L’histoire légendaire et tragique de Colin-Maillard

Quand je vous dis colin-maillard, vous pensez tout de suite à de la marmaille criant à tue-tête et gesticulant autour d’une petite victime qui, les yeux bandés, tente désespérément de saisir l’un ou l’autre de ses camarades en se fiant aux voix qui le hèlent de toutes parts ou à la provenance des chiquenaudes qu’il reçoit. Au jeu de colin-maillard quoi…

Enfants jouant à colin-maillard
Un colin-maillard accidenté, dessin par Tinant (1897), Gallica.

Mais savez-vous que le nom de ce jeu puéril nous vient d’un personnage légendaire qui, au vu de son funeste destin, se serait certainement bien passé de cette postérité ?

Ce bonhomme c’est le fier, le vaillant, le géant Colin-Maillard. Son histoire nous est rapportée dans la Geste de Liège, une chanson de geste écrite au XIVe siècle par Jean d’Outremeuse et dont s’est inspiré, au XVIIe siècle, Laurent Mélart dans son Histoire de la Ville et du Chasteau de Huy (1641). Plus récemment, au XXe siècle, Fernand Discry, archiviste de la ville de Huy et auteur de La légende de Johan Coley Malhars à tenté d’en savoir plus sur ce mythique personnage et, selon lui, il se pourrait bien que certains des hauts faits qu’on lui attribue n’aient tout bonnement jamais existé. Cependant, il est de la plus haute importance que vous sachiez d’où le jeu de colin-maillard tire son nom, alors oyez attentivement cette petite histoire.

Jean Colin — ou Johan Coley comme on disait dans l’temps — est né dans une famille noble du comté de Huy dans la région de Liège en Belgique, au Xe siècle. Il ne le sait pas encore mais grâce à sa hardiesse au combat il deviendra bientôt un héros et son nom traversera les âges. Rien pourtant ne l’avait prédestiné à la carrière des armes. À l’âge de trente ans, le jeune homme a dilapidé toutes ses économies et décide de se faire maçon pour gagner humblement sa croûte.

Colin Épinal 1.png
Origine héroïque du jeu de colin-maillard, E. Phosty (1895). Gallica

Un beau jour de l’an 998, alors qu’il est tranquillement occupé à construire une muraille, il apprend avec stupeur que le comte Lambert Ier de Louvain, dit le Barbu, vient de débarquer dans les plaines de Liège avec toute son armée afin d’en annexer les terres dont il estime être l’héritier. Mais les Liégeois ne l’entendent pas de cette oreille et, inévitablement, c’est la guerre ! Abandonnant aussitôt sa truelle, Jean Colin rejoint, au pas de charge, les Hutois qui se sont armés et rangés sous la bannière de Notger, le prince-évêque de Liège, pour défendre leur territoire et résister au comte de Louvain. Mais Jean Colin n’est pas chevalier et il n’a ni épée ni armure. D’ailleurs ce solide gaillard qui mesurait, dit-on, dix pieds de haut [ce qui fait juste un peu plus de trois mètres de hauteur, je vous avais prévenus] aurait eu bien du mal à trouver une armure adaptée à son gabarit. C’est donc vêtu de sa simple tunique et armé de son maillet de maçon que cet Hercule belge entre vaillamment et avec rage dans la bataille, bien décidé à trucider un paquet d’assaillants.

« Je vous prends tous ! » aurait-on pu lire dans ses yeux, en lettres de feu…

Colin Épinal 2
Origine héroïque du jeu de colin-maillard, E. Phosty (1895), Gallica.

Et en effet, Jean Colin est bouillant. L’histoire raconte qu’il maniait son maillet d’acier avec tant d’ardeur, de souplesse et de dextérité que ses coups étaient redoutables. Il le faisait tournoyer au-dessus de sa tête puis balayait tous les adversaires alentour, et en un tour de main faisait place nette. Un carnage, mes amis. On dit encore que les ennemis qui croisaient son chemin prenaient la fuite en hurlant : « Que Dieu me secoure, que ce Maillart est fort ». Même le comte Lambert faillit, semble-t-il, y passer mais Jean Colin ne fit que le blesser. Bref à la tombée de la nuit le comte, la queue entre les jambes, bat en retraite. Il a perdu 20 000 hommes alors que dans les rangs des Liégeois on ne déplore qu’un millier de morts. Après la bataille, de retour au camp, le géant hutois est porté en triomphe, sous les vivats, par ses compagnons d’armes qui, sans lui, n’auraient jamais pu espérer une si écrasante victoire.

