Réussir son mariage grâce aux pratiques magiques de nos ancêtres

Oyez, aimables lecteurs de Savoirs d’Histoire, le scoop du jour : je me marie dans quelques semaines. Oui-da ! Du coup, c’est avec une ardeur toute particulière que je suis allée fouiner du côté des textes anciens relatifs aux solennités du mariage. Et le moins que l’on puisse dire à ce propos, c’est que nos aïeux, surtout dans les campagnes, étaient un brin superstitieux. Oh, à peine…! En effet, les anciennes traditions populaires du mariage regorgent de croyances tenaces héritées bien souvent du Moyen Âge, une époque où les rites païens et chrétiens s’interpénétraient folâtrement, donnant lieu à des usages pour le moins curieux. Je le confesse, certains de ces rituels m’ont fait me tordre de rire ; j’ai donc décidé de vous présenter ici un florilège des plus pittoresques us et des plus plaisantes coutumes liées aux épousailles.

À la vérité, un tel sujet aurait mérité de faire l’objet d’une plus vaste et profonde enquête mais, le temps m’étant compté, j’ai dû me résoudre à abandonner l’entreprise d’une étude exhaustive et savante qui, par ailleurs, vous aurait sans doute fait détaler comme des lapins de garenne un jour d’ouverture de la chasse. Acceptez donc, amis lecteurs, cette modeste et riante esquisse, composée de documents épars et de sources parfois contradictoires selon les époques et les régions. Bref, laissez-moi simplement vous conter quelques-unes de ces vieilles légendes et croyances qui grouillent dans les bas-fonds de la littérature populaire et que les auteurs et folkloristes du XIXe siècle se sont fait un malin plaisir de dépoussiérer.

Romans champêtres de George Sand, 1860. 1
Romans champêtres de George Sand, 1860. Gallica.

Dans la France d’antan, quand une fille plaisait à un garçon, et après que celui-ci lui ait fait une cour pressante, il lui fallait obtenir sa main auprès de sa famille. Le soupirant faisait alors appel à une personne de confiance, une sorte d’entremetteur, qui se chargeait d’aller faire la demande en mariage, en y mettant toutes les formes et en n’omettant point de faire valoir les qualités du futur.

Mais, à vrai dire, pour l’entremetteur, la réussite de cette honorable mission se jouait avant même qu’il ne prononce le moindre mot. Comme le rapporte l’historien François Lebrun dans son ouvrage Croyances et Cultures dans la France d’Ancien Régime, le gros de la besogne se faisait sur le trajet qui le conduisait à la maison des futurs beaux-parents et durant lequel il fallait être attentif aux moindres signes :

« Si la ou les personnes qui se rendent au domicile de l’éventuelle fiancée pour faire la demande, rencontrent en chemin quelque individu ou animal de mauvais augure, si elles sont tirées par-derrière et retenues par leur manteau ou leur robe, si leur pied trébuche, si elles éternuent ou ont l’oreille gauche qui tinte, elles n’ont plus qu’à s’en retourner sur leurs pas, le mariage ainsi conclu serait désastreux. Au contraire, si elles rencontrent un individu ou un animal d’heureux présage, si elles entendent de loin le tonnerre, si leur oreille droite teinte ou leur narine droite saigne, si elles voient voler un oiseau de saint Martin, elles peuvent s’acquitter sans crainte de leur mission, le mariage sera heureux. »

Bref, une fois que le messager — un mouchoir de coton enfoncé dans le blair pour empêcher l’hémorragie nasale — avait présenté sa demande et que celle-ci avait reçu un accueil favorable, l’accord était scellé entre les deux familles par la cérémonie des accordailles (les fiançailles), lors de laquelle les parents et amis jetaient les bases de l’union, le montant de la dot, etc.

