Les fumistes et le vieux mood fin-de-siècle

Aujourd’hui on va parler de Fumistes mais je vous rassure tout de suite, ce sont des types sympa, des “grandes-gueules”, les rois de la provoc’. Leur mission : sauver le monde ! Enfin, à leur manière… je vous laisse découvrir !

Ah, le dix-neuvième ! Siècle de la révolution industrielle, du progrès, de l’obsession de la nouveauté… D’un coup, l’histoire accélère à une vitesse fulgurante au gré des évolutions scientifiques et technologiques : chemin de fer, chauffage au gaz, électricité… À Paris, sous la direction du préfet Haussmann, la modernité s’installe et déjà des omnibus et tramways hippomobiles sillonnent les rues, bouleversant la physionomie de ce qui était encore, il y a peu, le village du Vieux-Paris. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, ce paysage déjà chamboulé s’assombrit avec la défaite de la France contre la Prusse (1870) puis la Commune (1871) et sa “semaine sanglante”. Bref, pour l’heure Paris n’est pas une fête ! Comme si ça ne suffisait pas, émerge une théorie scientifique qui va bien plomber l’ambiance, la théorie de l’hérédité-dégénérescence ou l’idée que les “races européennes” sont en train de se dégrader, de dégénérer. Les scientifiques expliquent ainsi que les maladies mentales sont héréditaires et que les tares de chaque individu s’aggravent inexorablement de génération en génération. En gros, quoi qu’on fasse, nos enfants seront de plus en plus moches et de moins en moins futés… Vu sous cet angle, la foi et l’espoir placés en l’Homme se trouvent quelque peu ébranlés (voir Zola). Et puis n’oublions pas de remercier Darwin et sa théorie de l’évolution; dès L’Origine des espèces publié en 1859, il avait commencé à plonger l’Europe dans l’angoisse en démontrant une inégalité entre les espèces. Dans une France alors deuxième pays colonisateur après le Royaume-Uni, toutes ces théories étaient en train de nourrir les racines du racisme et tout un tas de vilains ismes dont écopera le siècle suivant.

Ah oui, j’allais oublier « Gott ist tot » ! C’est Nietzsche qui le dit dans Le Gai Savoir en 1882 : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau ». Whow !! Imaginez la violence des propos de Friedrich dans une société puritaine et encore largement conservatrice… Et Ernest Renan d’en remettre une couche : « il n’y a plus de masses croyantes. […] La religion est irrévocablement devenue une affaire de goût personnel ». C’est vrai qu’après des siècles de chrétienté, la France et plus particulièrement la bourgeoisie, se retrouve en pleine déchristianisation et en totale perte de repère. Entendez ce cri de détresse de Huysmans dans À rebours : « Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir! ». Pour couronner le tout, l’astronomie de l’époque annonce crûment au peuple bien-aimé que l’humanité entière sera amenée un jour à disparaître lors de catastrophes cosmiques, de collisions de comètes, de chute d’astéroïdes que sais-je… On se croirait au journal de vingt heures ! Alors ça y est, nous sommes fichus, et damnés de surcroît ! Aussi, dans cette ambiance morose des années 1880 se développe un élan millénariste dans les milieux chrétiens, en opposition aux courants positivistes et progressistes liés aux avancées scientifiques. Les millénaristes ont une vision court-termiste de l’histoire (Delumeau) : si le monde est pourri, il ne reste qu’à espérer ardemment le règne de Dieu, mais pour cela il faut d’abord mourir… Comme disait Rimbaud, « Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant. » (Enfance VI). Bon, je résume : désillusion, épuisement de la foi et désenchantement du monde, c’est la fin d’une époque ! Alors, on devient de plus en plus individualiste et égoïste (Tocqueville), on se renferme sur soi, dans l’intimité du cercle familial, ce que le code Napoléon (1804) incite d’ailleurs à faire. Tout cela se traduit par une nostalgie teintée de pessimisme, en particulier dans les hautes strates de la société (dandysme…). Verdict sans appel de Joséphin Peladan en 1884 dans Le Vice Suprême : « À cette heure des histoires où une civilisation finit, le grand fait est un état nauséeux de l’âme et, dans les hautes classes surtout, une lassitude d’exister ». Ce vieux mood fin-de-siècle porte un nom, la Décadence !

