Le Victorian Blood Book

Aujourd’hui, c’est pour vous présenter un ouvrage pour le moins étrange et énigmatique que je vous emmène faire un tour dans la Grande-Bretagne du XIXe siècle. Le livre dont nous allons parler fut acquis en 1950 par un passionné de l’époque victorienne, l’écrivain britannique Evelyn Waugh (1903–1966), et conservé à sa mort au Harry Ransom Center de l’université du Texas à Austin en même temps que les quelques 3 500 volumes — trois mille cinq cents, vous avez bien lu — que contenait sa bibliothèque personnelle. Ce livre, que les Anglo-Saxons appellent aujourd’hui le Victorian Blood Book, porte en réalité le titre de Durenstein !, nom du château autrichien (également orthographié Dürnstein) dans lequel le roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion fut retenu en captivité pendant de longues années à son retour de la croisade de 1192. Durenstein, un château transformé en prison royale, drôle de référence pour un ouvrage qui, d’après Richard Oram, serait le cadeau de fiançailles d’un père à sa fille !

En effet, sur la page de garde, une dédicace en date du 1er septembre 1854 indique : “To Amy Lester Garland — A legacy left in his lifetime for her future examination by her affectionate father”. Il s’agit donc bien d’un cadeau laissé en héritage à Amy par son affectueux papa pour servir à son examen ultérieur… Tout ceci est fort farfelu.

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Durenstein !, folio 3

Quelque temps plus tard, notre Amy épousait effectivement un certain révérend Richard Pyper (source). Mais alors que contient ce livre au titre inquiétant et qu’a-t-il de si exceptionnel ?

La première spécificité du Blood Book c’est qu’il est entièrement réalisé selon la technique du collage, du scrapbookingIl est ainsi composé d’une quarantaine de planches sur lesquelles une main méthodique a découpé et disposé avec un soin infini des figures et illustrations provenant de divers supports parmi lesquels des recueils de gravures du poète William Blake. Le scrapbooking est un loisir très prisé par les femmes à l’époque victorienne — sous le règne de la reine Victoria (1837-1901) — une période pendant laquelle la Grande-Bretagne est au sommet de sa puissance et de sa richesse, et jouit d’une prospérité économique sans précédent grâce à la révolution industrielle. Mais l’Angleterre victorienne c’est aussi soixante-quatre années d’un puritanisme (hérité du protestantisme des XVIe et XVIIe siècles) étouffant la gent féminine dans la pruderie. Comme dans la France de la même époque (relire l’article sur le Bazar de la Charité), la femme — considérée comme mineure — est en quelque sorte « assignée à résidence », astreinte à son rôle de maîtresse de maison, de mère et d’épouse docilement dévouée à son foyer. Alors on s’occupe comme on peut, on découpe les revues et journaux de son mari ; le collage est un délicieux passe-temps… !

La deuxième spécificité de cet ouvrage manuel, précis, minutieux — et d’ailleurs remarquablement bien conservé un siècle plus tard ! — est qu’il constitue un exemplaire rarissime pour le XIXe siècle de scrapbooking réalisé par un homme. Oui, un homme ! Le père d’Amy ne s’est pas contenté d’offrir ce recueil de collages à sa fille, il l’a entièrement pensé et conçu. Cet étonnant pater familias c’est John Bingley Garland, un respectable homme d’affaire et politicien ; également premier orateur du parlement de Newfoundland en Islande.

john-bingley-garland, Courtesy of Archives and Special Collections, Queen Elizabeth II Library, Memorial University of Newfoundland, St. John’s, N
John Bingley Garland.

Père de sept enfants et préoccupé par de lourdes charges professionnelles, John a pourtant passé des semaines entières sur cet ouvrage réunissant au total plusieurs centaines de gravures. Cela méritait que nous y jetions un œil ! La première page annonce la couleur…

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Durenstein !, folio 4

En haut à gauche, sous le titre, John a listé le contenu (contents) du livre et parmi les thèmes énoncés, celui de la religion chrétienne semble clairement se démarquer : “The church militant!”, “The church triumphant!”, “The Return of the Ark!” ou encore “Deliver us from Evil!” pour n’en citer que quelques-uns. Tout semble étroitement lié à la religion et à la foi.

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Durenstein !, folio 4

Ensuite, le premier détail qui attire notre attention c’est le sang, omniprésent. Une croix qui saigne, des fleurs qui saignent à tel point que même leurs feuilles s’y mettent… Plus bas, un squelette gît sous un voile. La belle ambiance ! Toutes les autres pages sont du même acabit, aussi vous en ai-je sélectionné quelques-unes et vous invite à visualiser toutes les autres directement sur le site du Harry Ransom Center.