Et si la fille n’était pas très enthousiaste à l’idée de ce mariage, me demanderez-vous ? Pas d’inquiétude. On trouve dans les Croyances et légendes du centre de la France (1875) du folkloriste Germain Laisnel de La Salle, quelques subterfuges magiques pour l’épouser à l’insu de son plein gré :

« Il arrive parfois que le soupirant agrée aux parents, tandis qu’il déplaît à la jeune fille. En cette circonstance, l’amoureux a un moyen fort simple d’amener la récalcitrante non seulement à composition, mais de se faire, à son tour, désirer et rechercher par elle : il n’a qu’à lui bailler du tortiau. Le tortiau est une sorte de petite galette que l’on place sous la nappe d’un autel, et sur laquelle un prêtre, à son insu, dit la messe et répand sa bénédiction. Il suffit de faire manger, en guise de pain bénit, un morceau de ce tortiau à une fille ou une veuve pour qu’à l’instant même elle s’affole de celui qui lui a donné. »

Diantre, l’abominable magouille !

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Tiens, du tortiau ! Romans champêtres de George Sand, 1860. Gallica.

Bon, eh bien ! puisque tout le monde est content, il ne reste plus qu’à se rendre aux noces. Et vous allez voir que pour les deux promis, rien n’est joué. Car ils savent que de drôles d’aventures les attendent encore…

Le jour des épousailles venu, les futurs mariés et les gens de la noce se mettent en marche pour l’église où ils doivent recevoir la bénédiction nuptiale du curé. Le tout dans le calme et la discipline. Non, je plaisante. Comme on peut le lire dans Traditions populaires, croyances superstitieuses, usages et coutumes […] (1848) de Nicolas-Louis-Antoine Richard, dans les Vosges ainsi que dans de nombreuses autres régions de France :

« Le cortège est précédé d’un violon et d’une clarinette, musique obligée et traditionnelle du village, les garçons ne faisant faute de crier de toute la force de leurs poumons le thiou hihi va longué […] et n’oubliant pas le vieil usage de leurs pères de tirer fréquemment des coups de pistolet près de la jeune mariée, souvent même entre ses jambes. On assure que loin de s’effrayer de ces explosions subites d’armes à feu, elle paraît s’en divertir beaucoup, tant elle est persuadée aussi que son mariage ne serait pas convenablement célébré si on n’y faisait qu’une faible et mesquine consommation de poudre ; ce qui ferait augurer encore que devenue mère, elle ne sera pas bonne au lait, c’est-à-dire bonne nourrice. »

L’idée, vous l’aurez compris, est donc de faire un boucan d’enfer pour éloigner les mauvais génies et pour rameuter les badauds à des kilomètres à la ronde. Le mariage est une cérémonie publique et l’on veut s’entourer d’un maximum de témoins venus des bourgs et des villages alentour.

cortège mariés
Usages et coutumes d’Alsace, 1902. Gallica.

Autre divertissement sur le chemin de l’église, la coutume sadique de la poule nuptiale. Voulez-vous l’ouïr ? Elle nous est rapportée par Laisnel de La Salle :

« Aux environs d’Éguzon (Indre), on porte devant la fiancée, lorsque le cortège est en marche, une poule blanche, choisie autant que possible dans la basse-cour de la jeune-fille. De temps en temps on fait crier la pauvre bête en lui arrachant quelques plumes. […] Cette poule blanche est certainement ici l’image de l’innocence et de la chasteté, car, dans les Vosges, où cet usage était autrefois connu, on refusait l’hommage de la poule blanche à toute mariée dont la réputation était équivoque. À Éguzon, on finit par tuer à coups de bourres de pistolet l’inoffensif animal, ce qui semble compléter l’allégorie. »

Hum, charmant.

Heureusement, nous voici arrivés à l’église. Et les futurs mariés ne vont pas pouvoir en profiter pour roupiller, car ils doivent rester sur leurs gardes. Il leur faut notamment surveiller que les deux cierges disposés devant eux restent bien allumés. Oui, car « si l’un des deux cierges s’éteint avant la fin de la célébration, cela signifie que celui des époux devant lequel il se trouve mourra infailliblement dans l’année » comme le rapporte François Lebrun. Bonjour l’angoisse !

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Rondes et chansons populaires illustrées, XIXe siècle.

