Sexe sur le Nil : le papyrus pornographique de Turin

Papyrus pornographique de Turin
Papyrus pornographique de Turin.

Aujourd’hui les amis, on s’attaque au papyrus de Turin ! J’aurais pu vous parler du Saint-Suaire de Turin, et je le ferai peut-être, mais j’ai trouvé un sujet beaucoup plus amusant en attendant : un papyrus pornographique, qui répond également au nom de code de « papyrus 55001 ». (En réalité, ce papyrus n’est pas que pornographique. Un tiers du papyrus représente des scènes de parodies animalières satiriques. On y voit notamment des chats pris d’assaut par des souris montées sur des chars tirés par des chiens… Un peu ce qu’on retrouve dans les marginalia du Moyen Âge, mais je ne m’attarderai pas sur cette partie cette fois-ci).

Notre sulfureux document a été découvert en Égypte en 1820, dans la vallée des Rois à Deir el-Médineh. Aussitôt, il atterrit entre les mains de Bernardino Drovetti, consul de France en Égypte à cette époque. Amateur d’antiquités égyptiennes, il place égoïstement ce petit trésor au sein de sa collection personnelle, déjà largement fournie en papyrus majeurs et autres statues trouvés à Deir el-Medineh. En 1824, la collection Drovetti est vendue au musée Egizio de TurinJean-François Champollion (1790-1832), qui est parvenu deux ans plus tôt à déchiffrer les hiéroglyphes, a été envoyé afin d’étudier et d’organiser les collections. C’est ainsi que Champollion tombe nez à nez avec le papyrus 55001. Et là, c’est le choc ! En déroulant le papyrus, il voit sous ses yeux hagards défiler un mètre soixante-quatorze de phallus démesurés et pas moins de douze positions sexuelles complètement dingues. Il s’empare alors de sa plume et informe son frère de sa découverte qu’il présente comme « des débris de peintures d’une obscénité monstrueuse et qui me donnent une bien singulière idée de la gravité et de la sagesse égyptienne… ».

Bon, de vous à moi, Jean-François n’était pas aussi pudibond qu’il veut nous le laisser penser. J’ai lu quelques-unes de ses correspondances et dans une autre lettre à son frère on le voit plutôt sympathiser avec le péché et aussi la rapinerie ! : « Je te prie de présenter mes respects à M. Dacier ; je n’oublie point quel intérêt il prend aux jolis petits pieds des dames égyptiennes. On a dit à Lyon que la collection Drovetti contenait une cinquantaine de paires de souliers. Je ne doute point qu’il ne s’en trouve dans le nombre plusieurs dignes de fixer l’attention de notre vénérable patron. Je me propose donc d’en dérober une paire ou deux à son intention seulement. Il pourra alors, comme Denon, faire un larcin d’amour dans la lignée des Pharaons… » (voir p. 679).
Un petit filou oui !

Toujours est-il qu’à cause de son caractère pornographique, et jugé immoral par l’archéologue, le papyrus a été soigneusement planqué dans les réserves du musée et plus personne n’en a entendu parler pendant plus d’un siècle. Il a fallu attendre 1971 pour que le papyrus soit sorti de sa lourde caisse de bois et publié par Joseph Omlin, physicien et docteur en égyptologie à l’université de Heidelberg. C’est seulement à partir de ce moment que le musée Egizio décidera de rendre visible au public ce papyrus vieux de plus de 3 200 ans, exposé dans la salle des écritures à côté du papyrus des mines d’or (la première carte géographique connue). La datation est assez vague, mais on situe sa création durant l’époque ramesside, soit entre 1292 et 1075 av. J.-C.

Allez, je ne vous fais plus attendre, mon papyrus orgiaque le voici :

Voilà. Merci de votre attention. Non, je plaisante, je ne vais pas vous laisser sur votre faim comme ça. Ce n’est pas mon genre ! Vous l’aurez remarqué, le papyrus 55001 est aujourd’hui en miettes. Pratiquement totalement écorcé, sa lecture en est difficile, voire impossible. Mais – heureusement – de bonnes âmes ont pensé à préserver le patrimoine de l’antiquité égyptienne, pour l’amour de l’art et de la science. C’est ce qu’a fait au XIXsiècle l’archéologue italien Ippolito Rossellini (1800-1843) en réalisant avec abnégation des reproductions du précieux papyrus avant que celui-ci ne subisse davantage de dégradations. Ce qui nous donne ceci :

Copie du papyrus par Ippolito Rossellini
Copie du papyrus par Ippolito Rossellini (cliquez pour l’agrandir).

