La bévue du chevalier de Chaumont à la cour du roi de Siam

Lors de ma pérégrination en Thaïlande j’ai eu l’occasion de consulter des documents d’archives traitant des fortes relations diplomatiques entre le royaume de Siam (qui ne prit le nom de Thaïlande qu’en 1939) et la France au XVIIsiècle. Des cartes géographiques et traités réalisés sous le règne du roi Ramathibodi III ou Naraï le Grand (Phra Naraï) témoignent d’une volonté de faciliter les échanges commerciaux avec la France de Louis XIV. Si l’hexagone, avec sa Compagnie française des Indes orientales fondée par Colbert en 1664, jouissait du très lucratif commerce des épices du Siam, elle lui offrait en retour sa bienveillance et sa protection, notamment contre les ambitions commerciales des Hollandais et des Anglais. Ainsi, des navires sillonnaient les mers dans les deux sens, transportant des ambassadeurs et des diplomates chargés de cadeaux. Mais lors d’un de ces échanges diplomatiques entre la France et le Siam, un événement assez surprenant se produisit qui marqua les esprits — suffisamment pour que le musée du palais du roi Naraï à Lopburi y consacre une salle entière ! — et c’est l’anecdote que je vais vous conter aujourd’hui.

Embarquons-nous donc pour Ayutthaya, province située au nord de Bangkok et qui était au XVIIsiècle la capitale du Siam. Cette ville, dont la forteresse a connu au fil des siècles de nombreuses attaques, a toujours été vaillamment défendue par le peuple contre les envahisseurs, et ce, avec brio. Pour la petite histoire, lors d’un siège tenu par les Cambodgiens toutes les femmes de la ville avaient coupé leurs cheveux et étaient montées sur les remparts présenter leurs frimousses au milieu de celles des soldats. Les Cambodgiens voyant toutes ces silhouettes amassées derrière les créneaux se crurent en infériorité numérique et prirent la fuite. Malin !

Mais nous voilà arrivés à Ayutthaya, dans le grand palais du roi Naraï, et, en ce 18 octobre 1685, la cour de Siam est en grande pompe pour accueillir une délégation française fraîchement débarquée en terre de Siam après sept longs mois de navigation à travers les mers. Cette visite fait suite à la venue d’une ambassade siamoise à la cour de Versailles, envoyée l’année précédente par le premier ministre du roi Naraï, Constantin Phaulkon, un Grec orthodoxe converti au catholicisme, dans l’espoir d’obtenir les faveurs du roi de France. Une autre ambassade avait été envoyée à Versailles par le Siam quelque temps auparavant chargée de présents destinés à Louis XIV parmi lesquels un majestueux couple d’éléphants. Malheureusement les éléphants grandissent vite et la traversée est bien longue : le bateau sombra au large de Madagascar après moult péripéties et Louis XIV ne l’apprit que bien plus tard . Le roi de Siam, inquiet de n’avoir aucune nouvelle, avait déjà envoyé la seconde délégation.

En effet, le roi Naraï aime passionnément la France et déplore qu’elle n’ait installé aucun comptoir au Siam. En grand admirateur du Roi Soleil, le roi de Siam lui avait notamment adressé un courrier en 1680 qui commençait comme suit : « Ô très grand roi et très puissant seigneur des royaumes de France et de Navarre, qui avez des dignités suréminentes, dont l’éclat et la splendeur brillent comme le soleil ; vous qui gardez une loi très excellente et très parfaite, et c’est aussi pour cette raison que, comme vous gardez et soutenez la loi et la justice, vous avez remporté des victoires sur tous vos ennemis, et que le bruit et la renommée de vos victoires se répandent par toutes les nations de l’univers. » Un grand fan, vous dis-je ! Aussi, afin de satisfaire son roi, le Premier ministre Constantin est prêt à tout pour instaurer une alliance durable entre la France et le royaume de Siam et pour ce faire il a plus d’un tour dans son sac. En laissant entendre à Louis XIV que le roi de Siam accepte de se convertir au catholicisme et qu’une évangélisation de tout le royaume est envisageable, il escompte bien obtenir la protection et le soutien de la France. Et l’entourloupe fonctionne à merveille. En effet, en imposant la religion catholique à tout le Siam la France pourrait devenir, en moins de deux, la principale puissance européenne en Extrême-Orient. C’est ainsi que le Roi Soleil, rêvant à sa gloire future, avait fait partir de la ville de Brest le 3 mars 1685 à bord de La Maligne et de L’oiseau une mission à la fois scientifique, religieuse et militaire à destination du Siam.

Carte.png
Route maritime de Brest à Siam (1685-86).

Notre petite escadre — la toute première ambassade française envoyée au Siam ! — est ainsi composée de plusieurs gentilshommes, de missionnaires et de pères jésuites. À leur tête, le chevalier Alexandre de  Chaumont, ambassadeur de Louis XIV, et l’abbé de Choisy, ce prêtre efféminé connu pour ses mœurs libertines qui avait, dans le temps, été un des compagnons de polissonnerie de Monsieur le frère du roi, vous savez, le mari de la princesse Palatine. Le Premier ministre Constantin qui attend beaucoup de cette entrevue extraordinaire a, pour l’occasion, modifié le protocole de cour siamois afin d’accueillir les sujets français le plus chaleureusement possible. On leur permet notamment de ne pas avoir à se découvrir ni à se déchausser en pénétrant dans le palais du souverain et de marcher allègrement dans la salle du trône plutôt que de leur imposer l’usage traditionnel consistant à ramper sur les coudes et les genoux en présence du roi, façon larve. Au lieu de cela, on leur offre même des chaises pour qu’ils puissent s’asseoir face au roi. Le privilège qui leur est accordé est considérable.