Quelque temps plus tard, en 999, l’intrépide Jean Colin aurait été félicité pour sa bravoure et adoubé chevalier par le roi de France, Robert II le Pieux, qui lui aurait donné, au passage, son gentil surnom de Maillard (Malhars), en référence à son arme de prédilection avec laquelle il a terrassé tant d’ennemis. Au passage, il se serait vu offrir en épousailles la fille du chevalier Arnoult de Seille, la jeune et jolie Jeanne.

Celui que l’on nomme désormais Colin-Maillard ou « Le Grand Maillard » participe encore à de nombreux combats pour défendre la Principauté jusqu’à une funeste bataille, sa dernière. Celle-ci se déroule à Florennes, en l’an 1015, contre le comte de Louvain son vieil ennemi, à moins que ce ne soit lors d’une autre bataille contre les Frisons en 1017. Il semble qu’il soit difficile pour les historiens de se dépatouiller dans tous ces récits mêlant histoire et légendes. Ça n’empêche qu’au cours de cette dernière bataille, notre brave Colin-Maillard armé de son redoutable maillet fut gravement blessé.

Certaines chroniques racontent que Colin-Maillard eu la mauvaise idée de retirer son casque en plein champ de bataille pour éponger la sueur dégoulinant de son front et qu’un archer habile (dans le genre de Legolas) en profita pour lui décocher une première flèche qui vint se loger précisément dans sa prunelle droite, suivie de sa petite sœur, pour que l’œil gauche ne soit pas jaloux. Aïe, ça pique.

Colin-Maillard.png
Origine héroïque du jeu de colin-maillard, E. Phosty (1895), Gallica.

Mais, à vrai dire, cette anecdote fait surtout penser à un message de la « Prévention guerrière » destiné à flanquer une bonne frousse aux jeunots qui seraient tentés de jouer les marioles décasqués sur les champs de bataille pour ne pas abîmer leurs soyeuses crinières… Qu’en sait-on ?

Toujours est-il que Colin-Maillard est bien embêté maintenant qu’il a les deux yeux crevés parce qu’il n’y voit pas plus qu’une taupe et qu’autour de lui la bataille fait rage. Mais notre homme ne se démonte pas et, après avoir soigneusement bandés ses yeux sanguinolents, le voilà qui se jette à corps perdu au plus fort de la mêlée, frappant en tous sens (tel Mirette dans le délicieux Robin des Bois de Mel Brooks) guidé par les indications de son écuyer.

Hélas, pauvre Maillard ! ses coups donnés à l’aveuglette s’égarent dans le vide et il devient la risée de ses adversaires. Et un ennemi de l’appeler par la gauche, un autre de le titiller sur sa droite, on l’asticote, on le malmène, tandis que l’infortuné, exsangue, essaie désespérément d’atteindre, à l’aide de son fidèle maillet, les auteurs de ces sournois quolibets. Colin-Maillard ne survivra pas à cet affront  ni à ses blessures et c’est une bien triste fin pour un si noble guerrier. Mais son nom était entré dans la postérité et longtemps après sa mort il continua d’être célébré à travers des chansons et chroniques médiévales. Quelques siècles plus tard, on donnait même son auguste nom à un divertissement bien connu, le jeu de colin-maillard.

Ce plaisant passe-temps existait déjà dans l’Antiquité mais il semble que c’est aux alentours du XVIe siècle qu’il prit en Europe le nom de colin-maillard et participa ainsi à perpétuer la légende de notre héros. Ainsi, on retrouve le thème du colin-maillard moultement représenté dans les peintures et tapisseries dès le XVIe siècle, comme sur cette miniature du Petit livre d’amour de Pierre Sala.

Livre d’amour de Pierre Sala XVIe siècle
Petit livre d’amour de Pierre Sala, British Library, Stowe MS 955, début du XVIe siècle.

