Le Berserksgangr, la fureur du Berserkr

Les amateurs d’univers médiéval fantastique (notamment les joueurs d’Hearthstone, Warhammer, Skyrim, ou encore EverQuest), ont sans doute déjà croisé sur leur chemin un Berserker (berserkr en vieil islandais), ce guerrier du Nord à la réputation d’invulnérabilité. Dans les jeux vidéo, cette créature a la particularité de passer dans un mode « furie » et d’effectuer par exemple de gros dégâts de zone en chargeant ses adversaires avec une dextérité à toute épreuve. Une puissance dévastatrice qui s’accompagne aussi le plus souvent d’un malus pour le joueur, en contrepartie du débordement de force du personnage. Le Berserkr peut alors, selon les jeux, agir comme un fou furieux à tel point que la capacité de contrôle du joueur s’en trouve diminuée, ou encore s’infliger lui-même des dégâts… Si je vous parle de jeux vidéo, c’est parce que pour moi la culture est dans tout ce qui nous entoure, et a fortiori dans les jeux vidéo. J’en veux pour preuve que ces guerriers légendaires, les berserkir, sortent tout droit de récits mythologiques des peuplades du Nord. Embarquons-nous donc à bord d’un drakkar si vous le voulez bien, cap sur la littérature médiévale scandinave ainsi que sur les pratiques cultuelles et guerrières de l’époque viking !

La « matière » du Nord
Malgré ma diligence et mon empressement à vous conter l’histoire des berserkir, il me faut tout d’abord vous présenter la mythologie ingénieuse qui caractérise les peuples scandinaves. D’après le traité de mythologie scandinave de Frédéric Guillaume Bergmann (1812-1887), cette mythologie leur a été transmise par leurs ancêtres les Gètes, eux-mêmes héritiers de la tradition scythes. Le philologue en situe ainsi la naissance en Asie, à l’origine de la souche scythique vers 2500 av. J.-C., et sa décadence en Europe vers le VIIsiècle de notre ère, avant d’être définitivement supplantée par le christianisme aux alentours de l’an mil. Dans les croyances scythes ancestrales les éléments de la nature (Ciel, Terre, Soleil, Lune, Feu, Eau, Océan) qui passaient pour être des puissances surhumaines, étaient considérés comme des divinités auxquelles des actions — leurs manifestations extérieures — étaient attribuées. Le culte des dieux, alors peu développé, consistait dans l’invocation de ces divinités, envisagées sous la forme d’êtres vivants zoomorphes, soit sous la forme d’une conjuration, un appel au secours, ou d’une déprécation, une prière pour éloigner le mal. Vers 700 av. J.-C., la représentation des divinités passe de zoomorphique à anthropomorphique ; des dieux à forme humaine auxquels on confère une race, une famille, une généalogie et des rapports hiérarchiques (dieux, demi-dieux, héros…). Dès lors, leurs actions ne sont plus vues comme l’expression symbolique de leur nature mais comme des actions humaines volontaires, des faits ou événements épiques racontés dans les mythes. Ces mythes basculent ainsi de symboliques à historiques et la mythologie devient « le tableau épique de l’histoire des dieux ». Enfin, à partir de l’an 500 de notre ère puis avec l’arrivée du Christianisme, ces croyances se désagrègent peu à peu pour ne persister que sous la forme de superstitions. Pour retrouver la trace de nos furor berserkicus comme disent nos amis latins, il va donc nous falloir fouiller dans cette riche matière mythologique et naviguer entre mythe et réalité.

