Timour le Boiteux et ses pyramides de crânes humains

Aujourd’hui, c’est décidé, nous chevaucherons dans les steppes d’Asie à l’époque des grandes conquêtes mongoles, sous un ciel où tourbillonnent des aigles voraces, pour nous « attaquer » à ce célèbre personnage que les Occidentaux appellent Tamerlan, j’ai nommé le redoutable Timur Lang. Et hue cocotte !

C’est non loin de Samarkand, le 8 avril 1336, que le petit Timour s’éveille à la vie, « les poings fermés sur des caillots de sang », si l’on en croit la légende. Pas besoin de consulter les devins et les chamans pour comprendre que cela n’augure rien de très poétique. En effet, fils du chef de la tribu nomade des Bārlās — une tribu turco-mongole de bergers originaires des hauts plateaux d’Asie – Timour va devenir, à la suite d’Attila et de Gengis Khan dont il se revendique le successeur, un des conquérants les plus sanguinaires de l’histoire. Préparez-vous, il va y avoir de l’hémoglobine !

Mais tout d’abord, brossons rapidement le portrait tailladé de cicatrices de ce guerrier légendaire. Timour perdit sa mère très tôt et connut une jeunesse rude et violente en Transoxiane, au milieu des siens : des nomades d’origine mongole, turquisés au fil des siècles et convertis à l’islam. Le jeune homme est habile au combat et hardi cavalier. Il le restera d’ailleurs après une importante blessure à la jambe droite qui le fera claudiquer toute sa vie et lui vaudra son surnom de Timur Lang, qui signifie l’« Homme de fer boiteux ». En plus d’aller clopin-clopant, Timour le Boiteux devint par la suite infirme d’un bras et borgne de l’œil gauche. On dit encore qu’il ne lui restait qu’un seul testicule… Un véritable Picasso période déstructurée, comme dirait Mirette ! Bref, notre estropié revient de loin et cela explique peut-être son humeur batailleuse et son petit côté maniaque de la décollation. Car, comme vous allez le voir, notre conquérant avait contracté la furieuse habitude de raccourcir ses ennemis afin d’édifier de lugubres pyramides à l’aide de leurs crânes.

Voici l’homme, prêt à dégainer son tranchelard !

tamerlan
Tamerlan, empereur des Tartares (XVIe siècle), BnF (Gallica).

En 1370, l’intrépide cavalier des steppes est âgé de trente-quatre ans lorsqu’il prend les rênes du pouvoir dans sa Transoxiane natale, une région qui correspond grosso modo à l’actuel Ouzbékistan. Après s’être fait proclamer « Grand Émir », Timour tente de réaliser son rêve : rénover la dynastie gengiskhanide et instaurer une domination mongole en Asie centrale. Et pour ce faire, il va agir en véritable dictateur. Il choisit de s’établir à Samarkand, qui devient sa capitale, et y fait ériger son palais ainsi que de somptueux monuments à sa gloire ou en l’honneur de ses épouses — il en aura dix-huit, ainsi que vingt-et-une concubines. Puis, il part à la conquête de l’Asie centrale, profitant de sa puissante armée pour attaquer les provinces voisines. En trente-cinq ans de règne (1370-1405) et de guerres incessantes, Timour assiège des centaines de villes qu’il met à feu et à sang et soumet un vaste territoire, de l’Inde à la Syrie, de la Perse aux frontières de la Chine. Au cours de ses campagnes militaires il est aidé de ses fils, nommés à la tête de ses armées et gouverneurs des provinces conquises. Les sabots de son cheval résonnent dans les vastes plaines et font frémir d’effroi toute âme qui vive, à des lieues à la ronde…

Timour, la terreur des steppes

Tout comme Gengis Khan, qui avait rêvé de régner sur la terre entière, Timur utilise la terreur comme instrument de guerre et fait preuve d’une grande cruauté à l’égard des populations vaincues. Certaines enluminures du manuscrit de l’Histoire des Mongols (vers 1440) de Rashīd al-Dīn, conservé à la BnF, témoignent des exécutions collectives et des atrocités perpétrées par les Mongols.

Bibliothèque nationale de France, Département des manuscrits, Supplément Persan 1113, f 98v
BnF (Gallica), département des manuscrits, supplément persan 1113, f. 98v.
BNF Département des manuscrits, Supplément Persan 1113, f 242v
BnF (Gallica), département des manuscrits, supplément persan 1113, f. 242v.