Au XVIIIe siècle, le colin-maillard apparaît dans de nombreuses fêtes galantes, ces scènes de plein air où l’on voit de jeunes gens s’ébattre dans des décors pittoresques et jouer à ce jeu quelque peu coquin au milieu des brebis et des pâquerettes. C’est bucolique et c’est charmant…

 

Mais, on ne va pas se mentir, ce jeu n’est pas si innocent que ça, il est même plutôt égrillard. D’ailleurs l’atmosphère licencieuse qui règne dans les illustrations ci-dessus ne vous a pas échappé.

À l’origine considéré comme un « jeu d’enfants », vous remarquerez que pendant des siècles ce divertissement fut aussi très prisé des adultes. En effet, ce jeu qui se pratiquait beaucoup à la cour (notamment à celle de Louis XIII) et entre gens de la bonne société était un bon moyen de canaliser les comportements amoureux. Le jeu de colin-maillard, comme celui de la balançoire (ou escarpolette), permettait effectivement aux jeunes gens de prendre quelques libertés vis-à-vis des bonnes manières et des convenances qui proscrivaient une trop grande familiarité entre les sexes. Comme disait Dancourt au XVIIIe siècle : « Au jeu de l’amour, comme à colin-maillard, tout dépend du hasard. » Et c’est vrai qu’il est toujours plus facile pour celui dont les yeux sont bandés de feindre la maladresse une fois qu’il a plongé sa main dans le décolleté de la voisine… Oups, mille excuses ! Bref pendant des siècles le colin-maillard est un festival de mains aux fesses entre adultes consentants.

Tiens, puisqu’on en parle, je vous ai trouvé cette gravure du XVIIe siècle sur laquelle de joyeux drilles ont décidé de pimenter un peu la partie : au lieu de visages joufflus c’est un pétard bien fessu que le colin-maillard s’apprête à identifier, à la grande joie de l’entourage.

Colin-Maillard XVIIe siècle
Des hommes et des femmes jouant à colin-maillard, gravure du XVIIe siècle, Gallica.

Pour finir, apprenez que le succès du jeu de colin-maillard lui a valu d’être décliné en de multiples versions. Au XIXe siècle, dans les ouvrages de jeux de société destinés aux enfants, on distingue plusieurs variantes du colin-maillard : le « colin-maillard à la baguette », le « colin-maillard à la silhouette » ou encore le « colin-maillard assis », ce dernier s’apparentant fort à une séance de twerk. Je m’explique : le but du jeu est simple, les joueurs sont assis en cercle côtes à côtes et le colin-maillard est placé au centre, les yeux bandés. Il doit ensuite s’asseoir sur la première personne qu’il rencontre et tenter de l’identifier en le tâtant… du fessier,  c’est-à-dire « sans porter les mains ni sur les vêtements ni sur aucune partie du corps de cette personne, mais en pressant doucement le siège qui le supporte, en écoutant les ris étouffés qu’il excite par la manière assez plaisante dont il est obligé de reconnaître le terrain, ou par le froissement des étoffes dont le bruit décèle ordinairement le sexe de la personne qui les porte ». Cette drôle de règle est expliquée dans cet ouvrage intitulé Les amusements du bel âge, ou Choix de jeux de société : recueil indispensable à tous ceux qui s’érigent en maîtres ou conducteurs de jeux, dédié à la bonne compagnie (1829). Essayez donc, avec vos amis, vous m’en direz des nouvelles !

Le Colin-Maillard assis
ON AVAIT DIT SANS LES MAINS !! (Plaisirs et jeux depuis les origines, Gaston Vuillier, XIX, Gallica)

 

 

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MA BIBLIO :

  • Fernand Discry, La légende de Johan Coley Malhars (Jean Colin Maillart), maçon, chevalier et géant de Huy, Miroir de Huy, 1974.
  • Jennifer Milam, Fragonard’s Playful Paintings: Visual Games in Rococo Art, Manchester University Press, 2006.
  • Site Internet du château de Landreville.
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7 réflexions sur “L’histoire légendaire et tragique de Colin-Maillard

  1. Quand j’ai commencé à lire ton article j’ai tout de suite penser à la peinture de Fragonard que je trouve absolument sublime. Ton article l’est tout autant d’ailleurs et tu as un talent merveilleux pour nous transporter dans tes connaissances.

    Aimé par 1 personne

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