Vient le moment de la bénédiction des anneaux, encore une bonne occasion de rigoler ! Dans Le folklore bourbonnais (1948) de l’historien et folkloriste Camille Gagnon, on peut lire ceci :

« Si l’époux tient à rester maître chez lui, qu’il veille à pousser à fond l’anneau nuptial au doigt de son épouse. Au contraire, si l’épouse parvient à sortir ou à retourner l’anneau mis à son doigt ou encore à l’arrêter avant la deuxième phalange, elle possèdera l’autorité dans le ménage. Elle était encore plus sûre d’imposer sa prédominance au cas où elle arriverait à se lever la première pour l’Évangile. »

Le même auteur nous dit encore :

« En quelques villages non précisés, pendant la messe de mariage, le garçon d’honneur, quittant sa place, venait jusqu’à la mariée, pour lui donner des petits coups de pied sur les talons. En certains autres, à la même occasion, il lui enlevait sa jarretière ou un ruban qu’elle avait caché à l’avance sous son fichu. »

Pas très catholique tout ça ! Laisnel de La Salle est quant à lui formel :

« Si, dans l’instant où le nouveau couple s’agenouille devant l’officiant, l’époux vient, par hasard, sans préméditation, à mettre le genou sur un pan de la robe de la mariée, tenez pour certain qu’il ne se laissera jamais, en aucun cas, mener par sa femme. »

Bah, non… c’est juste qu’il est maladroit. Enfin bref, après ces menus rebondissements, le curé, garant de la légalité de l’union, vérifie en présence des témoins la validité de l’engagement réciproque des jeunes gens. Comme le rappelle l’historien André Burguière, à l’origine, seul le bonhomme avait son mot à dire, c’est seulement à partir du XIIIe siècle que l’acceptation devient mutuelle et qu’apparaissent, des formules telle celle du rituel de Troyes (1540) que les deux conjoints doivent répéter successivement :

« Je te prends ma femme (mon mari) et mon épouse (époux) et te promets que je te porteray foy, loyauté de mon corps et de mes biens et te garderay sain et malade en quelque état qu’il plaira à dieu que tu soyes. Ne pour pire, ne pour meilleure, je ne te changeray jusqu’à la mort ».

Parfois l’échange symbolique d’un objet en « nom de mariage » peut également servir à matérialiser l’accord entre les deux amoureux. À défaut d’objet, un godet de vin vidé par les deux amoureux permet d’attester de leur approbation. Mais cet échange symbolique peut aussi prendre d’autres formes originales, comme le démontre une déclaration, dénichée par Burguière dans un fonds judiciaire, celle d’un dénommé Pierre Pellart à sa douce Marguerite, en 1532 :

« Marguerite, afin que tu n’ayes pas paour que je t’abuse, je metz ma langue en ta bouche, en nom de mariage. »

Ici, c’est le transfert de salive qui scelle le contrat entre les deux fiancés. Mais je préfère encore la technique de la maligne Bernarde, qui savait comment la jouer avec son Jean Geoffroy :

« Bernarde, en 1483, introduit sa main dans la gibecière de Jean Geoffroy, la retire pleine de monnaie, et lui dit : « Me donnez-vous cecy pour en faire ce que je voudray ? — Oui, dit Jean Geoffroy. » Lui rendant ses pièces de monnaie, elle ajoute : « Tenez, et je vous les redonne en loyauté de mariage… »

Bref, Burguière le résume très bien : « boire dans le gobelet qu’on vous tend, porter à ses lèvres la flûte qu’on vous prête, manger la poire qu’on vous offre, etc. ; à partir du moment où les objets ont été présentés en « nom de mariage », ils sont investis d’une force magique et le moindre contact physique avec eux vous fait contracter un lien irréversible avec celui qui les propose. »

Enfin, la célébration s’achève après que les mariés aient échangé un langoureux baiser et surtout qu’ils aient joint leurs mains, geste obligatoire pour rendre le contrat effectif. Allez, tope là !

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Rondes et chansons populaires illustrées, XIXe siècle.

