Histoire de la trempette [2/2] : les bastons de plage des Années folles

Dans l’article Histoire de la trempette 1 je vous racontais l’apparition des premiers bains de mer vantés à l’époque pour leurs vertus thérapeutiques et vous présentais le costume de bain coercitif et méga couvrant que portaient les baigneurs du XIXe siècle ; un attirail censé préserver la pudeur, surtout celle des dames. Mais au sortir de la Grande Guerre, tout bascule.

Évolution des pratiques balnéaires

Les années 1920 — que l’on n’a pas appelées les Années folles pour des prunes — marquent une rupture radicale avec les mœurs et usages bourgeois du siècle précédent. Après des années de guerre et de restriction, les gens ont besoin de souffler, de relâcher la pression, de s’amuser un peu et, bien évidemment, les codes traditionnels s’en trouvent bouleversés. Dans ce contexte, aller à la mer est devenu une véritable mode et une attraction touristique pour qui peut s’offrir quelques semaines de vacances loin de la capitale. On ne s’y rend plus pour soigner une fluxion de poitrine ou une crise de mélancolie mais bien pour prendre du bon temps. Dès les beaux jours, les villes d’eaux sont prises d’assaut par les badauds du coin et par des nuées de vacanciers fortunés qui, à peine arrivés par voie de chemin de fer, se ruent sur les plages. Ce sont les débuts du tourisme balnéaire et, quand on en a les moyens, il n’est pas rare de partir s’aérer la tête en fin de semaine en prenant un des « trains de plaisir » qui quittent Paris le vendredi soir et ramènent leurs passagers le dimanche en fin de journée.

Arrivée du train de plaisir 1929
La vie Parisienne, 17/08/1929 – Gallica, BNF.

La femme qui a maintes fois prouvé sa valeur et sa hardiesse pendant la guerre poursuit son émancipation. Son corps se libère, le costume féminin s’allège et apparaît la fière figure de la garçonne. Qui dit plus de corset à la ville dit plus de corset à la plage, et si le costume féminin se dépouille peu à peu de tous ses ornements, le costume de plage, lui aussi, rétrécit drastiquement pour s’adapter aux nouvelles pratiques balnéaires, plus sportives qu’auparavant. Oui ! Finies les dix minutes de trempette réglementaires ! Désormais on se plaît à barboter dans l’eau et même à nager. Ceux qui ne sont toujours pas au point dans cette nouvelle pratique peuvent patauger, le cigare au coin du bec, en se laissant porter par les flots grâce à ces magnifiques bouées en fer à cheval.

Bouées fer à cheval
Baigneurs, 1921, agence Rol — Gallica, BNF.

Ou bien on s’entasse sur des petits bachots pour s’éloigner du rivage à coup de rame et aller piquer une tête un peu plus loin. Les jeux de ballon apparaissent sur la plage, on s’amuse à faire des pyramides humaines avec les copines ou à improviser des chorégraphies sur le sable.

Et heureusement que des photographes sont là, les pieds dans l’eau, pour immortaliser ces beaux moments de bonheur et de convivialité. « Ouistiti… ! »

Photographe plage 1919.png
Agence Meurisse, 1919, BNF.

Reconnaissez que l’ambiance est des plus charmante et que l’on est loin des plages austères du siècle précédent avec ses comportements de baignade rigoureusement codifiés. Les plages des années 1920 illustrent bien toute la soif de vivre qui anime les Français après l’horreur de la guerre. Et, pour que tout ce petit monde puisse s’ébattre librement et à son aise, on a bien vite créé des costumes de bain plus légers, plus moulants afin de donner plus d’aisance aux mouvements des baigneurs. C’est ainsi que se généralisent les premiers maillots de bains une pièce, qui permettent également de favoriser une pratique toute nouvelle encore, la bronzette !

Ce qu’il y a de formidable avec ces nouveaux maillots de bain, comme vous pouvez le constater sur la photographie ci-dessus, c’est qu’ils sont pratiquement unisexes. Incroyable ! Hommes et femmes portent le même maillot. Mieux encore, ce costume de bain simplifié à l’extrême abolit également les hiérarchies et les distinctions sociales. Sur un pied d’égalité, on va enfin pouvoir commencer à se marrer un peu sur la plage !