Le corpus de sources dont nous disposons sur cette mythologie est composé d’un côté de vieux récits scandinaves, et de l’autre de sagas islandaises, plus tardives, retraçant les épopées vikings. Les récits scandinaves qui nous intéressent sont principalement des poèmes scaldiques écrits entre les VIIIe et XIVe siècles par les poètes de cour islandais, les scaldes (skàld). Ces derniers composaient des œuvres dithyrambiques, relatant des batailles épiques et des hauts faits en l’honneur d’un souverain ou d’un jarl (grand seigneur). Ces poèmes scaldiques ont ensuite été la source d’inspiration des auteurs de sagas islandaises, et si je vous raconte tout ça c’est parce qu’il y a quelqu’un qu’il faut absolument que je vous présente, j’ai nommé Snorri Sturluson (1179-1241). Snorri, fils de Sturla, est l’un des plus éminents poète et écrivain du moyen âge scandinave. Savant, historien, chef de clan et diplomate, cet Islandais passionné par l’organisation sociale et politique de la Scandinavie s’est embarqué dans de nombreux voyages et a rencontré les hommes les plus instruits de son temps. Sa vie est assez rocambolesque et, avant de se faire assassiner par son gendre dans un guet-apens nocturne à l’âge de 62 ans, il a trouvé le temps d’écrire une incroyable œuvre didactique, l’Edda de Snorri (Snorra Edda). Ce recueil exhaustif de mythologie scandinave écrit en norrois (vieil islandais) à partir de 1220 est suivi de la publication, quelques années plus tard, d’une Histoire des rois de Norvège intitulée Heimskringla (que l’on peut traduire par L’orbe du monde), une fresque trépidante composée de seize sagas qui sont autant de biographies retraçant les dynasties des rois de Suède et de Norvège. Bref, son œuvre représente le fond scientifique le plus important que l’on possède sur la mythologie scandinave et relate notamment l’existence des berserkir.

Dans l’Histoire de Harald à la Belle Chevelure (Harald saga hins hárfagra) tiré de la Saga des Ynglingar (Histoire des Rois de Norvège), Snorri cite une strophe scaldique du Haraldskvæði (Chant [en l’honneur] de Harald), poème narrant un combat qui s’est déroulé en 872 sur les côtes de Norvège et dans lequel les berserkir sont « présentés comme un groupe de combattants d’élite appartenant à la garde du roi Harald » (Samson, p. 21). Snorri les définit alors expressément comme « les hommes d’Odin » (hans menn) car ils se battent sous sa fureur sacrée : au son de sa voix, à son moindre signal, ses guerriers s’élancent dans la mêlée et réduisent en poussière leurs ennemis :
« Les soldats d’Odin avançaient au combat sans armure,
Semblables à des chiens ou à des loups enragés,
Ils mordaient leurs boucliers ;
Forts comme des loups ou des ours en furie,
Ils foulaient au pied leurs ennemis,
Ni le feu ni le glaive ne pouvait les atteindre.
Cette frénésie s’appelait Berserksgangr
 »
Saga des Ynglingar

Le Berserksgangr, fureur héroïque
Les voilà donc nos redoutables créatures dont il est dit qu’elles combattent sans cuirasse, d’où l’origine du mot berserkr (de ber, nud, et serk, cotte de maille). Pour autant, ils n’étaient pas nus, mais revêtus de peaux d’ours ou de loup ce qui leur conférait l’aspect de véritables bêtes sauvages lorsqu’ils entraient en accès de rage, en Berserksgangr, ou Fureur du berserkr selon les traductions. D’ailleurs Georges Dumézil, qui s’est de près intéressé aux berserkir, les qualifie de « guerrier-fauves » (Mythes et dieux des germains, p. 81) et leur confère une véritable nature animale. En effet pour entrer dans cette fureur combattante, le guerrier hurlant et écumant se met à mordre frénétiquement son bouclier et tandis que monte en lui la furie, se mue en une sorte de bête sauvage.

Il ne nous est parvenu que de très rares représentations iconographiques de berserkir mais je vous ai trouvé cette pièce d’échec scandinave du XIe siècle découverte en Écosse, sur l’île de Lewis en 1831. Il s’agit d’une tour à l’effigie d’un guerrier islandais sculptée sur dent de morse ou de cheval marin. On y voit notre berserkr en train de mordre son bouclier, s’apprêtant à passer du côté obscur de la force. Après quoi ce dernier peut traverser les flammes sans broncher et demeurer insensible à la morsure du fer. Bref, rien n’arrête ce barbare ultime, transi d’une rage que seul le sang peut apaiser…

Tour - Lewis chessman. Musée national d’Écosse
Tour — Lewis chessman. Musée national d’Écosse.