Du coup, c’est parti pour les douze positions acrobatiques ! Les scènes que vous allez voir ne sont pas toutes évidentes à comprendre, c’est pourquoi je me permets de vous les commenter dans l’ordre de lecture du papyrus, de droite à gauche, en m’inspirant des réflexions de l’égyptologue Pascal Vernus qui s’est penché de près sur ce papyrus.

Une première position fort périlleuse sur notre droite : Monsieur, ne quittant pas la cruche qui repose sur son épaule s’occupe de Madame, en équilibre sur la pointe des pieds et le bout des doigts. Derrière eux on observe deux jeunes femmes attelées à un char sur lequel s’est perchée leur copine afin d’être à la hauteur idoine pour s’accoupler. Son partenaire agrippe sa perruque d’une main sans lâcher la flasque d’huile qu’il tient dans l’autre. Autour de son coude droit, on distingue aussi un sistre, l’instrument de la déesse Hathor, divinité associée à l’amour, à la sexualité et à la fertilité. Malheureusement pour lui, on ne peut pas tout faire en même temps ! Et puis il faudrait que quelqu’un s’occupe du petiot qui assiste à tout ça parce que je crois qu’on ne le contrôle plus…

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Ensuite, nous avons cette dame juchée sur un tabouret tout à droite. Sous ce tabouret, on aperçoit un sistre et un flacon d’huile, l’ambiance est à la fête ! Les gambettes en l’air, elle guide son partenaire qui n’a pas l’air très à l’aise, il semble se protéger. Pascal Vernus a traduit les inscriptions écrites autour des personnages, ce seraient les paroles de la jeune femme tentant de rassurer son partenaire : « N’aie pas peur ; je vais agir. Qu’as-tu donc aujourd’hui ? » (source vidéo à 49:12). Monsieur serait donc un habitué ?

Au centre, c’est une scène bien étrange, avouons-le. Ne sachant vous l’expliquer, je suis allée chercher les explications de Joseph Omlin, qui décrit la scène ainsi : « Femme qui se maquille, qui est assise sur un cône d’onguents et à côté de laquelle un homme est accroupi par terre… Elle se trouve avec les jambes complètement ouvertes, la partie inférieure tombée verticalement, le vagin ouvert et colorié en rouge. […] Au lieu de se poser le cône sur la tête, pendant qu’elle se maquille, elle s’est assise dessus pour se parfumer le sexe ; […] au lieu de se parfumer les cheveux, elle se parfume le sexe ». Hum, oui…

D’après les chercheurs qui ont rédigé les Actes du neuvième congrès international des égyptologues, cette scène représenterait une fumigation vaginale. Selon eux, « la femme suit les indications des textes médicaux. Elle est assise sur un pot à l’envers ou sur un cône de céramique, avec les jambes ouvertes et la pointe du pot dans son vagin. La fumigation se faisait en posant la préparation prescrite par le médecin au-dessus de pierres chaudes, qui étaient placées à leur tour sur un support. Tout cela était recouvert par le pot renversé, ce qui entraînait que les produits végétaux et animaux faisaient de la vapeur qui montait jusqu’à la pointe du pot ».
Bon, admettons, c’est médical… Moi ça me faisait penser au sapin de Noël de McCarthy. Quoi qu’on en dise, le monsieur qui assiste notre Égyptienne a l’air drôlement content. À gauche, la position est plus banale, mais tout de même assez acrobatique, jolie performance.

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Nous arrivons à la scène centrale du papyrus, on aperçoit un lit, des cruches de vin et de bière. On comprend dès lors qu’on est dans un bordel égyptien. Avec les explications de Pascal Vernus, ça devient encore plus marrant. Selon lui, l’homme situé en bas à droite serait tombé du lit ou en aurait été éjecté par la femme située au-dessus, probablement pour son incompétence au plumard. Mais à vrai dire, tout ça n’est pas très clair… Et puis il y a ce type sur la gauche qui semble léthargique avec son membre pendant. « Il est mort au champ d’honneur », commente Pascal Vernus. On voit qu’il est évacué des lieux par trois demoiselles, il n’est plus d’attaque. Et hop, ça dégage !

