Les dance marathons, véritables bals de zombies dans les années 1920

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L’article de ce jour mérite quelques explications. Je suis tombée sur cette photographie, indiquant qu’il s’agissait d’un marathon de danse. Je suis une ancienne danseuse, cela m’a donc fait rire et j’ai voulu en savoir un peu plus. J’ai appris que ce genre d’événements « sportifs » étaient fréquents dans les années 1920-30 aux États-Unis, et la suite de mes découvertes sur le sujet m’a très vite refroidie… Cette histoire est sordide mais je me suis dit qu’il était important de vous la raconter.

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Dance marathon, 1923.

Contrairement à mon hypothèse de départ, les illustrations qui vont suivre sont le témoignage de spectacles affligeants, appelés dance marathons ou walkathons, et qui sont apparus aux États-Unis dans le contexte des crises économiques survenues dans les années 1920-30.

Pourquoi cette appellation de dance marathon ?
Eh bien, tout simplement parce que ces concours de danse ont la particularité de durer des semaines entières, plus généralement ils s’étalent sur un mois, souvent deux. Ça fait un peu beaucoup quand même, ne trouvez-vous pas ? On en vient donc à se demander ce qui peut pousser un être normalement constitué à accepter ce genre de challenge absurde ? Réponse : la faim.

Remettons-nous dans le contexte de l’époque : tout d’abord une première crise financière en 1920-21, puis le krach de Wall Street en 1929 entraînant la Grande Dépression et plongeant les Américains dans la famine et la pauvreté. Aussi, si les candidats sont assez fous pour s’inscrire à ces marathons, c’est parce que les repas sont assurés aux participants, tant qu’ils tiennent bon… C’est ainsi que danseurs professionnels et amateurs n’hésitent pas à se lancer dans cette aventure impossible et humiliante simplement pour pouvoir se restaurer à l’œil et dans l’espoir d’empocher une centaine de dollars en cas de victoire.

Dance Marathons à Oakland
Marathon de danse à Oakland.

Afin de ne pas être disqualifiés, les participants devaient rester en mouvement pendant quarante-cinq minutes par heure. Aussi étaient-ils obligés de manger en rythme, de lire le journal dans le dos de leurs partenaires (pour se changer les idées…), ou encore pour ses messieurs, de se raser en tenant un miroir d’une main tout en passant les bras autour du cou de leurs partenaires. Dès que le quart d’heure de répit sonnait, les danseurs se ruaient sur des lits installés dans une zone visible du public (aussi malsain que dans nos télé-réalités) appelée « Cot Nights ». Là, ils sombraient immédiatement dans un sommeil de plomb qui était interrompu au bout de onze minutes — et pas une de plus — par les gentils organisateurs. Les femmes qui ne se réveillaient pas à la onzième minute étaient réveillées à l’aide de sels, et de gifles aussi. Quant aux hommes encore assoupis, ils étaient plongés dans des baquets de glaçons. Là, on commence sérieusement à piétiner ce qu’on appelle chez nous « le droit à la dignité de la personne humaine ».

''Cot night'' dans un dance marathon en 1934
Cot night dans un marathon de danse en 1934.

Comme on le constate sur les images, l’un des deux cavaliers pouvait essayer de dormir pendant la compétition, en reposant son poids sur l’autre danseur, mais il fallait que ses pieds continuent de bouger ou de glisser… Chaud ! Si les genoux touchent le sol, c’est l’élimination immédiate !

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Pour qu’il y ait du spectacle, il fallait aussi maintenir l’intérêt du public. Aussi les organisateurs mettaient en place quelques attractions, comme des mariages de couples de danseurs, et n’avaient de cesse de haranguer la foule en clamant : “Ladies and Gentlemen, How Long Can They Last?”. On pouvait aussi entendre, le maître de cérémonie Rookie Lewis répéter : “Stumbling, Staggering, On They Go! Who will be the next to be carried off the floor?” (The Tacoma Times, 21 juillet 1936).

Dance marathon à Chicago, 1931
Dance marathon à Chicago, 1931.

Les pauvres danseurs, avec l’énergie du désespoir, tentaient des mimiques et gestuelles comiques ou grotesques afin de susciter l’admiration du public qui était autorisé à lancer des pièces aux danseurs leur apportant le plus de divertissement et de satisfaction. Ces petits pourboires étaient appelés « floor money », « sprays » ou encore « silver showers». D’autres danseurs étaient sponsorisés par des marques et gagnaient un peu d’argent en portant le nom de la marque lors des compétitions. Le plus impressionnant, c’est que le public de ces Dance marathons était à 75 % féminin. Des femmes qui suivaient avec passion, sur plusieurs semaines, les aventures et les péripéties de ces couples de danseurs… comme elles auraient regardé leur feuilleton favori.

