Histoire de la trempette [1/2] : les premiers bains de mer ou la genèse d’un scandale

En cette période estivale, j’ai jugé bon de vous conter l’histoire houleuse des premiers bains de mer, des prémices du dévoilement des corps et des positions alanguies sur le sable chaud, autrement dit, la genèse d’un scandale.

À l’heure qu’il est, nombre d’entre-vous ont certainement déplacé leurs pénates, pour quelques jours du moins, aux abords du littoral français afin de pouvoir jouir de leur droit fondamental à livrer toute crue leur anatomie, sur une serviette de plage, aux caresses sensuelles du soleil. Mais figurez-vous que la vogue des bains de mer est assez récente puisque pendant des siècles l’immensité salée, farouche et capricieuse, était considérée comme un milieu hostile et l’homme avait plutôt tendance à s’en méfier. Les premières baignades à la plage expérimentées par nos ancêtres n’avaient pas grand-chose à voir avec celles que nous pratiquons aujourd’hui, aussi oubliez tout ce que vous savez des bains de mer et reprenons au commencement.

L’histoire de la trempette moderne commence seulement au XVIIe siècle en Angleterre, dans le Yorkshire et plus précisément dans la petite bourgade de Scarborough située sur les rivages escarpés de la mer du Nord. À la fin des années 1620, des médecins découvrent les vertus thérapeutiques du sulfate de magnésium contenu dans l’eau de source locale et une station thermale voit rapidement le jour sur la plage, aux pieds des falaises, où les malades du coin viennent se promener et retrouver la santé en respirant l’air salin à pleins poumons. Quelque temps plus tard, le traitement curatif évolue, on recommande alors aux curistes de s’immerger dans l’eau froide de la mer et aussitôt des grabataires en tout genre viennent s’y mouiller, entièrement nus, sous la surveillance attentive des soignants.

En quelques années cette pratique thérapeutique se répand en France et madame de Sévigné, dans une lettre datée de 1671, raconte comment madame Isabelle de Ludres, une des maîtresses de Louis XIV qui avait été mordue par une petite chienne enragée, avait été emmenée d’urgence à Dieppe pour y être « jetée » toute nue dans la mer, à trois reprises, selon le rituel médical de l’époque. Ça semble un peu barbare comme méthode mais les médecins pensaient que le choc produit pouvait guérir de l’hystérie, enfin de ce que l’on nommait alors « hystérie »… Toujours est-il que la belle Isabelle est ressortie de cette première expérience balnéaire toute chamboulée et que ça n’a pas manqué de faire rire la marquise de Sévigné qui se fit un plaisir de retranscrire la réaction de la pauvrette narrant sa mésaventure à madame de Grignan  (sans oublier son zozotement et son accent germanique) : « Ahl Zézu ! matame te Grignan, l’êtranze sose fétre zetée toute nue tans la mer » (lettre du 13 mars 1671).

Ainsi c’est sur la côte d’Albâtre à Dieppe, qui devient la première station balnéaire de France, que l’élite française commence à venir timidement, dès la fin du XVIIIe siècle, s’essayer à cette nouvelle pratique des cures marines censées guérir de nombreux maux. Au XIXe siècle, où il est de bon ton de s’offrir une villégiature à la mer, l’aristocratie s’y retrouve pour tremper un orteil dans l’onde et suivre l’exemple de la duchesse de Berry, belle-fille de Charles X, qui aurait été la première à lancer cette mode mondaine dès 1824. C’est en effet à cette époque qu’apparaissent les fameuses saisons mondaines au cours desquelles les rentiers partagent leur temps entre Paris et la campagne : six mois à Paris, du Nouvel An au Grand Prix de Longchamp au mois de juin, puis les six derniers mois en province dans les châteaux familiaux, à la chasse et dans les stations balnéaires quand l’hiver arrive et que l’on ne risque pas de brunir son beau teint de lait sur la plage. Pour l’heure on ne bronze point, c’est carrément vulgaire.

Au fil des ans, de nombreuses stations s’installent le long des côtes françaises : à Boulogne-sur-Mer, La Rochelle, Cherbourg, Deauville, Arcachon, Biarritz, Cannes et j’en passe…

Scène de plage à Biarritz, Henri Lemoine, 1890 © Photo RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) Hervé Lewandowski
Scène de plage à Biarritz, Henri Lemoine, 1890 © Photo RMN-Grand Palais (musée d’Orsay), Hervé Lewandowski.