Dans Histoire des expéditions maritimes des Normands et de leur établissement en France au dixième siècle, un ouvrage français du XIXe siècle faisant référence aux légendes nordiques, on trouve trace de « ces guerriers farouches partis du Nord, dont aucune puissance humaine ne pouvait modérer la fureur », de ces « instruments aveugles et terribles que les rois de la mer lançaient sur un ennemi incapable de résister ». Cet ouvrage nous donne aussi une belle description de la fureur immodérée du berserkr : « L’exaltation du courage les faisait tomber dans des accès de frénésie pendant lesquels leur tête, comme saisie d’un vertige, ne dirigeait plus leurs actions ; écumant alors de rage, ils frappaient indistinctement de leur glaive amis et ennemis, les animaux, les arbres et les pierres ; ils détruisaient leurs propres effets, et s’entouraient quelques fois des victimes de leur férocité ». Comme vous le constatez, la caractéristique du berserkr c’est de tuer sans sommation ni discernement, en détruisant tout sur son passage. Aussi étaient-ils placés en première ligne lors des combats qu’ils ouvraient par une « charge des fous ». Et croyez-moi, ça devait faire son petit effet, du moins les récits rapportent que leur fureur ne provoquait point de représailles !

Dans le même ouvrage, on apprend que les cinq fils de Sivald, roi de Suède, auraient été des berserkir et qu’ils « avalaient, dans leurs accès de rage, des charbons ardents et se précipitaient dans les flammes ». Ah ah, ils étaient joueurs ! L’important avec des guerriers turbulents, c’est de savoir les canaliser. Mais avec le berserkr, tu ne peux pas. Même Odin ne peut pas… Du coup, il arrive parfois qu’ils s’entre-tuent, qu’ils se ruent les uns sur les autres et s’entr’égorgent. Il y a par exemple ce berserkr du nom de Hartben, « pirate redoutable et chef de douze berserker, [qui] immola six d’entre eux à sa fureur dans un accès de rage ». Quand je vous disais qu’il ne faut pas rester dans leur ligne de mire… Et ça devient tout de suite plus problématique en pleine mer, comme lorsque les fils d’Arngrim, roi d’Helgeland, « dans leurs courses sur mer, emportés quelques fois par la rage, tuaient leurs gens et détruisaient leurs bateaux ». C’est ballot !

Mythe ou mytho ?
Des créatures qui lors de terribles transports passent en mode Super Saïyen, pulvérisent leurs ennemis, explosent des rochers et des arbres, gobent des charbons ardents pour le quatre-heures… ont-elles réellement existé me demanderez-vous ? Et si oui, d’où puisaient-elles cette force prodigieuse ?

Le juriste Jon Erischen, auteur en 1773 de De Berserkis & furore Berserkico, attribue trois causes physiques à l’origine du Berserksgangr que sont « impuissance de l’âme à se maîtriser, emprise d’esprits maléfiques, maladie mentale ». Admettons… À la même époque de nouvelles théories voient le jour parmi lesquelles celle du théologien Samuel Lorenzo Ödman qui affirme que le phénomène est lié à la consommation de champotes, plus précisément des amanita muscaria (amanite fausse oronge). C’est l’hypothèse la plus répandue et que l’on retrouve dans les encyclopédies et ouvrages médicaux de la fin du XVIIIe et jusqu’au XXe siècle. Mais j’arrête tout de suite les petits malins qui sont en train d’en commander sur Internet, car ça ne marche pas ! En 1956, le scientifique Howard D. Fabing, après avoir isolé la substance hallucinogène du champignon (la butofénine), réalise l’expérience sur des détenus de la prison d’État de l’Ohio. Au lieu d’être confronté à une horde de bersrkir sous amphètes prêts à bondir et lui faire regretter ses viles expérimentations, il s’est juste retrouvé face à une bande de beatniks totalement inaptes au combat. On a aussi associé le phénomène du berserksgangr à la lycanthropie, on lui a conféré une origine épileptique ou hystérique, mais l’approche psychiatrique est souvent restée écartée car elle ne prenait pas assez en compte — selon les ethnologues, archéologues et folkloristes travaillant sur la question — les aspects cultuels et mythologiques de la tradition islandaise ancienne. Ces derniers en appellent notamment à l’important « culte de la métamorphose » et aux phénomènes d’extases guerrières. Selon Otto Höfler, « l’utilisation des masques constitue dans ce contexte une “expérience sacrée”, au cours de laquelle les participants opèrent une métamorphose psychologique leur permettant d’incarner les puissances surnaturelles » et comme nous le savons depuis The Mask : nous portons tous un masque, « c’est une métaphore, un symbole ».

