Le cimetière des Saints-Innocents et ses emmurées vivantes

Aujourd’hui, hardis compagnons, pénétrons ensemble dans le plus vaste cimetière de Paris au Moyen Âge, le cimetière des Saints-Innocents. Petits conseils d’usage : regardez bien où vous marchez, ne touchez à rien et surtout « restez groupir » car derrière les murs de ce cimetière se déroulent des choses fort étranges… Mais, tandis que retentit au loin la plainte sinistre d’un chien errant hurlant à la lune, je vous invite à pousser l’une des lourdes portes de cet antique cimetière parisien.

Construit sur l’emplacement d’un ancien champ funéraire mérovingien, ce fameux cimetière aujourd’hui disparu était accolé à la petite église des Saints-Innocents fondée au XIIe siècle et s’étendait aux abords du marché des Champeaux sur la rive droite de la Seine, à deux pas de l’actuel quartier des Halles. Lors de la construction du mur d’enceinte de Philippe Auguste, ce cimetière, qui était jusqu’alors ouvert à tous les vents dans une vaste zone non lotie hors de la ville, se retrouva intégré au sein de la capitale et enclos de hautes murailles permettant de l’isoler quelque peu des habitations voisines. Comme vous le voyez sur ce plan de Paris datant des années 1550, nous sommes ici !

Cimetière des Saints-Innocents, Paris, carte de 1550.
Plan de Paris (cliquez !!), vers 1550.

Malgré ses épais murs de pierre, le cimetière restera, pendant tout le Moyen Âge, un haut lieu de promenade populaire pour les Parisiens. Jour et nuit, il était aussi fréquenté qu’une place publique. Eh oui, contrairement à nos cimetières contemporains où les trépassés reposent en paix, les cimetières médiévaux étaient bien souvent des lieux de commerce, de plaisirs, de jeux, voire même de rencards amoureux ! La foire, quoi… Comme le rapporte l’historien Philippe Ariès, les débordements étaient parfois tels qu’entre les XIIIe et XVe siècles les autorités ecclésiastiques furent régulièrement obligées d’interdire « à toute personne de danser au cimetière, d’y jouer à un jeu quelconque ; défense aux mimes, aux jongleurs, aux montreurs de masques, aux musiciens populaires, aux charlatans d’y faire leurs métiers suspects. » Allez hop, circulez, y’a rien à voir ! Était toutefois autorisé au cimetière des Saints-Innocents le commerce de quelques marchandes de mode, lingères et autres écrivains publics qui y tenaient boutique de prose. Ainsi, les badauds venaient faire leur petit marché (livres, étoffes, ferronnerie…) le long des échoppes de commerçants qui louaient l’emplacement de leurs étals au chapitre de l’église. Le cimetière était donc un lieu de rencontres et de va-et-vient incessants.

Pourtant notre cimetière jouissait d’une bien mauvaise renommée. Il avait notamment la réputation d’être un lieu des plus mal famés où l’on se livrait à la prostitution et autres « méchants métiers ». Il était, selon Jules Michelet, « hanté la nuit des voleurs, le soir des folles filles qui faisaient leur métier sur les tombes ». Doux Jésus ! Mais c’est qu’à cette époque les cimetières bénéficient à la fois du droit d’asile et du privilège d’immunité qui permettaient aux fugitifs et autres repris de justice d’y séjourner sans être inquiétés par les agents royaux ou par la force publique. Du coup, c’était le gros squat…

Le cimetière et l'église des Saints-Innocents. Jakob Grimer.jpg
Cimetière et église des Saints-Innocents par Jakob Grimer (1570), musée Carnavalet.

À la Renaissance, Rabelais fait d’ailleurs mention du cimetière des Innocents dans son Pantagruel (1532) lorsqu’il décrit Paris comme « une bonne ville pour vivre, mais non pour mourir ; car les guenaulx (les gueux) de Sainct Innocent se chauffouyent le cul des ossements des morts ». Autrement dit, le cimetière était jonché de tant d’ossements de trépassés, traînant dans tous les coins, que les plus miséreux ne se gênaient pas pour en ramasser quelques fagots afin d’alimenter leur maigre feu en combustible. En effet, le cimetière des Saints-Innocents était une gigantesque nécropole, lieu de sépulture de plus d’une vingtaine de paroisses parisiennes ainsi que de l’Hôtel-Dieu et de plusieurs prisons. Autant dire qu’il y avait sacrément de monde là-dessous ! Et si certains personnages fortunés s’étaient payé le luxe d’une sépulture individuelle, dans un cercueil, la plupart des dépouilles étaient enveloppées d’un simple linceul et entassées dans différentes fosses communes ; d’immenses trous creusés dans la terre qui restaient à ciel ouvert tant qu’ils n’étaient pas pleins à craquer… Des fosses qui pouvaient contenir jusqu’à mille cadavres ! Mais que l’on se rassure, une légende répandue à l’époque racontait que la terre du cimetière des Saints-Innocents avait des propriétés si destructrices qu’elle « mangeait » ses morts en seulement vingt-quatre heures. Ces racontars, comme le rappelle l’historien Philippe Ariès, avaient d’ailleurs valu au cimetière d’être baptisé le « mange-chair ». Gnom-gnom !