Petite anecdote : pendant ce temps, dans leurs bureaux, des messieurs très sérieux travaillent à des prototypes de costumes de bain insubmersibles. Un genre de maillot-boué qui vous donne une allure de Bibendum…

Maillot insubmersible.png
Agence Rol, 1925, BNF.

Merci messieurs, c’est bien joli tout ça, mais les nageurs, eux, préfèrent encore apprendre la nage que de s’affubler d’un pareil équipement. Si certains optent pour l’excentricité, c’est encore par choix comme le look de cette jolie sirène prise au piège dans un filet de pêche. Très avant-gardiste ! J’adore.

deauville scène de plage filet.png
Deauville, agence Meurisse, 1927, BNF.

Bref. Désormais la plage, ce territoire auparavant délaissé qui n’appartient ni à la ville ni à la sphère privée et dont les usages et les codes sont encore flous, est devenue un espace de liberté, de jeu, d’expérimentation accessible à tous et qui n’existait jusqu’alors nulle part ailleurs.

On s'en fout on est des fous
Deauville, agence Meurisse, 1927, BNF.

Pour les grincheux cette drôle d’ambiance « sent singulièrement la purée… »

Vous vous en doutez, cette évolution des pratiques balnéaires ne se fera pas sans vague car, au grand dam de certains, la plage est soudainement devenue un espace propice à la dénudation et à une certaine décontraction des allures qui n’est pas du goût de tout le monde. Quoi !? Des jeunes gens qui folâtrent ensemble revêtus de maillots de bain des plus sommaires qui collent au corps et leur font comme une seconde peau… Doux Jésus !

Ah ! Ça faisait longtemps qu’on ne les avait pas entendus, ceux-là. Les grincheux. Ce sont ceux qui, complètement déboussolés par les nombreux clivages sociaux, culturels et idéologiques qui marquent les Années folles, se demandent où est passée la pudeur, où sont passées les convenances et les « bonnes manières d’avant-guerre ». Ces plages pleines de corps libres, décomplexés, décontractés, ne leur inspirent qu’un profond malaise. Ils se retrouvent littéralement perdus dans ces mutations et tout bonnement incapables d’adopter eux-mêmes les postures informelles, naturelles et spontanées des baigneurs, attitudes qui ne leur sont nullement familières. Du coup ça ne les fait pas rire du tout et ils qualifient ce spectacle d’« attentat à la pudeur ». Aussitôt les voilà gagnés par la nostalgie du « bon vieux temps », ce sentiment jamais très agréable qui afflige les grincheux depuis la nuit des temps dès lors qu’ils ne comprennent plus ce qu’il se passe autour d’eux, que leurs repères disparaissent et qu’ils sentent leurs petites habitudes confortables chamboulées. Pour rappel : Catulle, poète romain du Ier siècle av. J.-C., râlait déjà sur la jeunesse détraquée et déclamait sa nostalgie du bon vieux temps — « Oh ! mauvais goût du jour ! Temps qui n’y connait rien ! » (XLIII) — c’est vous dire… ! Bref, depuis que le monde est monde c’est toujours la même rengaine : les jeunes sont mal élevés, c’était mieux avant, il n’y a plus de saison, tout fout l’camp, etc. Pour vous divertir — et pour constater que non, rien n’a changé —, vous pouvez d’ailleurs aller lire l’ouvrage d’Arnould Frémy Les gens mal élevés (1868) dans lequel l’auteur passe en revue différents profils de gens mal éduqués. Mais ce que je préfère par-dessus tout dans la littérature grincheuse, c’est encore les mots de la comtesse Riguidi (Robert Dieudonné) qui écrivait en 1928 dans son ouvrage Savoir vivre, savoir s’habiller, savoir plaire : « La politesse est morte, et ce ne sont pas les galopins d’aujourd’hui qui la ressusciteront. […] Les temps sont changés et — voulez-vous que je vous dise — sentent singulièrement la purée ». Miam. Allez — trêve de digressions ! — mais il fallait bien que je vous parle un peu de ces terribles nostalgiques car ce sont eux qui, offusqués par l’inconvenance des nouvelles attitudes balnéaires, vont passer à l’action et déclencher la guerre des plages. Face à cette confusion et cette perte de repère, et pour tenter de se rassurer, ils brandissent l’étendard de la morale comme le dernier bastion des anciennes valeurs qu’il leur reste à défendre. Ce sera le nerf de cette guerre contre les « indécences de plage ».