Plaque de bronze de l'âge de Vendel (VIe s.), découverte en Suède. Deux berserkir, l'un portant un casque cornu, l'autre un masque d'ours ou de loup.
Plaque de bronze de l’âge de Vendel (VI-VIIe s.), Suède. Deux berserkir, l’un porte un casque cornu, l’autre un masque d’ours ou de loup.

À l’heure où nous parlons, des types se chamaillent encore sur l’historicité du phénomène des berserkir en s’appuyant sur l’œuvre de Snorri. Pour Félix Wagner, traducteur des sagas dans les années 1920, il s’agit de « vraies synthèses historiques » et « jeter le discrédit sur l’œuvre de Snorri, parce que le premier livre est entremêlé de récits légendaires, serait tout aussi absurde que de suspecter la véracité de Tite-Live pour avoir rapporté la légende de Romulus et de Rémus ». Il est rejoint par Georges Dumézil pour lequel l’existence des berserkir est indéniable et remonterait aux Ve-VIIe siècles, c’est à dire à l’époque des migrations. Selon le philologue et linguiste, les œuvres de Snorri ne sont pas des fantaisies littéraires mais bel et bien des récits fiables (Dumézil, « Réhabilitation de Snorri », dans Mythes et dieux des Indo-Européens, p. 253). Alors face à la diversité des interprétations faites depuis le XVIIe siècle, force est d’admettre la complexité de la figure pittoresque du berserkr. Il n’en demeure pas moins le héros légendaire caractéristique d’une société païenne dans laquelle les prouesses guerrières étaient un moyen privilégié de démontrer sa valeur et sa loyauté au souverain.

Et je vous quitte avec cet appel des berserkir au combat, tiré de la Saga du Roi Hrolf Kraki :
« Le jour s’est levé,
Les ailes du coq bruissent.
Le temps est venu pour les Serfs
D’aller à leurs tâches.
Réveillez-vous maintenant, soyez éveillés,
Proche entre frères,
Tous les plus émérites
Des compagnons d’Adils.

Har à la Poigne-dure,
Hrolf l’Archer,
Les gentilshommes de noble lignée,
Qui ne battent jamais en retraite.
Je vous éveille non pour le vin
Pas plus pour les charmes des Dames ;
Non mais je vous éveille bien plutôt
Pour le jeu cruel… du Combat ! »

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MA BIBLIO :

BASTEROT Barthélémy de, Traité élémentaire du jeu des échecs : avec cent parties des joueurs les plus célèbres, précédé de mélanges historiques, anecdotiques et littéraires (2e édition), A. Allouard, Paris, 1863.

BERGMANN Frederic Guillaume, La fascination de Gulfi (Gylfa Ginning) traité de mythologie scandinave composé par Snorri fils de Sturla, 1861.

BERGMANN Frédéric Guillaume, Les Gètes, ou La filiation généalogique des Scythes aux Gètes et des Gètes aux Germains et aux Scandinaves, Paris, 1859.

BERGMANN Frédéric Guillaume, Poèmes islandais (Voluspa Vafthrudnismal, Lokasenna), Imprimerie royale, Paris, 1838.

DEPPING Georges Bernard, Histoire des expéditions maritimes des Normands et de leur établissement en France au dixième siècle, Didier, 1843.

DUMEZIL Georges, Mythes et dieux des Germains, Essai d’interprétation comparative, Leroux, Paris, 1939.

NIDERST Alain, L’animalité : hommes et animaux dans la littérature française, Gunter Narr Verlag, Tübingen, 1994.

SAMSON Vincent, Les berserkir: Les guerriers-fauves dans la Scandinavie ancienne, de l’âge de Vendel aux Vikings (VIe – XIe siècle), Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve-d’Ascq, 2011.

WAGNER Felix, « Un grand écrivain islandais du moyen âge : Snorri Sturluson et son œuvre », dans Revue belge de philologie et d’histoire, tome 10, fasc. 4, 1931. pp. 1076-1085.

La grande encyclopédie : inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts, tome 6, Lamirault, Paris, 1902.

Encyclopédie catholique : répertoire universel et raisonné des sciences, des lettres, des arts et des métiers, formant une bibliothèque universelle, tome 17, Parent-Desbarres, Paris, 1848.

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