On y voit de nombreuses scènes bibliques, certaines rappelant les moments les plus douloureux de la vie de Jésus, mais aussi des Saintes Vierges, des évêques avec leur mitre, des papes avec leur tiare, des templiers en armure et des colombes, symbole de l’Esprit-Saint. Les animaux sont également très présents, notamment le serpent qui n’est pas sans rappeler la tentation d’Ève au jardin d’Éden !

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Durenstein !, folio 6
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Durenstein !, folio 44
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Durenstein !, folio 11

Autour des fleurs et fruits sanguinolents batifolent des papillons et autres insectes. Assez souvent, en tête de la planche, un couple d’angelots munis d’une épée et d’une lance semble garder les portes de la Jérusalem céleste dont l’entrée est défendue aux pécheurs. On observe aussi différents monuments d’architecture antique tant païenne que religieuse, des figures égyptiennes, des sarcophages…

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Durenstein !, folio 7
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Durenstein !, folio 10
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Durenstein !, folio 27

Sur cette planche intitulée “The Church Militant”, une représentation frontale de l’appareil génital féminin est suggérée, des serpents en guise de trompes, une tête de mort à l’emplacement du vagin… pas très réjouissant.

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Durenstein !, folio 8

Toutes ces gravures quelque peu macabres sont agrémentées de commentaires, de citations bibliques ou encore d’extraits de psaumes griffonnés à l’encre de Chine rouge sang. On peut ainsi lire :
There is none righteous! no! not one! – They are all gone out! of the way!” (fol. 27) faisant référence à l’épître aux Romains 3,10 : « Il n’y a point de juste, pas même un seul. Nul n’est intelligent, nul ne cherche Dieu ».

I said to the worm, thou art my mother” (fol. 8) inspiré du livre de Job 17,14 : « Je crie à la fosse : tu es mon père ! Et aux vers : vous êtes ma mère et ma sœur ! ».

Ou encore “Ask thee a Sign of the Lord thy God! ask it either – in the depth! or in the height above” (fol. 10) qui sont les mots du prophète Ésaïe 7,11 : « Demande en ta faveur un signe à l’Éternel, ton Dieu ; demande-le, soit dans les lieux bas, soit dans les lieux élevés ».

Ces phrases recopiées par un père débordant de piété et désireux d’encourager sa fille à la méditation spirituelle sont trop nombreuses (et trop flippantes !) pour être toutes rapportées ici, mais les amateurs sont libres d’aller s’en délecter. Ces planches de collages (prenant parfois des allures de pochettes de disque de hard rock) avec leurs représentations à la fois martiales et dévotes semblent figurer de façon allégorique le combat spirituel du Bien contre le Mal que doit mener le « bon chrétien », en l’occurrence la bonne chrétienne. Voilà probablement le message que John voulait transmettre à sa fille avant que celle-ci ne quitte le cocon familial pour se marier et entrer dans sa vie d’épouse et de future mère. Ah ! que j’aurais aimé être là le jour de la remise du cadeau ! J’aurais voulu voir la mine d’Amy, feuilletant gracieusement les pages de l’œuvre de son père et feignant la joyeuse surprise…

Et puis, tout à coup, l’énigmatique dédicace de John me revient à l’esprit et je comprends que l’examen ultérieur auquel il invite sa fille c’est un examen de conscience, bien sûr ! Il ne faudrait surtout pas qu’elle oublie de vivre dans la crainte de Dieu…

Je me permets alors de proposer une piste d’explication du titre Durenstein ! (puisque je n’en ai trouvé aucune) et de renouer ainsi avec Richard Cœur de Lion, ce roi réputé violent et cruel. En 2013, des analyses biomédicales ont été réalisées par l’équipe du Dr Charlier sur le cœur momifié de Richard retrouvé en 1838 dans un petit coffre placé au sein de la cathédrale Notre-Dame-de-Rouen. D’après le Dr Charlier, l’organe aurait été embaumé selon un rituel fort complexe pour l’époque, « l’extrême soin donné au cœur et l’usage d’aromates lui donnant une odeur se rapprochant de l’odeur de sainteté ». La fameuse odeur de sainteté ! Il semblerait que cette technique d’embaumement consiste à épargner au défunt une trop longue période de purgatoire, celle de Richard ayant été estimée par le clergé de son temps à trente-trois années ! La petite Amy en aurait-elle fait à ce point baver son paternel, qu’elle mérite un tel album de repentance ?

Pour lire l’intégralité du Victorian Blood Book, c’est ici !

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