À la sortie de l’église, toute la noce accompagne les nouveaux mariés chez eux, au son des pistolades et des explosions de joie. Mais arrivés devant leur maison, les tourtereaux peuvent parfois avoir quelques surprises :

« Aux environs de Cluis et ailleurs, les mariés trouvent un balai placé en travers de la porte. Si la jeune épouse est bonne ménagère, elle relève le balai et le remet à sa place habituelle. Si elle passait par dessus sans le relever et s’en servir, cela pronostiquerait qu’elle est fainéante et désordre […]. En d’autres endroits du Berry, le seuil est libre ; seulement le mari, en entrant, prend derrière la porte un instrument de culture quelconque et va, dans la chènevière ou le courtil, bêcher ou piocher un instant, tandis que sa femme saisit une quenouille et se met à filer. »

Et pendant ce temps les convives restent là, plantés raides. Ils regardent. Voilà, voilà.

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Rondes et chansons populaires illustrées, XIXe siècle.

Après ce petit interlude passionnant, rien de tel que d’aller vider quelques tonnelets, et ça tombe bien, car c’est l’heure de festoyer. Un plantureux repas est alors servi aux convives et tandis qu’ils se gaudissent autour des victuailles, la mariée a plutôt intérêt à serrer les cuisses. En effet, si l’on en croit Laisnel de la Salle :

« Un jeune garçon alerte et subtil, profitant du bruit et de la confusion qui règnent dans l’assemblée, se glisse sous la table occupée par les nouveaux époux, et enlève adroitement l’une des jarretières de la mariée. Il reparaît aussitôt, se faisant gloire de sa conquête aux yeux de toute l’assistance qui l’applaudit et avec laquelle il partage joyeusement son trophée. Ce larcin emblématique annonce à la jeune épouse la perte prochaine d’un trésor plus précieux. »

Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont dites !

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Rondes et chansons populaires illustrées, XIXe siècle.

Après les bourrées et les rigodons, les mariés se retirent dans leurs pénates. C’est alors que le curé, selon un très vieil usage, venait parfois bénir les mariés jusque dans leur couche. Cette benedictio thalami comme on l’appelait, était ponctuée de chansons et de plaisanteries grivoises de la part du prêtre, qui avaient pour fonction de conjurer les menaces de stérilité sur le couple. M’est avis qu’on ne regrettait pas sa soirée !

Pourtant, comme le rappelle André Burguière, depuis le concile de Trente (XVIe siècle), l’Église n’a eu de cesse de tenter d’éradiquer ces formes exubérantes de la dévotion populaire : « les déguisements et actions indécentes », « les chansons déshonnêtes, danses dissolues » ainsi que leurs accompagnements musicaux, affirmant que « les curés ne souffriront pas des hautbois, violons ou autres semblables instruments dans l’église, à l’occasion des mariages ». Parce que ça va bien la gaudriole ! Mais, que voulez-vous, les pratiques superstitieuses et les rites populaires étaient si enracinés dans les traditions de nos campagnes que quelques-uns de ces rituels avaient encore cours au début du siècle dernier. Après vous avoir donné quelques conseils pour réussir votre mariage, je reviens le mois prochain pour vous parler de mariages qui ont mal tourné. Car, nous le verrons, quand les sorciers s’en mêlaient la noce pouvait vite virer à la psychose démonomaniaque…

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4 réflexions sur “Réussir son mariage grâce aux pratiques magiques de nos ancêtres

  1. Le gentil promis est il au courant que la jolie fiancée est aussi un rat de bibliothèque ? Notre Dame étant provisoirement indisponible , où se déroulera la cérémonie que je puisse lui offrir un garde page ? Quoi qu’il en soit ,musique ,pétards ,riz et vœux de bonheur aux heureux mariés !!!

    Aimé par 1 personne

  2. Chouette idée de sujet, qui je suppose fut d’autant plus amusant à creuser.

    Je sais maintenant que même si j’étais né quelques siècles plus tôt, l’occasion de râler sur les pétarades de mariages de mariage m’auraient été donné !

    Aimé par 1 personne

  3. Ce galant billet offre une lecture agréable et très divertissante. Mes plus sincères félicitations pour votre mariage, chère demoiselle ! Je prépare moi-même le mien, qui aura lieu l’année prochaine. Ayant trouvé d’autres anecdotes et rituels sympathiques sur les pratiques de mariage en Scandinavie à l’orée de l’époque moderne, je pourrais me hasarder à l’écriture également d’un chapelet de paragraphes sur le même thème que j’espère aussi élégant que le vôtre. Très cordialement, Asinus.

    Aimé par 1 personne

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