Et le moins que l’on puisse dire c’est que Timour, fidèle à la tradition, ne fait pas dans la dentelle. Toute ville qui lui résiste est anéantie. Son armée pille, viole, zigouille et crame tout pour ne laisser qu’un champ de ruine. Seuls les artistes, les lettrés, les savants ou les religieux sont épargnés pour être envoyés à Samarkand qui, de fait, devient rapidement un grand centre artistique et intellectuel.

Pour dissuader ses ennemis, l’armée timouride laisse derrière elle les vestiges de sa fureur sous la forme de « montagnes de corps humains ou de têtes ayant servi à édifier des tours d’hommes et d’argile » pour reprendre les mots d’Anna Caiozzo, professeur d’histoire médiévale. Vous avez bien compris, il s’agit de constructions en forme de tour ou de pyramide, érigées grâce à une habile imbrication de têtes décapitées mêlées au mortier. Non, ça n’est pas ce que l’on fait de plus élégant sur le plan architectural… Bref, avant les casseurs-flotteurs, il y eut Timour, l’égorgeur-bâtisseur.

Selon l’historien spécialiste des mondes turc et mongol Jean-Paul Roux, ce serait le troisième fils de Timour, Miran Chah, qui, à la tête d’un des escadrons de son père, aurait, le premier, ordonné la construction d’une de ces pyramides mêlées d’os et de chair après avoir réprimé la révolte de la ville de Hérat en 1382. Il semble que Timour trouva cette technique de dissuasion assez efficace puisqu’à partir de ce moment, et assez systématiquement, Tamerlan laissera sur son passage, le long des routes ou devant les murailles écroulées des villes conquises, ce que Jean-Paul Roux a appelé des « minarets de crânes ».

L’année suivante, en 1383, la région du Sistan se révolta à son tour : « On mêla près de 2 000 captifs vivants à la brique et à la glaise pour ériger des minarets », rapporte encore Jean-Paul Roux. Cette fois-ci, on n’a pas pris la peine de séparer les têtes des corps et les pauvres diables furent intégrés tout vifs à l’infâme construction. En 1387, la population mâle de la ville d’Ispahan se rebella contre les collecteurs d’impôt de Timour. Elle le paya cher. Timour fit ériger devant les portes de la ville pas moins de trente-cinq pyramides à partir de leurs soixante-dix mille têtes coupées. Ces monticules de crânes aux orbites creuses, ruisselants de sang visqueux et de boue, jalonnent ainsi le parcours de ce terrible conquérant. Et les horreurs se poursuivirent lors de la conquête de l’Inde où, à Delhi en 1398, sourd aux râles et aux hurlements, il fit égorger cent mille prisonniers qui alourdissaient les rangs de son armée. En 1400 cependant, Timour changea de technique en entassant quatre mille cavaliers arméniens dans les fossés de la ville de Sivas qu’il recouvrit de terre. Bref, comme je vous le disais, on ne plaisante pas avec le Boiteux.

Dans son ouvrage Tamerlan, l’historien Lucien Kehren raconte que notre homme se montra particulièrement impitoyable lorsqu’il vint reprendre Bagdad en juillet 1401 : « Il fit proclamer que chaque soldat devait apporter la tête d’un habitant pour que l’on élevât des tours avec ces sinistres trophées. On dénombra quatre-vingt-dix mille victimes, car les secrétaires de l’armée comptèrent cent vingt tours de sept cent cinquante têtes chacune. » Une véritable boucherie. Avant de partir, Timour fit raser Bagdad, réduisant en cendres cette splendide métropole aux joyaux d’architecture. Une miniature du Ẓafarnāme ou Histoire glorieuse de Tīmūr de Sharaf al-Din Ali-Yazdi (1552) conservé à la British Library, témoigne du massacre de Bagdad. On y voit, au centre, un de ces abominables minarets de crânes et les soldats de Tamerlan apportant à leur souverain les têtes qu’ils ont chassées.

