[Mini-Savoir d’été] Revenir à ses moutons

Revenir à ses moutons, une expression dont j’use et j’abuse bien souvent lorsque je m’égare dans mes digressions, n’est-ce pas ? Pour être tout à fait correct, il faudrait revenir à ces moutons. Lesquels ? Ça c’est ce que nous allons voir.

Cette expression proverbiale prend sa source dans La Farce de Maître Pathelin, une pièce de théâtre composée à la fin du Moyen Âge (mi XVe siècle). Cette charmante comédie pleine d’esprit (que je vous invite à lire sans délai ici) conte l’histoire de maître Pierre Pathelin, un avocat quelque peu désœuvré et surtout sans le sou. Pour faire cesser les jérémiades de sa femme Guillemette, Pathelin lui promet de lui rapporter du drap et se rend chez le drapier, M. Guillaume, avec la ferme intention de ne pas payer. Sa technique est simple : flatter le drapier pour mieux l’entourlouper, ce que ce beau parleur réussit à merveille. Il parvient ainsi à se faire découper six aunes de drap puis invite le drapier à venir le rejoindre chez lui se délecter d’une belle oie grasse que Guillemette est en train de faire rôtir et récupérer dans le même temps son paiement. Le drapier accepte mais lorsqu’il arrive chez Pathelin, il est accueilli par Guillemette, complice des fourberies de son mari, qui lui assure que son mari est malade, cloué au lit depuis deux mois, et qu’il est impossible qu’il ait eu une conversation avec lui. Puis voilà Pathelin qui apparaît sur scène divaguant dans toutes les langues, en proie à une méchante crise de folie. Il est si convaincant que le drapier, abasourdi et finalement convaincu, finit par se retirer en s’excusant. C’est au tour de Thibaut Aignelet, le berger que vient de congédier le drapier pour le motif qu’il tuait les moutons qui lui étaient confiés, de frapper à la porte de l’avocat pour obtenir de celui-ci qu’il se charge de l’affaire. Comme par hasard !

Le jour du jugement, en plein tribunal, le drapier reconnaît Pathelin et, outré de s’être fait berner, remet sur la table le vol du drap. C’est alors que le juge, venu trancher une affaire de moutons et n’entendant rien à cette histoire de drap, prononce la mythique réplique : « Suz, revenons à ces moutons » (acte III). Malgré tous les efforts de Pathelin pour revenir aux moutons d’Aignelet il s’embrouille complètement dans sa plaidoirie, passant de l’affaire du drap à celle des moutons, au point de rendre le juge chèvre :

« Il n’y a rime ni raison
En tout quant que vous rafardez
(inventer)
Qu’est cecy ? Vous entrelardez
Puis d’ung, puis d’autre : somme toute
Par le sang bieu, je n’y voy goutte
».

La scène est des plus comiques !

Un siècle plus tard, la fameuse formule du juge est déjà passée dans l’usage de la conversation et le riant Rabelais s’en amuse au chapitre XXXIIII de son Pantagruel (1532) en la plaçant dans la bouche de Panurge qui, comme vous le savez, est déjà bien connu pour une tout autre affaire de moutons !

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Illustration : Neuf moutons par Wenceslas Hollar (XVIIe siècle).

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