Décadentisme et résistance Fumiste

Ce malaise social se ressent dans le pessimisme intrinsèque à la littérature fin-de-siècle, comme nous l’avons vu plus haut avec Huysmans mais aussi Zola, Chateaubriand et tant d’autres. Mais cette vision maussade du monde dépeinte par les “décadents” a tendance à profondément ennuyer – le mot est faible – ceux qui refusent de se laisser bercer au rythme des sanglots longs des violons de l’automne, si vous voyez ce que je veux dire…  Ainsi, le critique d’art Teodor Stefan Wyżewski s’indigne en ces termes : « La littérature semble vouloir s’appeler, décidément, le Pessimisme. Elle nous donne des romans pessimistes, des drames pessimistes, des poèmes pessimistes, des oeuvres de critique pessimistes ». Pas besoin d’être Freud pour observer que cette littérature décadente entretient d’une certaine manière le morosité de la civilisation européenne. Du point de vue de la création artistique, on commence à penser qu’il n’y a plus rien à inventer, c’est du moins ce que dénonce Émile Goudeau : « ce fut une période lamentable, où il semblait que jamais plus, au grand jamais, on ne s’occuperait de littérature » (Dix ans…, p.148). Émile justement, sera le chef de file d’un des premiers élans de rébellion contre ce triste mood, bien décidé à sortir de leur torpeur tous les névropathes, hypocondriaques et autres mélancoliques ayant sombré dans le Spleen. Prenant l’exemple des poètes Zutistes (Rimbaud, Verlaine, Gill…) actifs à Paris de 1871 à 1872, ce périgourdin monté à Paris s’entoure de quelques gusses et fonde, en 1878, le cercle des Hydropathes, un club littéraire d’un genre nouveau, et l’un des plus marquant de son temps !

Les Hydropathes c’est « un théâtre de la poésie ouvert à tous » animé par une bande de joyeux drilles qui a décidé de renverser ce fatalisme nauséabond. Comment comptent-ils s’y prendre ? Tout simplement en bafouant les règles et conventions littéraires pompeuses afin de faire renaître un art du rire et de la gaieté. Ils sont nombreux à rejoindre les rangs des Hydropathes mais l’on peut tout de même citer Maurice MacNab, Jules Laforgue, Félicien Champsaur, Charles Cros ainsi que Sarah Bernhardt qui y fera également plusieurs apparitions. Par définition, les hydropathes n’aiment pas l’eau. Non, ces bambocheurs préfèrent les liqueurs, ainsi que le rappelle l’hymne inventé par Charles Cros « Hydropathes, chantons en cœur, La noble chanson des liqueurs…», aussi c’est au Café de la Rive Gauche dans le Quartier Latin de Paris qu’ils se retrouvent chaque soir dans le but d’offrir une scène aux artistes méconnus, une sorte de tremplin pour jeunes talents où l’on banquette gaiement. Sous l’égide d’Émile Goudeau qui se revendique de Rabelais, La Fontaine et Molière, le mot d’ordre du groupe est liberté créatrice ! Ainsi, ils sont poètes, musiciens, chansonniers, dramaturges, peintres, dessinateurs ou encore étudiants à se réunir pour présenter leurs oeuvres, les soumettre à la critique et susciter l’amusement de leurs collègues. Au départ, le programme de ces happy few est le suivant : « Ne pas signifier, cesser de faire sens pour simplement vivre, faire de la poésie, boire et chanter en prenant pour cible la bourgeoisie ». En usant de la caricature et de la satire, dans une intention spectaculaire et festive, ils prennent pour matière le mouvement décadent, s’en inspirent (c’est indéniable), mais travaillent à en rire en tentant des formes nouvelles ou en parodiant ses auteurs. Certes, ils tournent en dérision la bourgeoisie, mais aussi et surtout les poètes parnassiens, les romantiques et les naturalistes, ces esthétiques alors dominantes auxquelles ils reprochent la prétention et la fatuité. Le rire se doit d’être expression populaire. Ainsi, Les Paradis Fantaisistes de Paul Marrot commence en se moquant ouvertement de ces romantiques blafards et on pourrait en dire autant d’Edward dans Twilight :
« J’ai la face toute pâlie
Par un chagrin essentiel.
Je veux m’en aller dans mon ciel
Avec ma maîtresse Ophélie
»

« À la bonne heure, on commence à parodier ces grotesques Mallarmistes et ces insupportables Verlainiens qui ravagent la rive gauche » (Dix ans.., p.82) s’enorgueillit Goudeau, auteur de Fleurs du bitume une parodie des Fleurs du Mal de Baudelaire. Les Hydropathes sont alors persuadés d’assister à un épuisement des modèles canoniques de la littérature, les parnassiens sont en train de tuer la poésie, de la figer dans le marbre. Pour Goudeau il faut agir ! Avec sa joyeuse troupe, ils revendiquent une littérature vivante et comptent bien révolutionner la poésie en cette fin de XIXe siècle. André Gill écrit ainsi  :
« Muse, il faut être de son temps
Ou n’être pas. La poésie
Des vieux pontifes est moisie;
Les vers pompeux sont embêtants.

Voilà tantôt six mille années
Que tu vagis les mêmes sons,
Ô Rabacheuse ! tes chansons
Sont-elles assez surannées
».

