Craquage au Scriptorium – Épisode 1 : La complainte du copiste

Craquage au Scriptorium — Épisode I
Thank God, it will soon be dark…” ou la complainte du copiste

Je m’acharne à vous le marteler chaque jour, les vieux manuscrits sont magiques, ils racontent des histoires incroyables et suscitent aussi de grosses marrades ! Aussi ai-je décidé de vous présenter ce jour le premier épisode du cycle Craquage au Scriptorium, une série consacrée au petit peuple du scriptorium, ces artistes scribes et enlumineurs qui, dans le secret des abbayes et des ateliers de copie, ont participé à la constitution d’un formidable héritage historique et patrimonial. Je vous ai donc sélectionné quelques amusantes trouvailles glanées pendant mes nuits d’insomnie à fouiller de vieux manuscrits.

Pour entamer décemment ce cycle, je me dois de vous faire une introduction express et non exhaustive à la codicologie : l’étude des manuscrits. Le premier support de parchemin utilisé, dès le début de notre ère, c’est le volumen, qui signifie en latin « chose enroulée ». Il s’agissait donc d’un rouleau, hérité de la tradition orientale du papyrus mais fait de peau animale, le vélin. Le problème c’est qu’un volumen, ce n’est pas l’idéal : fragile, encombrant et ne pouvant être calligraphié que d’un côté. C’est seulement à partir du IVe siècle que s’impose et commence à se systématiser le codex, premier ouvrage sous la forme de feuilles pliées et réunies en cahier, ce qu’on appelle désormais un livre.

Tous ces manuscrits merveilleux qui enchantent mon quotidien sont le fruit du labeur et de l’abnégation de copistes acharnés et d’enlumineurs inspirés, qui, jusqu’à l’invention de l’imprimerie occidentale à la mi XVe siècle par Johannes Gutenberg, ont copié et recopié de leurs blanches mains quantité d’ouvrages majeurs. Au Moyen Âge, cette lourde tâche artisanale était généralement confiée aux fameux moines copistes qui, au sein des monastères, dans les scriptoria, copiaient inlassablement les œuvres sacrées et profanes considérées comme dignes d’être préservées. Puis au XIIe siècle avec l’essor des universités, la demande en matière d’ouvrages augmentant considérablement, des ateliers de copie sont créés ; faisant appel en renfort à une main-d’œuvre laïque. Ce sont à ces plumes habiles, ces artisans de la mémoire, que j’ai voulu dédier ce cycle. Oui, cette fois-ci nous allons nous intéresser à l’homme derrière le livre. Et quand je dis Homme, je pense aussi aux femmes copistes ou peintres de manuscrits, telles Hildegarde de Bingen (1098-1179) ou encore Jeanne de Montbaston (fin XIVe siècle). Cette dernière, en plus d’avoir un nom super swag, est l’auteure des illustrations de nonnes cueillant les fruits de l’arbre à pénis issues du Roman de la Rose que je vous ai présenté l’autre jour.

Au détour de mes articles, je vous parle souvent de ces marginalia, ces écritures ou petits dessins parfois fort farfelus qui ornent les marges des livres anciens (principalement de la fin du XIIe à la fin du XIVe siècle). Elles sont pour moi très précieuses, car ces notes fugitives, de plumes souvent anonymes, sont de fabuleux témoignages de ces bâtisseurs de l’Histoire, révélant leurs craintes, leurs rêves, et parfois aussi leur folie. Conservés depuis des siècles dans nos archives, ces vestiges d’un temps disparu nous permettent aujourd’hui de devenir, en quelque sorte, les contemporains du passé. Jubilatoire, non ?

Il est vrai que le scriptorium était un endroit où il faisait bon vivre, car il était toujours chauffé afin que l’encre ne gèle pas et pour éviter l’humidité qui fait gondoler et endommage les parchemins. Mais tout de même, quel labeur ! Recopier ou enluminer un ouvrage de grande ampleur, comme une Bible, l’ouvrage le plus copié au Moyen Âge, pouvait parfois prendre plusieurs années, de quoi devenir fol ! Sachant que le rendement d’un copiste moyen ne dépasse pas « cinq pages d’une quarantaine de lignes par jour » (p. 8), on comprend aisément qu’il faudra plus d’un artiste pour achever la copie d’un imposant manuscrit. Un même ouvrage était donc souvent une production collaborative, élaborée par différents copistes et enlumineurs se succédant au fil des pages et du temps.

