Abisag, la femme bouillotte

La Bible, ce classique indétrônable ! Plongeons-nous dans l’ouvrage le plus lu et le plus vendu au monde, un ouvrage qui regorge d’histoires toutes plus truculentes les unes que les autres. En effet, combien de tableaux drolatiques, tragiques ou farfelus y sont dépeints ! Je vous ai déjà raconté l’épisode fâcheux des anus d’or des Philistins mais il est loin d’être le seul récit désopilant relaté dans la Sainte Bible et les enlumineurs, peintres et sculpteurs, pendant des siècles, s’en sont donné à cœur joie. Cette fois-ci je ferai mon herméneute de comptoir pour vous présenter une petite curiosité biblique qu’on oublie souvent — et à tort ! — de raconter : l’histoire d’Abisag, la femme bouillotte.

D’ailleurs il est fort probable que vous l’ayez déjà rencontrée, cette fameuse Abisag, sur une gravure ou un tableau, en visitant benoîtement un musée, car la jolie demoiselle a été largement représentée par les artistes. Une chose est sûre, la prochaine fois que vous la verrez, vous pourrez faire parade de votre science scripturaire et de votre connaissance infinie de l’histoire de l’art devant vos amis, alors allons-y !

Pedro Américo, David et Abisag, 1879, Museu Nacional de Belas Artes, Rio de Janeiro.
Pedro Américo, David et Abisag (1879) Museu Nacional de Belas Artes, Rio de Janeiro.

La première question que l’on se pose tous est bien évidemment la suivante : que fabrique cette jeune jouvencelle nue dans le plumard d’un vieillard moribond ? Et puis d’abord, c’est qui ce vieux ganachon ? Eh bien figurez-vous qu’il s’agit du roi David. Vous savez, le jeune berger qui a terrassé le géant Goliath, champion des Philistins, d’un simple caillou éjecté de sa fronde avant d’aller lui trancher la tête avec sa propre épée (1er Livre de Samuel, ch. 17, verset 51). BOUYA !

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David et Goliath, Français 3, Bible historiale de Guiard des Moulins (XVe siècle), fol. 124v.

Après cet acte héroïque, David est nommé roi d’Israël et va notamment profiter de son statut pour verser un tantinet dans la gaudriole. Le lecteur de la Bible le recroisera quelque temps plus tard exécutant une danse endiablée et impudique devant l’Arche d’Alliance (2 Samuel 6, 14-23) alors que, soit dit en passant, beaucoup périrent pour moins que ça (je vous renvoie une fois de plus vers l’article sur les anus d’or des Philistins). Autre fait pendable, David mettra enceinte Bethsabée, la femme d’un de ses meilleurs guerriers, le général Urie, puis se débarrassera de ce dernier en l’envoyant à la mort, en première ligne lors de la bataille de Rabba, pour mieux pouvoir épouser sa veuve (2 Samuel 11). C’est moche si vous voulez mon sentiment. Bref, après toutes ces aventures le royal barbon arrive paisiblement à l’âge de 70 ans et c’est là qu’intervient notre Abisag.

Sortez vos Bibles, Ancien Testament, premier Livre des Rois, chapitre premier (pour ceux qui suivent). Le roi David est devenu un vieillard cacochyme qui, grelottant de froid, passe ses journées à claquer des mandibules malgré les vêtements et autres couvertures dont on le pare. La situation est désespérée, les « petites laines » n’y font rien et le roi se meurt. Heureusement, ses médecins (selon l’historien Josèphe) ou ses serviteurs (selon la Bible Segond) connaissent bien le vieux chenapan et vont rapidement trouver une solution à son mal.

Selon eux, le remède ultime pour réconforter le roi David serait de placer dans son lit une jeune fille nue afin que, « se couchant dans son sein », elle puisse le réchauffer de son corps ardent. Bien que le roi ait épousé une demi-douzaine de femmes et qu’il ait à sa disposition de nombreuses concubines qui se feraient une fête de se dévouer à cette noble tâche conjugale, il fallait, pour conjurer le sort, que la jeune fille soit vierge. Désolé mesdames ! De son côté, il semble que le vieux monarque n’a pas bronché et a tout de suite accepté de se plier à cette contrainte thérapeutique.

Ses serviteurs zélés se mirent donc en quête, à travers toutes les terres d’Israël, pour trouver une fille réunissant les triples qualités de jeunesse, de beauté et de virginité. Ils arrivèrent dans la ville de Sunam et tombèrent nez à nez devant une Sunamite à la beauté nonpareille ayant pour doux prénom Abisag, et la livrèrent illico à David.

Abisag, Supplément Grec 1335, XIIIe siècle..png
Eusèbe de Césarée, Ms. Supplément Grec 1335, XIe siècle, fol. 259. Gallica BnF.

Illustration : j’ai hésité à vous la mettre parce que, d’accord, on n’y voit goutte. Mais c’est pas tous les jours non plus que vous aurez l’occasion de zieuter une illustration du XIe siècle alors jetez-y quand même un coup d’œil furtif. On y voit David, regardant par la petite fenêtre d’une tour de son palais, Abisag, dont la figure paraît à la portière d’une litière posée sur quatre bœufs conduits par un serviteur.

Bref ! Arrivée au palais, pas de temps pour les présentations, on introduit Abisag direct dans la royale couchette, contre le corps languissant et flétri de David, sous le regard bienveillant de son épouse Bethsabée.

Abisag femme bouillotte.png
Bethsabée apportant Abisag à David, (1779), Richard Earlon, Houghton Gallery, British Museum.