Victimes de leurs succès, ces rassemblements ponctués de calembours, de chansonnettes, d’ombres chinoises et de rires attirent rapidement des artistes renommés (Debussy, Satie, Charpentier…) curieux et sympathisants du mouvement. Bientôt toute la bohème parisienne se retrouve dans les soirées des Hydropathes, réunissant les meilleurs soirs jusqu’à 350 participants. Comme vous pouvez l’imaginer, un tel charivari a fini par venir à bout de la bénignité du voisinage, d’autant plus que quand le proprio montait au dernier étage du café où ils se retrouvaient pour demander un peu de silence il pouvait être sûr de se voir dédier une algarade mordante. Aussi ces chahuteurs se voient vite contraint de s’exiler rive droite, aux alentours de Montmartre, continuer leur chambard ailleurs. Juin 1880, Goudeau est épuisé, il dissout les Hydropathes avant d’entrer à l’hôpital. Mais la pensée Fumiste était née ! Les anciens des Hydropathes, avec Rodolphe Salis à leur tête, continuent de se retrouver, cette fois-ci au fameux cabaret du Chat Noir, dès 1881. La même année, les moeurs se libèrent grâce à la loi sur la liberté de la presse et la fin de la censure.  Cela leur permet de développer les bases de l’humour noir (Lautréamont, Villiers de L’isle-Adam…) de même qu’apparaissent des références à la pornographie et de la scatologie, remportant un franc succès chez nos les contemporains de la fin du XIXe siècle !

Affiche de la campagne électorale pour l'élection législative du 20 août 1893 d'Albert Caperon dit « Captain Cap ». Alphonse Allais faisait partie de la liste électorale.
Affiche de campagne électorale du 20 août 1893 d’Albert Caperon dit « Captain Cap »

Les fumistes s’approprient les différents cabarets montmartrois et fondent des clubs plus ou moins éphémères dont les noms rivalisent d’originalité tels les Hirsutes (1881-1883), les Zutistes (qui se reforment de 1881 à 1883), les Jemenfoutistes (1884)… Tous ces clubs participent du grand mouvement fumiste de la fin du siècle (1880-90) conduit principalement par Arthur Sapeck et Alphonse Allais. C’est le temps des café-concerts et ces espaces de divertissement deviennent des lieux de parole et de libre expression, l’univers du cabaret artistique prend vie. Ce joyeux bazar donnera aussi naissance dès 1882 aux Arts Incohérents, mouvement fondé par l’ancien hydropathe Jules Lévy avec l’intention d’interroger l’expression artistique en marge des salons officiels, ce qui ouvrira la voix au Dadaïsme…

Sapeck, La Joconde, 1887
Sapeck, La Joconde, 1887.

À une époque où jouer de l’humour n’était pas encore un gagne-pain, les fumistes – ces gouailleurs à la verve souvent acerbe – en utilisant le rire par la catharsis ou la subversion, ont su soulager leurs contemporains d’une lancinante angoisse existentielle. Ces  initiateurs du  « rire moderne », en donnant le coup d’envoi d’un renouveau littéraire et artistique, ont également participé au développement du statut d’auteur-interprète et préparé la France à entrer dans les années folles. Si courte qu’elle fut, « la période hydropathesque (1878-­1880) suivie de celle des Hirsutes, des Zutistes et du Chat Noir, semble relever d’un âge d’or, d’une utopie souriante, d’une parenthèse démocratique dans la vie littéraire » (Dix ans.., p.9). Du coup, quand en mai 1910, certains scientifiques ont à nouveau annoncé une fin du monde lors du passage de la comète Halley à proximité de la Terre, les artistes avaient de quoi répliquer…

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MA BIBLIO :

FUREIX Emmanuel et JARRIGE François, La modernité désenchantée: Relire l’histoire du XIXe siècle français, La Découverte, Paris, 2015.

GOUDEAU Emile, Dix ans de bohème, Champ Vallon, 2000.

HUYSMANS Joris-Karl, À rebours, Hoffenberg, Berlin, 2015

PIERROT Jean, L’imaginaire décadent : 1880-1900, Publication Univ Rouen Havre, 1977.

MARSOT Julien, Le « dépoétoir » fin-de-siècle : éléments pour une poétique des Hydropathes, Université du Québec, Montréal, 2011 (Mémoire).

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7 réflexions sur “Les fumistes et le vieux mood fin-de-siècle

  1. Bravo. C’est chouette de vous lire. Juste un petit commentaire pour préciser que lorsque les Hydropathes quittent la rive gauche pour la droite, c’est, d’après mes infos, à l’Ane Rouge, tenu par le frère de R. Salis en rupture de banc du Chat Noir, puis, dans une moindre mesure, au Clou, tous deux cabarets sis Avenue Trudaine, qu’ils trouvent refuge.

    Aimé par 1 personne

  2. Formidable! J’aimerais etre en contact avec l’ecrivain de cet essai. J’utilise pas
    social media. J’aimerais poser une question vis a vis un livre pour
    lequel je fais des recherches. . Merci d’avance.

    Aimé par 1 personne

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