Autre vüe de la partie du Cimetière adossée à la rue de la lingerie et (regardant) l'extrémité de la première vue le 15 février 1786. dessin de Claude-Louis Bernier.png
Vue de la partie du cimetière adossée à la rue de la lingerie par Claude-Louis Bernier (1786).

Mais au fil des siècles, avec les nombreuses épidémies et l’augmentation de la population au sein de la capitale, le pauvre « mange-chair », bondé de cadavres, finit par faire une indigestion. Alors, pour pallier le manque de place et pouvoir continuer d’accueillir les nouveaux macchabées, on fit construire, dès le XIVe siècle, quatre galeries à arcades qui partaient de l’église et bordaient les côtés du cimetière. Ces arcades, sous lesquelles étaient installées quelques tombes de riches défunts et diverses échoppes, étaient surmontées de charniers portant le doux nom de « pourrissoirs ». C’étaient des sortes de galetas couverts d’un toit de tuiles où étaient entassés des ossements qu’on extrayait régulièrement des fosses communes pour les désengorger. L’air libre accélérait le dessèchement des os qui retournaient plus rapidement à la poussière. On dénombrait ainsi quatre charniers : le Vieux charnier, le Petit charnier (dit charnier de la chapelle de la Vierge) où fut notamment inhumée dame Pernelle la femme du célèbre alchimiste Nicolas Flamel, ainsi que le charnier des Écrivains et celui des Lingères qui devaient leurs noms aux commerces qui se tenaient juste en dessous et où déambulaient les flâneurs. Le charnier des Lingères attirait particulièrement l’œil des curieux avec sa paroi décorée d’une célèbre danse macabre datant du XVe siècle.

Charnier_at_Saints_Innocents_Cemetery.jpg
Charniers des Innocents.

Ainsi, le cimetière des Saints-Innocents s’apparentait à un immense terrain vague enclos de charniers et rempli de fosses, où se détachaient çà et là quelques croix, stèles et dalles marquant les tombes de défunts plus fortunés. Un endroit où malgré les odeurs pestilentielles et cadavéreuses, malgré l‘ambiance lugubre régnant dans les lieux et qui en aurait fait le décor idéal d’un film d’épouvante, les promeneurs étaient nombreux à se balader avec indifférence au milieu des ossements vermoulus, côtoyant les charognards venus ripailler. Cependant, outre les mendigots tendant leur sébile, les vendeurs à la sauvette et, bien sûr, les dévotes gens qui venaient enterrer leurs morts ou écouter les prêches des prédicateurs lors des grandes fêtes, le cimetière des Innocents abritait aussi de curieuses résidentes permanentes : les recluses.

Parmi les édifices du cimetière des Saints-Innocents, il existait en effet une sorte de petite loge exiguë accolée à la chapelle et portant le nom de reclusoir. Et figurez-vous que c’est confinées dans cet étroit réduit que se sont succédé, durant des siècles, des femmes enfermées vivantes à perpétuité. Dans le roman de Victor Hugo Notre-Dame de Paris, dans le chapitre « Le trou aux rats » (livre 6e, chap. 2) Hugo nous parle d’une recluse médiévale, « squelette vivant » pourrissant dans son reclusoir, qui « dormait dans la cendre, sans même avoir une pierre pour oreiller, vêtue d’un sac noir, et ne vivant que de ce que la piété des passants déposait de pain et d’eau sur le rebord de sa lucarne ». On retrouve bien là l’imaginaire macabre cher à Hugo et plus généralement aux auteurs romantiques. Mais qu’en était-il, réellement ? Grâce aux patientes recherches de l’historienne Paulette L’Hermite-Leclercq nous allons pouvoir approcher du sombre reclusoir, flambeau à la main, et faire la lumière sur cette étrange histoire d’emmurées vivantes.

