Adrienne Bolland, journal El Grafico, 19 mars 1921.

Dans sa combinaison de toile, avec son bonnet de cuir enfoncé sur la tête, Adrienne a une dégaine de jeune mécano. Elle est toute menue, mais elle n’hésite pas à exhiber ses biceps musclés et nerveux aux incrédules qui raillent sa frêle physionomie.

Malgré son jeune âge, Adrienne est déjà une excellente pilote, la science aérodynamique n’a déjà plus de secrets pour elle, et surtout, elle n’a peur de rien. À l’occasion de meetings aériens, cette acrobate de l’air multiplie les prouesses techniques, les audacieux loopings et les vrilles tourbillonnantes. Un an après avoir commencé sa formation, le 25 août 1920, elle réalise son premier exploit en devenant la première femme à traverser la Manche depuis la France, par un sale temps brumeux qui plus est !

Quelques mois plus tard, l’intrépide aviatrice avide de sensations fortes – qui, au passage, vient tout juste de remporter le record féminin du looping (98 boucles) – décide de s’envoler pour une mission encore plus périlleuse : survoler la cordillère des Andes culminant à 7 000 mètres d’altitude (sommet de l’Aconcagua). Autour d’elle, tous prennent cette jeunette pour une folle inconsciente. Il faut dire que cinq aviateurs sud-américains y ont déjà laissé leur peau et qu’Antonio Locatelli, qui avait réussi à survoler la cordillère par le sud (la partie la moins dangereuse), s’était juré de ne jamais renouveler une telle entreprise.

Mais Adrienne est d’une autre trempe. Au printemps 1921, du haut de ses vingt-cinq jeunes années, elle débarque en Amérique du Sud pour faire quelques essais à bord de son avion biplan, un Caudron G-3 à moteur de 80 chevaux. Mais l’engin, un véhicule au fuselage archaïque, peine à monter au-delà de 4 000 mètres d’altitude. Ça ne va pas le faire  ! Elle demande alors à René Caudron qu’un avion plus puissant lui soit envoyé. Malheureusement, sa demande n’aboutit jamais. Qu’à cela ne tienne, refusant de rentrer bredouille, elle décide de tenter de relever le défi à bord de son G-3. Après tout, ne dit-on pas « ce que femme veut, Dieu le veut »  ?

Après s’être entraînée, des jours durant, par un temps si mauvais que les autres avions ne sortaient pas des hangars, Adrienne, qui s’est informée de la hauteur approximative des sommets, annonce officiellement son départ pour la dangereuse traversée.

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La Vie aérienne, 16 octobre 1920. Gallica.

Au matin du 1er avril 1921, à 7 h 20 très exactement, nantie de son altimètre, d’une bonne boussole et de 9 heures d’essence, Adrienne grimpe dans son coucou et décolle de Mendoza, une petite ville argentine située aux pieds de la chaîne andine. Au sol, on peut lire l’inquiétude dans les regards des milliers de spectateurs rassemblés et de son mécanicien qui, à ce moment-là, ne donne pas cher de sa peau. Sa peau, justement, est entièrement recouverte de graisse, des pieds à la tête, pour éviter les morsures du vent glacial qui souffle sur les hautes cimes enneigées. Et la voilà partie pour survoler les redoutables et dantesques montagnes  !

Mais peu de temps après son départ les ennuis commencent. Voici ce qu’Adrienne raconte au journal Le Gaulois : « Je fus victime peu après mon départ d’un accident qui me gêna énormément, le caoutchouc retenant mes lunettes se rompit et je dus dans ces conditions continuer mon voyage, recevant dans les yeux un vent glacial. Je ne vous cacherai pas que lorsque, à l’altitude de 4 100 mètres, je me suis trouvée en présence des monts de la cordillère des Andes, j’ai douté de les franchir. Le poids de mon appareil m’inquiétait. Je manœuvrais alors en conséquence jusqu’à une perte complète de 50 kilos de combustible  ; j’avais alors devant moi les monts Toutoungato (sic) et l’Aconcagua, qui ne m’offrait qu’un espace restreint de 150 mètres. Je n’avais pas à hésiter, le moment était critique  ; mais, résolue à réussir, je fis l’impossible et je franchis ce passage sans incident. »

À 9 h 40, après avoir passé avec une maestria digne des pilotes les plus aguerris le dangereux col de Las Cuevas, Adrienne vient de franchir les Andes. Mais là-haut, les courants qui soufflent sur la monstrueuse cordillère sont d’une rare violence et son avion est secoué comme sur une mer en furie. Pour ne rien arranger, les conditions climatiques deviennent de plus en plus insupportables et le vent glacial la pénètre jusqu’aux moelles : « Le froid était encore plus vif, l’engourdissement s’en prenait à la tête, je croyais pleurer des larmes de sang tant cela me faisait mal » rapporte-t-elle au  Miroir des sportsPourtant Adrienne n’est pas femme à abandonner la partie ; elle a le cœur solide, des nerfs d’acier, et surtout, mourir n’est pas une option. Pas aujourd’hui Satan  !