British Library, Or. 1359, f. 389v
British Library, Or. 1359, Iran (XVIe siècle), f. 389v.
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Tenez, je vous prête ma loupe…

 

Tamerlan vs Bajazet

Pendant ce temps, non loin de là, un autre gusse est en train de marcher sur les plates-bandes de Timour, c’est Bayezid Ier, plus connu en France sous le nom de Bajazet. Ce sultan ottoman vient de se lancer dans la conquête des Balkans après s’être emparé de la Bulgarie, de la Serbie, de la Grèce… Il se déplace si rapidement avec ses troupes qu’on l’a surnommé « l’Éclair », vers l’infini et au-delà ! Et c’est ainsi que ses chevaux hennissants aux narines fumantes étaient arrivés vers le Danube, aux portes de l’Italie. Bajazet avait alors menacé de renverser la papauté et de venir faire brouter son canasson sur l’autel de saint Pierre, dixit Bossuet ! Le pape Boniface IX — qui à l’annonce de la nouvelle avait manqué passer ad patres — avait alors lancé un appel à la croisade auprès de toutes les cours européennes pour qu’on vienne presto sauver sa pomme la Chrétienté. Ni une ni deux, des milliers de chevaliers croisés avaient été envoyés de tout l’Occident pour repousser les Ottomans. Mais le 25 septembre 1396, lors de la bataille de Nicopolis en Bulgarie, Bajazet, aidé de sa célèbre milice de janissaires (les Yeniçeri en turc, qui signifie « nouvelle troupe ») avait écrasé les armées chrétiennes, tombées sous les pluies de flèches des archers ottomans. Bajazet avait ensuite envoyé à la mort plus de trois mille croisés qui avaient été fait prisonniers. Tout ça pour dire que Bajazet n’était pas non plus un enfant de chœur et il s’apprêtait maintenant à assiéger Constantinople. Timour décida donc de se le faire.

Au commencement de l’année 1402, le Boiteux déboule au grand galop dans la plaine d’Ankara, en Asie Mineure, où ses armées rencontrent celles de Bajazet, au petit matin du 2 juillet. C’est la célèbre bataille d’Ankara. Timour n’a pas fait les choses à moitié ce jour-là, et il est venu accompagné de ses cinquante éléphants de guerre, portant chacun sur leurs dos des tourelles remplies d’archers. Derrière lui, ralliée sous son oriflamme de couleur noire arborant un dragon d’argent, l’armée timouride, foule innombrable de heaumes coniques, attend, écumante et prête à en découdre. Pendant toute la journée, la bataille fit rage et un million d’hommes, dit-on, se collèrent des gnons sous un soleil de plomb. À la tombée de la nuit, Bajazet, dont l’armée était en déroute, fut fait prisonnier ainsi que sa femme et ses filles qui furent envoyées illico rejoindre le harem de Timour. Le sultan ottoman, quant à lui, fut amené poings liés devant un Tamerlan triomphant.

La légende veut que Timour ait, dans un premier temps, traité son prisonnier avec urbanité, mais que face à ses multiples tentatives d’évasion, il l’ait finalement fait enfermer dans une cage de fer. On raconte encore que le sultan ottoman qui, outré et humilité, s’agitait dans sa cage comme un diable au fond d’un bénitier, y serait mort peu de peu de temps plus tard d’un accès de rage. D’autres affirment qu’il se serait empoisonné à l’aide d’un puissant poison contenu dans une de ses chevalières. Une chose est sûre, le sultan n’a pas digéré l’affront que lui fit Timour.

Tarmerlan et Bajazet.jpg
Tamerlan humiliant Bajazet, Sotheby’s (XVIe siècle).

Cette page enluminée datant du XVIe siècle et conservée chez Sotheby’s présente Bajazet, sanglé au pied de la table lors d’un festin de Tamerlan, condamné à picorer les miettes ou encore lui servant de marchepied avant de se retrouver tel une bête en cage.

Tamerlan sort grand vainqueur, il a mis à bas la puissance ottomane, et en profite donc pour ravager la Turquie et la Géorgie. Il semble prêt à déferler sur l’Europe quand il doit tout à coup faire demi-tour pour aller mater quelques révoltes qui viennent de se déclarer dans de lointaines contrées d’Inde et de Chine. Timour et ses troupes refluent alors vers les territoires rebelles de l’est et ne réapparaîtront plus jamais aux portes de l’Europe puisque Timour mourut en route, au sud de l’actuel Kazakhstan, en février 1405, à l’âge de 69 ans. Ouf, c’était moins une !

Le conquérant fut enterré dans un splendide mausolée de Samarkand, le Gour Emir, dans un sarcophage sur lequel il aurait demandé que soit gravée cette terrible sentence : « Lorsque je reviendrai à la lumière du jour, le monde tremblera ». [Mais pour cela il faudra d’abord que tu réussisses à soulever la lourde dalle de néphrite qui recouvre ton sépulcre, petit malin !] Après la mort de Timour, ses descendants se disputèrent le pouvoir et c’est son plus jeune fils, Shah Rukh, qui prit la tête de la prestigieuse, mais fragile, dynastie timouride. Car si bataille après bataille, Timour avait réussi à conquérir une grande partie du monde oriental, cet empire s’avèrera difficile à conserver.