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Dernière vignette, le festival d’acrobaties continue avec cette dame à droite, perchée au sommet du membre colossal de son partenaire allongé au sol. Il y a aussi un mini-homme en érection, accroché au bras de la femme tout à gauche, mais je ne saurais l’expliquer… Des filles super souples, des gars qui s’agrippent à leurs perruques et toujours cette ambiance de fête, avec la lyre posée au sol. Dans l’Égypte antique, la musique est très souvent liée à la sexualité et à l’érotisme comme vous pouvez le constater ci-dessous.

Fragment de cuir retrouvé à Deir el-Bahari. Nouvel Empire
Fragment de cuir (Deir el-Bahari), Nouvel Empire.

Mais attention, le papyrus 55001 n’est pas un simple catalogue de positions sexuelles. C’est bien plus que cela. Ce qu’on remarque ici c’est que les femmes, avec leurs ceintures de hanches, leurs bijoux et leurs lourdes perruques, incarnent l’idéal de beauté et de féminité de l’époque. Car il ne s’agit pas ici de chevelure naturelle, la grande majorité des Égyptiens de l’Antiquité, hommes et femmes, avaient le crâne entièrement rasé pour des questions d’hygiène et de confort. Aussi, dans la vie quotidienne et surtout dans l’intimité, ils portaient des perruques, y faisaient des tresses, ajoutaient des perles… Pour les femmes notamment, c’est un atout de séduction et d’érotisme. Sur notre papyrus les femmes ont orné leurs coiffes d’une couronne dorée. Elles sont vraisemblablement prostituées, musiciennes ou encore danseuses et tout en elles rapporte au sexe, notamment les fleurs de lotus qui ornent leurs têtes, symbole éminemment sexuel. Les hommes quant à eux, avec leurs profils simiesques (fronts fuyants et nez busqués) sont représentés comme des « barbares, des rustres » selon Pascal Vernus.

Pour l’égyptologue, il s’agit très clairement d’une caricature visant à la transgression des valeurs morales dans le seul but d’amuser le lecteur. Et son lecteur, quel était-il d’ailleurs ? Grâce à des inscriptions écrites au verso du papyrus, on en apprend un peu plus sur le détenteur de ce sulfureux document. Celui-ci aurait appartenu à un aristocrate, le porte-étendard placé à la droite du roi et scribe du général (vidéo à 1:00:03). Il faut savoir que le porte-étendard du roi était un personnage très haut placé dans la hiérarchie, arrivant juste après le porte-sandale, sorte de secrétaire particulier du pharaon.

Je clôturerai cet article en citant l’éloquente conclusion de Pascal Vernus « ce n’est pas une pornographie limitée à la contemplation libidineuse, ce papyrus était une œuvre qui visait à permettre à l’élite lettrée de desserrer un moment le carcan de la norme même qu’elle imposait pour assurer sa domination sur le reste de la société. Ce papyrus illustre un moment privilégié, un moment où l’égyptien pouvait secouer les chaînes du sur-moi pour jeter, fusse un bref instant, un regard vers la jouissance. Un moment où l’écrasante silhouette du père se déplaçait un tant soit peu, mais assez pour qu’une lumière libératrice s’insinuât à travers les interstices de son ombre portée » (fin de la vidéo).

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Pour ceux qui souhaitent approfondir le sujet, je vous renvoie vers cette conférence intitulée Le Papyrus érotique de Turin : la transgression codifiée, organisée par Papyrus, association lilloise d’égyptologie, en collaboration avec le Learning Center Archéologie/Égyptologie de l’université Lille-III.

Et s’il y a des Strasbourgeois parmi vous, sachez que Pascal Vernus donnera une conférence intitulée Le papyrus dit « érotique » de Turin et les errements de la doxa égyptologique le 6 octobre 2015 à la Maison des Associations de Strasbourg. Courez-y !

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4 réflexions sur “Sexe sur le Nil : le papyrus pornographique de Turin

  1. INTERESSANTE CETTE CIVILISATION ET HEUREUSEMENT POUR NOUS DES EGYPTOLOGUES ONT PRIS SOIN DE FAIRE UNE COPIE…L  » IMPRESSION QUE CA ME DONNE C  » ES QUE CE PAPYRUS REPRESENTE UN BORDEL OU MAISON CLOSE AVEC UN CATALOGUE DE TOUT CE QUI PEUT S » Y PRATIQUER ….

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