Saint Jérôme au scriptorium

À titre d’illustration, je vous présente Saint Jérôme dans son scriptorium, entouré de copistes. Bon, ici il s’apparente à une sorte de Jedi ambidextre stakhanoviste, vous remarquerez qu’on le voit écrire des deux mains en même temps, deux paragraphes différents. La force est avec lui. [Plus sérieusement, il est en train d’écrire sa Vulgate et il suit d’une main le texte hébreu ou grec de la Bible qu’il traduit de l’autre en latin].

Copiste, c’est un travail de longue haleine réalisé par de braves lurons se tortillant pendant des heures sur un banc inconfortable, le dos voûté par dessus leur pupitre et s’accommodant tant bien que mal de la lumière vacillante d’une flamme de bougie. Dès lors, il est facilement imaginable qu’après quelques heures d’exercice, le copiste, inévitablement, sature ! Et pas moyen de s’évader dans ses pensées ou de faire semblant de gratter car l’armarius, le chef d’atelier, est là et il veille ! D’où, peut-être, certaines invocations, crayonnées en conclusion des ouvrages pour en marquer le terme, telle ce touchant : « Seigneur, viens au secours du misérable scribe Léon ! » (p. 158).

Michael Camille, auteur en 2013 de Images of the Edge : The Margins of Medieval Arts, a déniché dans différents manuscrits quelques amusantes marginalia griffonnées en marge des textes par des copistes harassés de travail. On y retrouve des suppliques similaires à celle de Léon, tel ce : « St. Patrick of Armagh, deliver me from writing » (St Patrick d’Armagh, délivre-moi de l’écriture) ou encore « Writing is excessive drudgery. It crooks your back, it dims your sight, it twists your stomach and your sides » (Écrire est une corvée. Ça vous courbe le dos, affaiblit votre vue, ça vous tourne l’estomac et les côtes). Ainsi, chacun y va de son petit commentaire : « Thin ink, bad vellum, difficult text » (Encre diluée, mauvais papier, texte pénible). Il y a par exemple celui qui a hâte que la nuit tombe et que la séance de copie s’achève : « Thank God, it will soon be dark » (Dieu merci, il fera bientôt nuit). Ou le ténébreux nostalgique qui rumine au fond du scriptorium sur la fatalité de son existence : « This is sad! O little book! A day will come in truth when someone over your page will say, “The hand that wrote it is no more” » (C’est triste! Ô petit livre ! Un jour viendra en vérité où quelqu’un lisant tes pages dira « La main qui a écrit cela n’est plus »). Et enfin celui qui n’en peut plus et qui ne pense qu’à l’apéro : « Now I’ve written the whole thing: for Christ’s sake give me a drink » (Maintenant que j’ai fini de tout recopier : pour l’amour du Christ apportez-moi un verre) !

Autres interventions parfois fantaisistes de nos amis copistes : les manicules. Une manicule, comme son nom l’indique, c’est une main dont l’index est tendu et pointe une zone de texte qui doit particulièrement retenir l’attention du lecteur. L’emplacement de ces manicules était parfois indiqué au copiste par l’auteur du texte, dans d’autres cas ce sont les lecteurs qui ont marqué ainsi un passage afin de pouvoir le retrouver plus rapidement.

Manicules
Ici nous avons des manicules simples, doubles et même triples ! D’autres fois, ce n’est pas seulement l’index qui désigne un paragraphe, mais bien tous les doigts qui, longiformes et filandreux, embrassent tout un morceau de texte telle une amicale accolade (à gauche). Mais il existe aussi des maniculmen, pardonnez ma formule hasardeuse, mais je ne sais comment qualifier autrement les hommes-mains que vous voyez à droite.

accolade & maniculmen

Amusant, n’est-ce pas ? Mais sachez que pour le scribe, qui n’est pas un dessinateur de métier, chaque manicule a demandé une attention et un soin particulier, ce que démontre ce brouillon rempli de dizaines de manicules comme autant d’index s’accusant les uns les autres. On dirait aussi qu’il a tracé un morpion en bas à droite…

Brouillon

Copiste zélé ou prémices de la folie douce du scriptorium ? Vous en apprendrez davantage dans le prochain épisode de Craquage au Scriptorium dans lequel je vous parlerai d’autres marginalia dessinées et pas toujours par des enlumineurs… Là, vous comprendrez mieux l’intitulé de ce cycle de billets !

Pour lire l’épisode 2, cliquez ici !

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6 réflexions sur “Craquage au Scriptorium – Épisode 1 : La complainte du copiste

  1. Et on se demande encore pourquoi les gens ne s’intéresse pas au manuscrits ! Si les cours prennaient la forme de ce billet, les bibliothèques seraient pleines ! Merci 🙂

    Aimé par 1 personne

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