Et puis, comme au bout d’un moment le public se lasse, le présentateur décide d’en finir et lance les éliminations, les Grinds. Autrement dit, on supprime les quarts d’heure de pause, tout le monde danse sans s’arrêter jusqu’à ce que les premiers couples s’effondrent. Durant cette phase d’élimination, il est interdit de parler à son partenaire ou de le secouer, voire de le gifler, pour le tenir éveillé. Sinon, ça n’est pas drôle.

Les quatre derniers couples d’un dance marathons à Chicago en 1930.
Les quatre derniers couples d’un Dance marathon à Chicago en 1930.

En plus d’être en tous points malsains, ces shows avaient parfois de graves conséquences. Dans certains cas, la fatigue extrême des danseurs les conduisait à des états d’hystérie, à des délires de persécution, certains ont même sombré dans le coma.

En 1920…
En 1920…

Bien entendu, ce spectacle affligeant était banni de nombreuses villes américaines, mais plusieurs marathons se sont tout de même tenus à Chicago, Washington, Spokane, Seattle, Yakima, Wenatchee, Vancouver ou encore Bellingham. En vérité, les marathons de danse étaient entrés dans la culture américaine des années 1930, et Carol Martin, une historienne des marathons de danse, explique que presque toutes les villes de plus de 50 000 habitants avaient accueilli au moins un marathon de danse.

Il faudra attendre un drame : la tentative de suicide d’une danseuse de Seattle qui après avoir dansé 19 jours durant, s’était retrouvé seulement à la 5e position du classement. Après cet incident médiatique, les marathons de danse furent bannis de la ville de Seattle en septembre 1928, puis d’autres villes telles que Bellingham en janvier 1931 jusqu’à l’interdiction formelle de ces représentations à l’échelle du pays le 13 mars 1937.

Inutile de blâmer les Américains car figurez-vous que cette mode a fini par arriver chez nous, en France. Ainsi, à Orléans s’est déroulé un marathon de danse qui a duré du 21 novembre 1932 au 16 janvier 1933, autrement dit, 1 325 heures de danse effrénée. Ci-dessous, les frimousses de ces pauvres jeunes gens (mention spéciale à la dame en charentaises qui avait prévu le coup).

Danseurs du marathon de danse d’Orléans
Danseurs du marathon de danse d’Orléans, 1932-1933.

Si ce sujet vous a intéressé je vous recommande vivement de visionner le film de Sydney Pollack On achève bien les chevaux (1969). Et pour finir, voici deux vidéos d’époque présentant des marathons de danse et qui, maintenant que l’on connaît le concept, font froid dans le dos.

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9 réflexions sur “Les dance marathons, véritables bals de zombies dans les années 1920

  1. Savez-vous qu’un livre étudiant spécialement les marathons de danse en Europe est sorti en novembre 2014 sous le titre : « Chevaux de souffrance » (éditions Cénomane) ? Après 10 années de recherche, cet ouvrage, écrit par Josseline et Serge Bertin (ethnologue), s’inscrit parfaitement dans le prolongement des marathons de danse américains. Il porte sur la période 1931-1960.

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  2. Bouger sans fin pour ne pas mourir de faim. Quel concept avilissant !
    Du coup, une question me taraude….Quel est selon vous le degré d’humanité des initiateurs et des spectateurs ?

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  3. La corrélation avec les crises économiques est-elle vraiment établie ? On apprend dans votre article (ce que j’ignorais) que les « dance marathons » ont commencé dès le début des années vingt (et se sont poursuivis tout du long). Il y a bien la crise de reconversion post 1ère GM, mais elle n’a pas eu l’ampleur de la crise des années 30 et elle est suivie d’une période de prospérité (les « roaring twenties »).
    Est-ce que le désir de gloriole n’avait finalement pas aussi sa part ? Ou bien les compensations financières (embryon de « sponsoring » que vous évoquez) étaient-elles nettement plus importantes que les simples repas fournis ?

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  4. Article passionnant! Merci
    Precision : « On achève bien les chevaux » est (avant l’adaptation de Pollack) un excellent roman de Horace McCoy 🙂

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  5. En 2004, Robert Hossein en avait fait le sujet de son spectacle en s’inspirant du livre d’Horace Mac Coy publié en 1936. C’est grâce à ce spectacle que j’ai entendu parler pour la première fois de ces marathons de danse.

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