Les Sybarites, les rois de la glande !

« Doucement le matin, pas trop vite l’après-midi » aurait pu être la devise des habitants de Sybaris, ce peuple antique devenu mythique pour son absolue fainéantise. Leur mollesse était si proverbiale qu’elle a donné l’expression « mou comme un Sybarite » certes désuète aujourd’hui, mais que je vous invite à replacer lors vos dîners mondains pour briller en société, une fois que vous aurez lu cet article et que vous connaîtrez le détail des mœurs de nos Sybarites.

Notre histoire commence vers 720 avant notre ère lorsque les Achéens, une peuplade de l’ancienne Grèce, débarquèrent sur les côtes de l’actuelle Calabre pour y fonder la cité de Sybaris. Conquis par le climat délicieux de cette région prospère du sud de l’Italie, les Sybarites s’enlisèrent rapidement dans une vie d’indolence et de langueur. Mais si l’on en croit le mythe, et la littérature féconde à leur sujet, nos Sybarites auraient peut-être porté un peu trop loin leur goût immodéré pour la dolce vita

Partisans du moindre effort

Vivre en honnête Sybarite est assez simple, cela consiste à jouir d’une existence entièrement vouée aux plaisirs et aux voluptés en prenant bien soin d’exclure tous les menus tracas du quotidien. Le programme semble des plus sympathiques !

Dans son Erotika Biblion, le comte de Mirabeau rapporte que « les Sybarites ne se promenaient jamais à pied [et] montaient sur un char pour traverser la largeur d’une rue ou l’étendue d’une place publique ». À ce rythme, loin de la cohue tumultueuse des grandes cités voisines, les accidents sur la voie publique n’étaient pas nombreux puisque « les chevaux, accoutumés à aller au pas, pour ne point secouer leurs maîtres vaporeux et pusillanimes, n’écrasaient personne, et quand ils étaient obligés de sortir des remparts de Sybaris, ils mettaient un mois à faire un voyage de trois jours ». Après tout, ne dit-on pas : « chi va piano va sano » ? Ce peuple n’aimait donc pas être bousculé, chahuté, ni stressé ; et pour ne pas troubler la tranquillité de ses habitants, le gouverneur de la ville « ne souffrait dans l’enceinte de ses remparts aucune profession dont l’exercice bruyant put blesser la délicatesse des nerfs ». Les charpentiers et autres forgerons furent exilés de la cité et l’on bannit jusqu’aux coqs que personne ne voulait entendre coqueriquer de bon matin !

Quand le Sybarite se lève, c’est pour entamer une nouvelle journée de plaisirs et le premier de tous est, bien entendu, la ripaille. Nos amis enchaînaient ainsi festin sur festin et se retrouvaient de temps à autre autour de banquets publics organisés par des évergètes et où était convié l’ensemble de la population. Lors de ces dîners d’apparat, on « invitait les femmes un an d’avance, afin qu’elles eussent le temps de se préparer à y paraître avec tout l’éclat de leur parure ». En fins gourmets, les Sybarites nourrissaient une véritable passion pour les friandises de bouche, n’absorbaient que les mets les plus délicats et ne plaisantaient pas avec l’art de la table. On apprend d’ailleurs qu’ils auraient été les inventeurs de l’assiette à poisson, un grand plat large sur lequel on avait pris soin de peindre une effigie de poiscaille. Mais il est une invention des plus surprenantes et dont les Sybarites peuvent se rengorger, c’est celle du pot de chambre… de table. « C’est aussi des Sybarites qu’est venue la hardiesse d’apporter des pots de chambre à ceux qui sont assis à table, pour n’avoir pas la peine de sortir dehors » (XII, 519e). Oui Messieurs-dames, le pot de chambre de table ! Cette singulière coutume nous est rapportée par l’une des plus anciennes sources attestant des mœurs sybaritiques, le Livre XII des Deipnosophistes (ou Banquet des savants) écrit autour de l’an 228 par l’érudit et grammairien grec Athénée de Naucratis. Ce dernier relate également la splendeur des spectacles équestres dont ces repas grandioses étaient l’occasion. En effet, dit-il, les Sybarites « étoient tellement perdus dans la volupté & dans les délices, que pendant même qu’ils étoient à table, ils faisoient paraître autour d’eux des Chevaux qui dansoient au son des Flustes » (XII, 520c). Nous verrons un peu plus loin combien mauvaise fut cette idée de dresser leurs chevaux à exécuter des pas de bourrée et à se mouvoir en cadence sur des airs de musique…

chevaux

Autres divertissements du quotidien, les Sybarites avaient pour habitude de jouer à la poupée ou avec des petits chiens mignons. Il était d’usage, « pour les accoutumer de bonne heure à la volupté, d’avoir de petits hommes de bois ou de carton, que quelques uns appelloient Scopes, c’est à dire petits, & d’autres qu’ils appelloient Stelpones, & même des petits Chiens Mélibées qui les suivoient allant au Baing ».

british-museum
Poterie, Italie, 360-350 av. J.-C., British Museum.