Au début des années 1930, les maillots féminins deviennent de plus en plus échancrés pour optimiser les bains de soleil et éviter le bronzage vulgairement qualifié de « paysan ». Pour les mêmes raisons, les hommes ont tendance, eux-aussi, à tomber les bretelles pour raccourcir leurs maillots au-dessous du nombril et pouvoir dans le même temps offrir à la contemplation des demoiselles toute leur virilité.

Ainsi les curieux qui viennent sur la plage munis de leur lorgnette ne se contentent plus des vues du pays puisque s’offrent désormais à eux de nouvelles prises de vue d’ordinaire insaisissables, si vous voyez ce que je veux dire (clin d’œil, clin d’œil)… Voyez ces messieurs fourbir leur instrument avec délice avant de le braquer non plus sur l’horizon calme et immobile où volettent quelques mouettes mais bien en direction des baigneuses dont le maillot au sortir de l’eau épouse si parfaitement les courbes.

Les hommes et la lorgnette
Aux bains de mer d’Ostende, BNF.

Plaisir de l’organe oculaire pour les uns, indignation pour les autres. Et tout de suite, ça jase et ça commence à débiner sévère sur le compte de ces Bethsabées et autres jeunes gens impudiques qui, par leur indécence, transforment la paisible plage en île de Cythère. Sur le rivage il y a désormais deux clans : ceux qui, épris de liberté, jouissent des plaisirs de la mer sans entrave et s’ébrouent sur le sable comme de jeunes chiens fous au milieu de créatures à demi nues… et les autres. Les autres ce sont ces messieurs, l’air grave, qui ne peuvent dissimuler sous leurs moustaches retroussées une moue d’indignation, ou encore ces vieilles demoiselles prudes, les bras croisés sur la poitrine, incapables de quitter leur posture hiératique. Sont-ils au fond jaloux ou envieux d’une telle légèreté d’allure alors que « de leur temps » ils avaient dû se résigner à porter le terrible accoutrement imposé au siècle précédent ? Toujours est-il qu’ils éprouvent le besoin de maugréer, de protester contre ces gens de peu de vertu. Ils sont là, improvisant des paravents avec des ombrelles ou même faisant barrage de leur propre corps pour arracher leurs maris ou leur marmaille à la contemplation béate de ces anatomies in naturalibus… Comme investis d’une mission, ils traquent sur la plage tout débordement — le moindre geste scandaleux, le moindre rapprochement éhonté, le moindre frôlement suggestif de deux corps — attendant à l’ombre d’un grand chapeau de paille pour fondre furieusement sur les infortunés vacanciers en poussant des cris de paons. Mais ça ne s’arrête pas là. Et ils sont prêts à faire un sacré barouf pour rétablir les pratiques balnéaires d’antan, celles qui proscrivent les attitudes décontractées et le dévoilement des chairs. Les voilà partis dans une véritable croisade morale contre ce qu’ils qualifient de « débauche larvée ». L’historien Christophe Granger s’est longuement intéressé à ces « batailles de plage » et rapporte dans ses travaux (voir biblio) les exactions de ces « défenseurs de la morale balnéaire » soutenus et encouragés par les milieux catholiques et la presse de droite.

Pas de violence, c’est les vacances…

On peut ainsi lire dans certains journaux — ceux-là mêmes qui listent les « plages familiales » et les « plages immorales » à l’attention de leurs lecteurs — une dénonciation haineuse du nouveau « libertinage des costumes et des mœurs ». « Ces hommes nus, ces femmes sans sexe, cet étalage insolent, cette promiscuité sans pudeur fait songer à une partouze licite » rapporte le Paris-Matinal à propos de la plage de Biarritz en 1927. « Ces dames n’auront plus qu’à montrer aux amateurs les muscles et les sphincters en plein travail, maintenant qu’elles ont laissé suffisamment contempler toutes leurs rotondités et tous leurs orifices au repos ! » renchérit Georges Anquetil (1927) en parlant de ces spectacles abominables qui, dit-il, « sonnent le tocsin d’un monde ». Sur le terrain, les curés s’en mêlent, généralement sollicités par les grincheux du coin. Il y a cet exemple d’un curé d’une petite commune du Lot qui, durant l’été 1934, avait menacé, en pleine messe, du haut de sa chaire, un groupe de vacanciers trop dénudés sur la plage qu’en cas de récidive ils seraient privés de la communion du 15 août et, au passage, leur avait promis l’« impénitence éternelle ». Quand je vous disais que ça ne plaisantait pas !