La pratique des bains de mer — des « bains hydrothérapiques » — est toujours effectuée dans un cadre rigoureusement médical : les immersions dans l’eau de mer sont chronométrées et ne doivent durer que quelques minutes — jamais plus de dix, malheureux ! —, et ce une seule fois par jour et pas plus de trente fois par saison. Face à la mer, modération et prudence sont de rigueur. De toute façon lors de ces « bains à la lame » on ne se baigne pas de son propre chef, c’est le « baigneur » qui plonge son client : « au moment précis où se brise la vague ; il prend soin de tenir la tête en bas afin d’augmenter la suffocation ». Dans un but thérapeutique, il faut que le client soit un peu secoué, qu’il n’en ressorte pas indemne. Mais ne vous inquiétez donc pas, puisque c’est le docteur qui l’a prescrit !

croquis aquatique, bain à la lame
Croquis aquatiques, lithographie de Daumier tirée du Charivari, 1853.

Pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas se mouiller, une alternative existe cependant qui consiste à ingurgiter ladite eau de mer. En effet, « administrée à l’intérieur, l’eau de mer […] est fondante, diurétique, vermifuge et a une action éminemment purgative. […] Trois verres de 120 grammes suffisent chez un adulte ; on peut employer l’eau de mer à l’intérieur pendant un mois ou six semaines » selon le docteur Le Cœur qui précise toutefois que « prise chaude ou tiède, elle excite très souvent le vomissement ». Sans blague… ?

Daumier, Croquis aquatiques, Lithographie tirée du Charivari, XIXe
Croquis aquatiques, lithographie de Daumier tirée du Charivari, 1853.

La baignade étant encore une chose peu répandue, rares sont les personnes qui savent nager et les baigneurs autonomes ne s’aventurent jamais très loin du rivage. Toutefois pour celles et ceux qui ont l’amour du risque des cordages sont tendus au ras de l’eau et permettent aux plus téméraires d’aller voir jusqu’où ils ont pied. Même en sécurité sur la terre ferme certains ont encore peur de le lâcher.

cordages
Plage de Trouville, 1899, BNF

Mais alors, si on ne se trempe que quelques minutes, comment diable rentabilise-t-on sa journée à la plage ? C’est assez simple : on s’assoit et on regarde droit devant. Après tout, le spectacle du mouvement lent et répétitif de l’écume blanche des vagues est déjà une source d’émerveillement pour qui n’a jamais vu la mer. On s’installe donc sur des chaises puisqu’il n’y a que les enfants qui chahutent et éventuellement se vautrent dans le sable.

Deauville, la plage pendant la baignade. BNF.png
Deauville, la plage pendant la baignade. BNF

Les adultes, eux, doivent tenir leur rang et lorsque l’on n’a pas trouvé de chaise de plage bien souvent on reste debout, immobile, face à l’immensité de l’océan. On ne batifole pas impunément. On n’est pas venu pour ça. Les plus aisés peuvent encore se promener sur l’estran en voiture à cheval mais mettons-nous d’accord, aller à la plage au XIXe siècle ça n’est pas encore véritablement considéré comme un grand moment de gaudriole. J’en veux pour preuve irréfutable le fatidique costume de bain de l’époque, en coton épais ou en laine et presque toujours noir, qui recouvre le corps du col au jarret.

Costume de natation et de bain, Revue La Mode Illustrée, 1877.jpg
Costume de natation et de bain, revue La Mode illustrée, 1877.

Le XIXe est le siècle de la pudibonderie alors on ne se pointe pas sur la plage en monokini, cela va de soi. Mais on ne choisit pas non plus son « costume de natation » qui, comme le costume de ville, doit répondre à tout un tas de critères de bienséance. À l’époque, c’est à chaque municipalité que revient la lourde charge de veiller au respect de la pudeur sur ses plages. Dans un arrêté municipal du 24 juillet 1857, le maire d’Arcachon rappelle le port de la tenue réglementaire pour la baignade : « Article I : il est défendu de se baigner sans être revêtu, à savoir : les hommes, d’un costume entier couvrant le corps depuis le cou jusqu’aux talons, ou d’un large pantalon et d’une chemisette ; les femmes d’une robe prenant également au cou et descendant jusqu’aux talons, ou bien d’une robe courte mais avec pantalon. Les étoffes des costumes de bain, excepté celle de la chemisette, tolérée pour les hommes, devront être de couleur foncée… »