 

Ainsi coulaient les jours heureux des Sybarites dont le but ultime de l’existence était de ne point se faire violence. Sénèque (4 av. J.-C.-65), dans son traité De la colère, raconte l’histoire amusante d’un Sybarite s’offusquant à la simple vue d’un homme en plein effort : « On dit qu’un Sybarite nommé Mindyride, voyant un ouvrier creuser la terre, & soulever la bêche avec effort, se plaignit que ce travail le fatiguoit, et défendit qu’on le fît à l’avenir en sa présence. Le même homme se plaignoit d’avoir été incommodé par les plis des feuilles de rose sur lesquelles il s’étoit couché ». Cette dernière anecdote, qui rappelle la célèbre fable de la princesse au petit pois, a d’ailleurs été reprise au XVIIIsiècle par le génial Fontenelle (Dialogues des Morts, II, 1683) qui n’est pas le premier à se moquer de la sensibilité exacerbée des Sybarites. À la même époque, Montesquieu s’était aussi emparé de ce trait de caractère pour tourner en ridicule certaines mœurs courtisanes de son temps : « Les hommes [Sybarites] sont si efféminés, leur parure est si semblable à celle des femmes, ils composent si bien leur teint, ils se frisent avec tant d’art, ils emploient tant de temps à se corriger à leur miroir, qu’il semble qu’il n’y ait qu’un sexe dans toute la ville » (Le Temple de Gnide, 1725). Pauvres Sybarites ! Et comme toutes les bonnes choses ont une fin, arriva bientôt le jour où tout cet étalage de faste, cet excès de luxe et de volupté, cette nonchalance, finit par horripiler les cités environnantes.

La chute de Sybaris

Un beau matin de l’an 511 av. J.-C., leurs voisins Crotoniates décidèrent d’attaquer ce peuple d’hédonistes. À leur tête se tenait Milon de Crotone, un athlète, que dis-je une immense marmule, un mastodonte ! Treize fois vainqueur aux Jeux olympiques il comptait parmi ses hauts faits celui d’avoir apporté sur ses épaules un bœuf qu’il avait tué d’un seul coup de poing puis mangé tout entier, en une seule journée. Pline rapporte de cet incroyable personnage que lorsqu’il se tenait debout « personne ne pouvait le faire bouger de place ; quand il tenait une pomme dans la main, personne ne pouvait lui redresser un doigt » ! Imaginez un peu la bête…

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Milon de Crotone.

Bref, Milon est là, revêtu d’une peau de lion et tenant dans sa main une énorme massue. Il est chaud, comme on dit. Derrière lui, les torses huilés de cent mille Crotoniates surentraînés scintillent sous le soleil. En face, les Sybarites ont beau rassembler trois cent mille hommes, ils n’en restent pas moins trois cent mille mous. Des mous dans leur habituelle somnescence, alanguis à califourchon sur des chevaux-danseurs qui n’entendent rien à la guerre. La légende (Aristote) veut que les Crotoniates, ayant appris les airs sur lesquels les Sybarites avaient dressé leurs chevaux à danser, jouèrent lesdites notes de flûte en plein champ de bataille. Obéissants à l’enivrante musique, les braves canassons exécutèrent leurs petites gambades, leurs courbettes et leurs cabrioles, jetant à terre leurs cavaliers que les Crotoniates attaquèrent sans merci. Le fiasco total. Quelques heures plus tard, l’affaire était pliée, la ville ruinée, et les Sybarites éparpillés par petits bouts, façon puzzle. Rideau.

Pour conclure, permettez-moi une petite digression sur le redoutable Milon de Crotone, parce que je ne pouvais pas vous quitter sans vous la conter. Quelque temps après sa victoire contre les Sybarites, notre hercule se trouvant dans un bois — et toujours prêt à mettre à l’épreuve sa force colossale — « voulut séparer en deux un gros chêne qu’on avoit déjà fendu avec des coins de fer ; mais ces coins étant tombés par l’effort qu’il fit, le chêne se remit en son état naturel, & lui serra tellement les mains, que ne les pouvant retirer, il fut retenu dans ce lieu désert, & fut dévoré par des bêtes sauvages ». C’est ballot. Quittons-nous donc sur cette belle leçon d’humilité que nous enseigne l’Histoire et qu’a immortalisée dans le marbre de Carrare le ciseau habile de l’artiste Pierre Puget (1620-1694) pour les jardins du parc de Versailles. Ce Milon pris au piège trône aujourd’hui au musée du Louvre, n’oubliez pas de passer le saluer !

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Milon par Pierre Puget, département des Sculptures du Louvre, XVII-XVIIIe siècles.

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MA BIBLIO :

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Une réflexion sur “Les Sybarites, les rois de la glande !

  1. Si l’image en tête de l’article est censée illustrer les Sybarites, qui passaient leur temps à ripailler en bougeant le moins possible, je pense que les tablettes de chocolat façon Côte d’or sont de trop ! 😀
    Super article, comme d’habitude, avec en conclusion parfaite Milon qui se fait croquer les fesses. Merci !

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