Perceval et la recluse, Bibliothèque municipale de Dijon, 1450
Perceval et la recluse, Manuscrit de Tristan en prose, vers 1450, BM de DIJON, Ms. 0527 folio 084.

Si, dans les premiers temps, les reclus étaient principalement des hommes issus d’ordres religieux, à partir du XIe siècle la réclusion devient un phénomène majoritairement féminin et laïque. Il s’agit bien souvent de femmes en proie à de vifs tourments qui, à un moment de leur vie, ont décidé de poursuivre leur pèlerinage de vie humaine en cette « vallée de larmes » dans l’isolement et la solitude, à l’écart du monde. Un choix d’existence pour le moins atypique puisque les recluses, après avoir fait le vœu de clôture perpétuelle par dévotion, étaient emmurées dans leur petite cellule grise pour le restant de leurs jours. À partir de ce moment, elles étaient considérées comme « mortes au monde » et vivaient dans l’ascèse et la pénitence en vue du salut. La réclusion était pour elles une forme de pénitence salvatrice.

Catacombes et carrières de Paris, René Suttel.jpg
Isolement d’une recluse, Catacombes et carrières de Paris, René Suttel.

Lors d’un rituel d’emmurement solennel en présence de l’évêque, après une messe de Requiem, la recluse était conduite en procession, au son des cloches, vers sa dernière demeure. Là, après avoir reçu l’extrême-onction — sorte de mise à mort symbolique — la recluse pénétrait dans le reclusoir qui était soigneusement muré derrière elle. Dans certains cas sa tombe était même creusée par avance dans le reclusoir ! Une fois murée dans son tombeau, dans la pénombre de ses quatre murs, ma foi il ne restait plus à la recluse qu’à prier. C’est d’ailleurs l’unique mission qui lui était confiée : prier pour la communauté et pour la cité dont les reclus sont les protecteurs spirituels. En effet à l’époque on croit mordicus que « le reclus peut sauver la ville par la seule vertu de son sacrifice et de son intercession. » Le reclus apparaît donc comme une sorte de « fonctionnaire viager, préposé à l’oraison » selon les mots de Paulette L’Hermitte-Leclercq. Depuis sa cellule, la recluse pouvait aussi prodiguer de sages conseils et consoler les malheureux. On attribuait même à certaines la capacité de prophétiser ou d’accomplir des miracles. En contrepartie de ses prières, elle était nourrie par les habitants de la ville qui déposaient régulièrement quelques victuailles sous sa fenestrelle. Sa survie dépendait donc, en grande partie, des aumônes de la communauté et des passants.

Dès le XIe siècle, un peu partout en France et dans tout l’Occident de nombreux reclusoirs furent bâtis. Ils étaient généralement associés aux églises, aux murs d’enceinte, aux ponts, aux établissements hospitaliers ou encore aux léproseries. Ainsi, plusieurs églises parisiennes telles celles de Saint-Médard, Saint-Merry, Saint-Paul et bien d’autres encore, disposaient chacune de leur propre reclusoir. Ces reclusoirs, comme celui de l’église des Saints-Innocents, étaient dotés de deux minces ouvertures, l’une donnant sur l’intérieur de l’église afin que la recluse puisse écouter les offices et apercevoir l’autel (l’hagioscope) et la seconde, donnant sur le cimetière et permettant de recevoir les vivres apportés par les paroissiens charitables. Il semble qu’il y ait eu un deuxième reclusoir dans le cimetière des Innocents, situé au milieu des tombes, non loin de l’église.

Voilà une retraite un peu macabre me direz-vous mais après tout c’était un choix, une vocation. On retrouve toutefois trace de quelques enfermements forcés dans le cas de femmes coupables de crimes ou d’hérésie telle que la dénommée Renée de Vendomois accusée d’avoir tué son mari et commis l’adultère, qui fut condamnée vers 1485 à être enfermée, perpétuellement recluse et murée, au cimetière des Innocents. Plusieurs femmes se succédèrent ainsi dans le reclusoir des Innocents. Parmi elles, Alix la Bourgotte est sans doute la plus célèbre. Cette religieuse de l’hôpital Sainte-Catherine ayant aspiré à la vie de recluse y mourut en 1466 après y être restée enfermée durant quarante-six ans selon l’inscription figurant sur son épitaphe. Imaginez un peu : QUARANTE-SIX ANS sans pouvoir se dégourdir les gambettes ! À sa mort, pour saluer une telle constance et une si grande piété, le roi Louis XI lui fit ériger un tombeau de marbre orné d’une statue de bronze à l’intérieur de l’église des Saints-Innocents.