Le but du jeu, vous l’aurez deviné, est de dissimuler au mieux les formes du corps, d’éviter tout acte impudique. Voilà ce que nous dit par exemple un guide des bains de mer de 1870 : « Pour les hommes, les caleçons, ou mieux les gilets-caleçons de tricot avec ou sans manches, espèces de maillots ou justaucorps tout d’une pièce, suffisent. Très-léger et très-commode pour les hommes, ce vêtement a l’inconvénient d’accuser trop les formes, et ne peut par conséquent être le vêtement de bain de la femme. » Pensez-vous ! Un costume « très-commode » pour une femme ? Ce serait un peu trop facile… Non, « Pour celle-ci, le costume complet se compose d’un pantalon, d’une blouse ou tunique, d’une ceinture, d’une pelisse, et accessoirement de chaussons, d’un peignoir et d’une coiffure appropriée. » La « coiffure appropriée » consiste à l’époque en un bonnet de toile cirée ou de caoutchouc du plus bel effet, pour ne pas être « en cheveux » comme une vilaine petite sauvageonne.

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Plage de Deauville, 1911. BNF.

Bon. Eh bien laissez-moi vous dire qu’avec une charlotte sur la tête et la bedaine sanglée d’une étroite ceinture, on ne se sent pas véritablement « comme un poisson » dans l’eau. Où est le plaisir d’aller barboter, je vous l’demande ! Si les femmes ne sont pas à leurs aises engoncées dans cet accoutrement, du côté des messieurs ça ricane sévère : « Avec leur costume de laine, leur veste, leur pantalon et leur bonnet de toile cirée, [les baigneuses] semblent une foule de singes teigneux qui gambadent sur la plage » s’esclaffe Alphonse Karr en 1841. Ah bravo ! Très constructif, très mature. Merci Alphonse… Mais hélas, ce n’est pas tout. Ajoutez à ce costume, dans certains cas, un corset de bain, parce qu’il est important de garder une taille de guêpe et un buste rigoureusement tenu et érigé en toutes circonstances, et enfin une paire de bas de laine foncés car seule la nudité des bras est tolérée. Et le peignoir ! Très important le peignoir parce que même si la tenue de bain ressemble fortement à une tenue de ville on ne vient pas à la plage en costume de natation. On se déshabille et on se rhabille dans des cabines de plage en bois (à la location assez coûteuse) ou des tentes bains de mer rayées (pour les portefeuilles plus modestes) qui sont disposées le long de la plage.

Plage de Trouville, fin du XIXe . N.D. Phot. Neurdein frères (Photographes).
Plage de Trouville, fin du XIXe siècle. N. D. Photo Neurdein frères.
Deauville 1911
Deauville, 1911. BNF.

Il est absolument impensable à l’époque de pratiquer cette technique moderne que nous connaissons tous et qui consiste, en dernier recours, à exécuter un effeuillage discret, au beau milieu de la plage, en se cachant sous sa serviette. Une fois la toilette de bain revêtue à l’abri des regards indiscrets, il faut encore s’envelopper dans ce fameux peignoir qui descend jusqu’aux pieds pour effectuer les quelques mètres qui séparent la cabane des premières vagues. Là seulement, on peut l’abandonner pour s’enfoncer dans l’eau. Dès que la séance de baignade touche à sa fin, on se rue sur son peignoir que l’on enfile aussi sec et on se hâte en direction de sa cabane pour aller revêtir son costume de ville. On NE DOIT PAS flâner sur la plage en tenue de bain, si couvrante soit-elle, ce serait, selon les mots de l’époque, de la pornographie ! Considérez déjà qu’ôter son peignoir au bord des flots est le summum de l’érotisme comme s’en amuse l’auteur de ce dessin satirique de 1907.

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Dessin de Louis Vallet, 1907.

Mais nous sommes au tournant du XXe siècle et les temps sont sur le point de changer. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la plage tend à se démocratiser et devient peu à peu un lieu de plaisir, de détente et de relaxation. Les corps vont se libérer, les gens vont se lâcher… Et ça risque de ne pas être du goût de tout le monde ! La suite de cette aventure balnéaire dans le prochain article. Il va y avoir du sport !

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Une réflexion sur “Histoire de la trempette [1/2] : les premiers bains de mer ou la genèse d’un scandale

  1. Technique moderne, la serviette autour du corps pour se changer ? Pffff… Chez nous aux Pays-Bas, celà fait longtemps qu’on ne ceint plus une serviette pour se changer. On va voir vos fesses ? La belle affaire…

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