Il lui faut donc atterrir coûte que coûte. Avec un sang-froid admirable et toute la détermination du monde, elle se cramponne à la carlingue et maintient le manche à balai. Ça y est, elle aperçoit bientôt, au loin, la ville de Santiago du Chili, et un drapeau tricolore étendu sur la piste d’atterrissage. Les oreilles bourdonnantes et les yeux congestionnés, elle met immédiatement le cap sur la ville providentielle et amorce la descente pour se poser, comme une fleur, précisément devant le drapeau français. La classe internationale !

À son arrivée sur la terre ferme, elle est à deux doigts de l’évanouissement lorsque des bras puissants l’extirpent de son cockpit pour la porter en triomphe. Après 4 h 15 d’un vol épique qui fait d’elle la première femme à avoir réalisé cette dangereuse traversée, elle est accueillie par les acclamations d’une foule en délire.

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Le Miroir des sports, 11 août 1921. Gallica.

Des milliers d’admirateurs ont envahi les lieux pour l’applaudir et la questionner. Des banquets sont même organisés en son honneur. Mais, ironie du sort, après ce haut fait de gloire et d’audace, l’ambassadeur de France à Santiago n’a pas jugé nécessaire de se déplacer pour féliciter l’incroyable performance de sa compatriote. Voici l’excuse bidon qu’il servit à notre héroïne : « Je n’aurais jamais cru que vous réussiriez tant la tâche était au-dessus des forces féminines. J’ai pris l’annonce de votre succès pour un poisson d’avril. Ce n’est que lorsque j’ai appris votre réussite par les voix officielles que je suis venu vous féliciter. » Oh, le con faquin…

Pourtant, en ce jour glorieux, la jeune femme vient de faire triompher l’aviation française aux yeux du monde. Le Chili décide même de la décorer de l’ordre du mérite et, pour ce faire, fait voter un décret spécialement à son attention.

À son retour sur le sol natal, à Paris, point de réception à la gare ni d’honneurs officiels. Nul n’est prophète en son pays, paraît-il. Mais Adrienne s’en fiche, elle connaît sa valeur et n’a besoin de personne pour lui rappeler. Quand elle répond aux questions du Figaro sur son incroyable exploit, elle le présente comme une bagatelle : « Ce n’était rien de bien terrible, vous savez. Pourtant, avant que je ne prisse mon vol, tout le monde, en Argentine, me déconseillait cette tentative. D’aucuns prétendirent même que j’étais folle. Rien n’y fit. J’étais résolue à le faire puisque je l’avais décidé. »

La France se rattrape toutefois, en 1924 (à la bourre, comme la cavalerie  !), en décernant à Adrienne le titre de chevalier de la Légion d’honneur tandis qu’elle continue à faire parler d’elle en battant de nouveaux records. À Orly, elle effectue 212 loopings en 1 h et 13 minutes !

En 1930, elle épouse le pilote d’avion et as de guerre Ernest Vinchon. Femme engagée, elle milite pour le droit de vote des femmes et sera vivement critiquée. Ses détracteurs tenteront à plusieurs reprises d’attenter à sa vie en sabotant son avion, occasionnant sept accidents graves desquelles elle réchappe toujours. Lorsque survient la Seconde Guerre mondiale, Adrienne, qui vit en zone occupée, entre dans la Résistance avec son mari. Au sein du réseau CND-Castille du Loiret, ils participent au repérage de terrains permettant l’intervention des Forces aériennes françaises libres et facilitent de nombreux parachutages. Enfin, en 1971, cinquante ans après son vol historique au-dessus de la cordillère des Andes, Adrienne Bolland — 75 ans au compteur  ! — remonte à bord d’un avion quadriplace pour survoler à nouveau les redoutables et dantesques montagnes des Andes. Elle meurt à Paris quelques années plus tard, le 18 mars 1975, à l’âge de 79 ans. Une grande madame !

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Adrienne Bolland, France-Aviation, 15 mai 1971. Gallica.

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