Ça y est, l’heure est venue pour le chevalier de Chaumont de remettre personnellement au roi de Siam la lettre que lui a confié Louis XIV et qu’il a, au matin, déposée « dans une boîte d’or, et cette boite dans une coupe d’or, et la coupe sur une soucoupe d’or » selon le récit qu’en fait l’abbé de Choisy. Le problème c’est que, selon le protocole siamois, il n’est pas concevable que le roi reçoive de lettre de la main d’un ambassadeur. De son côté, le chevalier de Chaumont, très à cheval sur l’étiquette « à la française », ne veut pas en démordre et refuse de se plier aux usages siamois malgré tous les honneurs et les concessions qui leur ont déjà été accordés. Le ministre Constantin propose alors un compromis : déposer la lettre dans une coupelle d’or plate que le chevalier pourrait présenter au roi en la tenant par le manche afin de conserver une certaine distance de courtoisie. Chaumont approuve et la fine équipe se met en route vers la salle du trône.

Or, lorsqu’ils pénétrèrent dans la grande salle, il y a comme un malaise : le roi de Siam les attend, perché à une fenêtre ouverte située à au moins six pieds de hauteur. Le chevalier de Chaumont comprend qu’il lui faudrait se hisser sur la pointe des pieds tout en tenant le manche de la coupe à bout de bras s’il veut réussir à atteindre le souverain, et cette idée a le don de l’énerver. Après une harangue fort solennelle dans laquelle il précisa que la religion était l’objet principal de sa venue, le chevalier saisit la royale missive, la dépose sur la coupe d’or et se dirige franchement vers la fenêtre où se tient le roi. Là, il présente la coupe au roi Naraï sans lever le coude, comme si le roi se trouvait au même niveau que lui. Autant dire qu’on frôle l’incident diplomatique…

Audiance solennelle donnée par le Roy de Siam.png

Le ministre Constantin qui rampe au sol (comme auraient dû ramper nos compatriotes, je le rappelle !) pâlit à la vue de cette scène et exhorte alors le chevalier de Chaumont de bien vouloir avoir l’extrême obligeance de hausser le coude, ce que l’intransigeant personnage ne fait point. Ainsi le bon roi Naraï, n’ayant guère le choix, est contraint de se pencher à mi-corps au-dessus de la fenêtre et de tendre le bras pour atteindre la lettre. Mais le plus beau, et le plus surprenant, c’est qu’il le fait finalement de bonne grâce et en riant !

Pour conclure — et en rajouter une petite couche sur cette histoire d’orgueilleux français — voici une gravure qui rapporte la conduite, on ne peut plus respectueuse cette fois-ci, de l’ambassade siamoise qui se rendit à Versailles un an plus tard, le 1er septembre 1686. La chronique rapporte « ils se prosternèrent trois fois, les mains jointes, devant la Majesté de l’Occident, et levèrent ensuite les yeux sur elle : le roi leur avait permis de le regarder. »

Ambassade siamoise.png
Audience donnée par le roi aux ambassadeurs de Siam dans les appartements de Versailles, estampe, XVIIe siècle.

Quant aux espoirs de conversion du Siam au catholicisme, ils furent vains. Le mandarin grec écrivit dans un courrier du 26 novembre 1685 qu’il « est bien fâché que le moyen que Sa Majesté Très Chrétienne lui propose […] pour établir et affermir à jamais cette amitié royale que le Roi mon seigneur désire tant, est un moyen aussi difficile à mettre en exécution comme est le changement d’une religion reçue et professée pendant deux mille deux cent vingt-neuf ans laisse à juger à la prudence de Sa Majesté Très Chrétienne si un tel changement est facile et là-dessus, il dit que le véritable Dieu qui a créé le ciel et la terre et toutes les créatures différentes de forme et de nature pourrait bien s’il eût voulu ne faire qu’une même religion et soumettre tous les hommes à une même loi, mais que comme il a diversifié tous les ouvrages de la nature, il a voulu faire les mêmes choses dans les matières de la religion » (original en portugais).

Le chevalier de Chaumont, pour tenter de dissimuler son fiasco, continuera à faire croire à Louis XIV que le roi de Siam était tout à fait disposé à se convertir à la religion catholique. Il orchestrera la signature de deux traités commerciaux plutôt désavantageux pour la France et à son retour au bercail n’aura d’autres choix que de se retirer complètement de la vie politique. Le roi Naraï, bon prince, continuera quant à lui d’envoyer des présents fastueux et précieux à son cher Louis XIV, des objets d’une rare finesse que l’on peut aujourd’hui contempler au musée du Louvre, au musée national des arts asiatiques Guimet, au Muséum national d’histoire naturelle et à la bibliothèque de l’Arsenal.

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5 réflexions sur “La bévue du chevalier de Chaumont à la cour du roi de Siam

  1. Savoirs d’Histoire , bonne soirée , l ‘orgueil des français na pas beaucoup changé , et les bévues diplomatiques sont monnaies courante , encore maintenant , en fait ceux d’aujourd’hui n’ont pas évoluer , pire même , la connerie diplomatique est une partie de leur éducation politique …..

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