Résultat des courses : il semblerait que la magie de cette jeune femme bouillotte ait opéré puisque certains textes affirment que le roi la prit pour femme, faisant d’elle sa dernière épouse légitime. Un mariage qui, s’il a réellement eu lieu, ne fut toutefois jamais consommé puisque la Bible nous précise que « le roi ne la connut point » (rex vero non cognovit eam) (1 Rois 1,4). Abisag, vous dîtes… ? Connait pas.

Bon, comme je suis curieuse, je suis allée lire un peu ce qu’en pense saint Jérôme (Ve siècle), vous savez le gaillard bien connu pour avoir planché comme un dingue sur la première traduction de la Bible en latin, la Vulgate. Eh bien, en épluchant sa correspondance (j’n’ai pas pu m’en empêcher), dans une de ses lettres adressées au prêtre Népotion (Lettre XI) alors qu’il est lui-même bien vieux – qu’il a « les cheveux blancs, le front ridé, et que [son] sang est glacé dans [ses] veines » comme il le dit lui-même — saint Jérôme se remémore ce fameux passage de la Bible qu’il a traduit des années plus tôt et où intervient la charmante petite Abisag. Pour ceux que ça intéresse, voilà ce qu’il en pense :

Saint Jérôme Lettre XI
Saint Jérôme, Lettre XI adressée à Népotion.

Autant dire qu’il ne cautionne pas franchement le comportement frivole du roi David et rappelle que d’autres — Abraham, Isaac ou encore Moïse — quoique tout aussi vieux et frileux, ont su se contenter de la chaleur prodiguée par bobonne !

Quelques lustres plus tard, au XVIIe siècle, il y en a un autre qui s’est payé la fiole du vieux fripon, c’est bien sûr Voltaire qui ne manque jamais une occasion de railler la Bible. Ce dernier, dans une tragédie biblique intitulée Saül (1763), s’amuse à parodier l’épisode biblique que nous venons de raconter. En voici un extrait, acte cinquième, scène III, il s’agit d’un dialogue entre David, son épouse Bethsabée et Joab, son neveu :

David (à Bethsabée)

 – […] Écoutez je deviens vieux, vous n’êtes plus belle ; j’ai toujours froid aux pieds, il me faudrait une fille de quinze ans pour me réchauffer.

Joab

 – Parbleu, milord, j’en connais une qui sera votre fait ; elle s’appelle Abisag de Sunam.

David

 — Qu’on me l’amène, qu’on me l’amène, qu’elle m’échauffe.

Bethsabée

 — En vérité vous êtes un vilain débauché : fi ! à votre âge, que voulez-vous faire d’une petite fille ?

Joab

 – Milord, la voilà qui vient, je vous la présente.

David

 – Viens çà, petite fille, me réchaufferas-tu bien ?

Abisag

 – Oui-dà, milord, j’en ai bien réchauffé d’autres.

Bethsabée

 – Voilà donc comment tu m’abandonnes, tu ne m’aimes plus !

 

Pauvre Bethsabée ! Il fallait bien que Voltaire lui rende justice tout de même ! Mais revenons à Abisag qui, à la mort du roi David après quarante longues années de règne, est recueillie par son fils Salomon monté sur le trône d’Israël. Selon la Bible elle serait demeurée vierge et veuve, bien que les pamphlets assurant le contraire ne manquent pas. La pauvre belle continua pourtant d’attiser les convoitises et l’on apprend dans les Écritures qu’elle avait notamment tapé dans l’œil d’Adonias (le frangin de Salomon) qui aurait bien récupéré, en héritage, la « bouillotte » du paternel. Amoureux et ne manquant pas de culot, le brave Adonias demanda à Bethsabée d’intercéder auprès de son fils Salomon pour qu’il lui donne la main de la jolie Sunamite. Mais ces choses-là ne se font point, c’est élémentaire. Aussi Salomon, désireux de défendre la mémoire de son défunt père (et de se débarrasser d’un frère gênant qui avait bien failli lui ravir son trône), le fit mettre à mort le jour même, pour la peine ! Une bouillotte, ça ne se prête pas, na.

Flavius Josèphe, Antiquités judaïques (Livres I-XXXX) Guerre des Juifs (Livres XX-XXVII).png
Flavius Josèphe, Antiquités judaïques (Livres I-XXXX) Guerre des Juifs (Livres XX-XXVII), f. 108 v.

« Comment Salmon fist occirre Adonie son frere pour Abisag. »

Si l’on ignore la fin de la vie d’Abisag, car la Bible n’en pipe mot, elle aurait selon certains auteurs (parmi lesquels Ernest Renan) inspiré quelques-uns des chants d’amour du Cantique des cantiques que l’on a attribué pendant longtemps à Salomon.

Cet épisode biblique de la femme bouillotte, qui fut écrit en Palestine vers le milieu du Ve siècle av. J.-C., a toutefois donné son nom au « sunamitisme », une méthode médicale de réjuvénation dont on trouve trace dès l’Antiquité et consistant, pour un vieillard, à partager sa couche avec une jeune vierge, non point pour faire la bête à deux dos mais simplement pour se gorger du pneuma vivifiant de la demoiselle. Cette théorie aurait notamment été professée par Hippocrate et Galien et reprise par d’autres médecins tels que Roger Bacon, Johan Heinrich Cohaussen, Thomas Sydenham et Herman Boerhaave aux XVIIe et XVIIe siècles. Aujourd’hui cette entourloupe de vieux renard ne prend plus, messieurs c’est peine perdue !

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