Pour conclure, rappelons que les récits médiévaux dont nous disposons pour conter l’histoire de Tamerlan sont principalement l’œuvre des biographes et historiographes de cour dont s’entourait le conquérant. Ces récits mettent en exergue un souverain charismatique aimant sa famille et d’une grande piété musulmane. Ils relatent encore les jardins luxuriants peuplés d’arbres fruitiers et de fontaines ou les somptueuses mosquées aux coupoles bulbées dont il fut le commanditaire et célèbrent ses hauts faits guerriers et ses triomphes sur un ton épique. Ces œuvres biographiques, dont le Ẓafarnāme ou Histoire glorieuse de Tīmūr est l’une des plus célèbres, ont participé à bâtir sa légende personnelle, celle d’un chef de guerre, protecteur des arts et des lettres et grand bâtisseur, que certains auteurs ont même crédité de pouvoirs mystérieux, indiquant par exemple qu’il communiquait avec les anges et qu’il pouvait accéder aux cieux par une échelle ! On dit aussi Timour blagueur ! Oui, oui… C’est du moins ce que rapporte cette vieille histoire orientale tirée d’un recueil d’adages et de pensées :

blague d'Ahmed à Tamerlan

Hannn… Même pas peur ! Après ce trait d’humour quelque peu caustique, figurez-vous qu’Ahmed Kermani, ledit poète, garda toutes ses dents et se vit même offrir de la part de Tamerlan un somptueux présent. Comme quoi ! Bien entendu, ces récits dissimulent les défauts et les travers d’un conquérant qui inspirait la terreur à toutes les peuplades de l’empire, et minimisent ses campagnes guerrières dévastatrices et ses exploits tortionnaires qui firent couler tant de sang et de larmes.

Quelques siècles après sa mort, Tamerlan fit l’objet d’une grande fascination à la cour de France. Dès le XVIIe siècle, le manuscrit persan du Ẓafarnāme fut traduit en français à la demande de Colbert par François Pétis de la Croix dont l’ouvrage Histoire de Timur-Bec paru à titre posthume en 1722, après avoir été feuilleté, en cours de traduction, par un Louis XIV très friand de ces historiettes sanglantes venues des steppes. Le terrible personnage inspira encore les poètes et les dramaturges de la Renaissance (Tamerlan et la mort de Bajazet, 1648, tragédie de Magon), mais aussi les compositeurs tels que Haendel et son célèbre opéra Tamerlano, à écouter sans modération ! Une bonne occasion pour moi, une fois n’est pas coutume, de vous quitter en musique.

Si la balade vous a plu, vous pouvez remercier votre guide dévouée et l’encourager à entreprendre de nouvelles aventures, en deux clics sur Tipeee ! Merci 😉

Et n’oubliez pas de partager cet article à foison !

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Illustration d’en-tête : Apothéose de la guerre par le peintre Vasily Verechtchaguine (1871) accompagné d’une inscription ironique en russe « dédié à tous les conquérants, passés, présents et futurs ».

 

MA BIBLIO :

  • Anna Caiozzo, « Propagande dynastique et célébrations princières, mythes et images à la cour timouride », dans Bulletin d’études orientales, tome LX, 2012, pp. 177-201.
  • Jean-Pierre Digard, Une épopée tribale en Iran, CNRS Éditions, Paris, 2015.
  • Beatrice Forbes Manz, The rise and rule of Tamerlane, Cambridge University Press, 1999.
  • René Grousset, L’empire des steppes : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan, Payot, Paris, 1939.
  • Lucien Kehren, Tamerlan, Payot & Rivages, Paris, 1980.
  • Jean-Paul Roux, L’Asie centrale : Histoire et civilisations, Fayard, Paris, 1997.
  • Jean Paul Roux, Tamerlan, Fayard, 1991.
  • Paul Henri Stahl, Histoire de la décapitation, Presses universitaires de France, 1986.
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3 réflexions sur “Timour le Boiteux et ses pyramides de crânes humains

  1. « Lorsque je reviendrai à la lumière du jour, le monde tremblera ».
    D’après la legende le jour où Guerassimov a exhumé le cercueil de Tamerlan, le 22 juin 1941, Hitler a lancé l’opération Barbarossa. Discutable, mais cela rajoute du mystique.
    Excellent article !

    Aimé par 2 personnes

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