Après la menace, la répression. Dans certains petits villages de bord de mer, on assiste à de véritables coups de filets qui, je dois bien l’avouer, me font ricaner en repensant à Louis de Funès en gendarme de Saint-Tropez chassant les nudistes. On rapporte ainsi le récit de villageois, soutenus par les curés qui bien souvent coordonnent l’offensive, se liguant contre les baigneurs, s’improvisant en brigade des mœurs et débarquant sur « leurs » plages pour s’en prendre aux vacanciers qu’ils jugent trop court vêtus, les fustigeant avec des branchages, leur lançant des morceaux de bois ou encore des pierres. De véritables caillassages en règle vous dis-je. Tous aux abris !

Le Petit Journal Illustré, 11 septembre 1927
Le Petit Journal illustré, 11 septembre 1927, BNF.

Ces « séances punitives » ou « corrections publiques » selon les mots de Christophe Granger sont accompagnées de « tournées de plage » organisées par les paroisses locales pour lutter contre cette nouvelle forme de paganisme. « Bravo !, félicite le curé de Batz dans son bulletin paroissial. Vous avez hué ces impudiques, vous les avez chassés. Bravo ! Ne laissez pas le haut du pavé aux porcs et aux sauvages. » On est bien loin du pacifique « Aime ton prochain », n’est-ce pas ? Bref. À force de pressions, de manifestations, de tracts et de pétitions, ces derniers obtiennent des maires la promulgation d’une multitude d’arrêtés municipaux réglementant « le port du costume de bain, le déshabillage à la plage, le port du peignoir, les bains de soleil », etc. À La Rochelle désormais « Il est interdit à toute personne de se baigner, de circuler ou de s’exposer sur la plage, même sous prétexte de cure d’héliothérapie, sans être revêtue d’un costume de bain complet, c’est-à-dire couvrant le torse, le bassin et la partie haute des membres inférieurs » (Article 2, arrêté municipal, La Rochelle, juillet 1934). À Calais on interdit de « circuler sur la plage, sans être enveloppé d’un peignoir ou de tout autre vêtement convenable constamment tenu fermé » (arrêté municipal, Calais, 24 juin 1934). Et — de mieux en mieux — à La Seyne-sur-Mer le déshabillage sur la plage redevient interdit, même sous les tentes de plage « à moins que ces tentes soient fermées et en toile suffisamment opaque pour que les personnes qui s’y déshabillent ou s’y rhabillent ne puissent en aucun cas être vues de l’extérieur » (La Seyne-sur-Mer, 1933). Bon, y’a comme un petit air de déjà vu… un siècle plus tôt ! Bien entendu ces arrêtés municipaux sont affichés sur les façades des mairies, rappelés dans la presse et placardés sur des écriteaux à même la plage. Autant dire que nul n’est censé les ignorer. Pour éviter les débordements de quelques grincheux qui ont tendance à vouloir se faire justice eux-mêmes, gardes champêtres, gendarmes et agents de police sont déployés sur les lieux pour veiller au grain.

Mais face à un tel retour du rigorisme les vacanciers se plaignent. Le contrôle des mœurs balnéaires va trop loin et ruine la coexistence pacifique sur les plages au point que cette lutte acharnée contre les « indécences de plage » finit par échouer. Enfin, c’est l’État qui met un point final à ces batailles de plage d’entre-deux-guerres en légiférant : « les dénudations balnéaires sont une affaire de goût personnel et de conscience individuelle ; et pour peu qu’elles ne viennent pas ostensiblement troubler l’ordre public, leur existence doit être garantie, dans toutes ses réalisations possibles » (Granger). Voilà qui est bien dit ! Alors, bonnes vacances et paix sur les plages !

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