Alors certes, vivre dans le reclusoir du cimetière des Saints-Innocents n’était pas très feng-shui, toutefois, selon Paulette L’Hermitte-Leclercq, pour certaines femmes cela correspondait à l’équivalent d’une maison de retraite où elles se sentaient à l’abri des agressions du monde. Il semble même que certaines recluses aient été assistées de servantes qui venaient régulièrement s’assurer qu’elles ne manquaient de rien. L’historienne relate encore l’amusante anecdote, rapportée au XIIe siècle par le moine cistercien Aelred de Rievaulx, de femmes ayant réussi à introduire des galants à l’intérieur de leur petit reclusoir ! Comme quoi, n’en déplaise à Hugo, les jours d’une recluse ne se passaient peut-être pas exclusivement dans les larmes et la douleur… Une chose est sûre, ces figures familières et populaires étaient vénérées et avaient droit, à leur mort, à des funérailles grandioses. D’ailleurs dès qu’une occupante succombait, laissant vacant son reclusoir, une foule de prétendantes au poste se bousculait au portillon. Ce n’est qu’à partir du XVe siècle que l’on observe le déclin de cette drôle de pratique amenée à disparaître totalement au XVIe siècle.

Et notre cimetière des Innocents dans tout ça ? À partir de la mi-XVIe siècle, le voisinage commence à se plaindre sérieusement de l’insalubrité de ses charniers, véritables foyers d’infection, et des odeurs fétides qui s’en dégagent. Il faut dire que le cimetière est si chargé de cadavres que son sol s’en trouve rehaussé de plus de deux mètres par rapport aux rues voisines. L’explosion semble imminente. Et, à force de pousser les murs, arriva ce qui devait arriver : en 1780, la paroi d’une des fosses du cimetière s’éboula dans le cellier d’un restaurateur de la rue mitoyenne de la Lingerie, déversant sur deux étages de sa cave un monceau de cadavres. Cette fois-ci, c’en était trop ! En 1785, sur ordonnance du Parlement et avec le consentement de l’archevêque de Paris, la destruction du vénérable cimetière et de l’église attenante fut décrétée. Pendant les années suivantes, le cimetière fut déblayé et les ossements furent déposés aux « catacombes » de Paris créées pour l’occasion. Aujourd’hui à l’emplacement du cimetière, sur la place Joachim du Bellay, se dresse la fontaine des Innocents réalisée au XVIe siècle par l’architecte Jean Goujon. Voilà de quoi nourrir votre imagination lors de votre prochaine balade parisienne !

fontaine des Innocents.jpg
Fontaine des Innocents vers 1900.

Pour poursuivre la découverte du cimetière des Innocents, les amateurs de BD pourront suivre les aventures et péripéties de l’intrépide Oriane dans Le Cimetière des Innocents sortie le 10 janvier 2018 chez Grand Angle.

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12 réflexions sur “Le cimetière des Saints-Innocents et ses emmurées vivantes

  1. Alors là, chapeau bas pour cet excellent article mais cela ne m’étonne plus. Vos articles sont toujours très agréables à lire, je n’en manque aucun.
    Un très grand merci à vous, au plaisir de lire votre prochain article.

    Aimé par 1 personne

  2. C’est le genre de chose qui me paraissent toujours impossible à concevoir : passer volontairement du temps et faire sa vie carrément, dans un lieu qui sent littéralement la mort…

    On s’habitue à tout il parait ? :p

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  3. Eh bah, qu’elle idée d’aller volontairement se faire enfermer la dedans! Je ne sais pas si je suis la seule mais à la lecture de l’article les premières questions que je me suis posée c’est quasiment que des questions bassement matérielles:

    comment c’est possible de vivre enfermé sans finir folle au bout d’une demi-journée?
    Comment elles font sans toilettes, ni commodités pour se laver?
    Et pour dormir? Et ne pas mourir de froid?
    Et le pire… sans Internet? 😉

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  4. Bonjour! Passionnant article, comme d’habitude!
    Mais Fred Vargas (qui est médiéviste dans « la vraie vie » 😉 ) donne une autre interprétation – nettement moins joyeuse – des recluses de l’histoire, dans son dernier rompol* « Quand sort la recluse »… Qu’en pensez-vous?

    *rompol, c’est le nom qu’elle donne à ces polars 😉

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