Panique au couvent : les vierges folles de Loudun

Les possedées de Loudun en 1634
Les possédées de Loudun en 1634.

Jacques Prévert disait que « dans chaque église, il y a toujours quelque chose qui cloche ». Au couvent des Ursulines de Loudun, c’est plutôt le tocsin qu’il faut sonner et puis décaniller fissa, parce qu’on dit qu’il y a là huit « vierges folles » qui ont le diable au corps, s’adonnent au blasphème, aboient des insanités, il y en a même une qui s’enfile un crucifix là où tu sais…

« Allumez torches, brandissez fourches ! », car l’histoire d’aujourd’hui est celle de femmes possédées par le Malin… Pour tout vous dire, j’avais besoin de frissonner, de douter, et de me dire que, peut-être, des forces inconnues et insaisissables sont à l’œuvre en ce monde… Aussi ai-je décidé de m’intéresser à une des plus fameuses histoires de possession diabolique ayant fait couler beaucoup d’encre (et de sang) dans le premier tiers du XVIIe siècle : l’affaire des démons de Loudun. Finalement, j’ai beaucoup ri et ai dû écarter toutes les sources d’illuminés pour me focaliser sur les auteurs qui m’ont paru les plus fiables : Nicolas Aubin (XVIIe siècle) ainsi que Michel de Certeau et Robert Mandrou (XXe siècle).

Vous voilà donc embarqués au XVIIe siècle en pleine « crise du satanisme », selon l’expression de Robert Mandrou. En effet, les affaires de possessions diaboliques et les procès de sorcellerie se multiplient depuis la fin du XVIe siècle, à tel point que le cardinal de Richelieu (1585-1642), sentant le pouvoir royal menacé par ces diableries, se lance dès 1630 dans une véritable chasse aux sorcières. Cette lutte contre les hérésies c’est un merveilleux instrument de propagande et de répression permettant d’encadrer le peuple et de faire régner l’ordre et la loi dans les provinces. Dès 1604, on avait octroyé aux justices seigneuriales le droit de juger les crimes de sorcellerie et partout des bûchers furent érigés sur lesquels flambèrent quantité de soi-disant féaux sujets de Satan. Bien évidemment, ce phénomène frappe irrémédiablement l’imaginaire du peuple et conduit à une généralisation de la méfiance à l’égard d’autrui. De plus, cette frénésie de persécutions à l’encontre des prétendus sorciers déclenche une onde de panique qui se propage dans les campagnes et l’on observe des cas d’angoisse et de violence endémiques. L’équilibre mental des populations rurales est mis à mal et le cadre est propice aux vengeances privées…

Michel de Certeau, qui est spécialiste du XVIIe siècle et qui s’est penché sur le cas de Loudun, parle de « la mutation d’un univers mental » à cette époque. Tu m’étonnes ! À Loudun, les villageois sortent à peine d’une épidémie de peste qui a ravagé et largement dépeuplé la ville pendant cinq mois (1632), tandis que perdurent depuis des décennies, au cœur même de la cité, des affrontements et tensions religieuses entre protestants et catholiques. N’oublions pas que la France n’est pas encore sortie des guerres de religion et vit douloureusement la rupture de l’unité chrétienne. Dans les campagnes, c’est le malaise. Comme l’ensemble de la France, Loudun vit alors sous le régime de l’édit de Nantes (1598-1685), cet « édit de tolérance » qui avait pour objet de reconnaître la liberté de conscience des protestants tout en encadrant très étroitement l’exercice de leur culte. Mais nous sommes à un moment décisif de la Contre-Réforme catholique où le monarque Louis XIII (1610-1643), confronté à la perte de contrôle et de pouvoir de l’Église, cherche à réaffirmer l’autorité royale et divine sur ses terres de France et de Navarre. Il lui faut pour cela soumettre les cités protestantes qui y prospèrent. C’est le cas de Loudun, charmante ville du Poitou, mais aussi fief du protestantisme, protégé par une forteresse et son mur d’enceinte flanqué de douze tours et de fossés larges et profonds…

Avec la Contre-Réforme, fleurissent un peu partout en France divers ordres religieux parmi lesquels celui des Ursulines, fondé en 1603. C’est ainsi que le couvent des ursulines où se déroule notre affaire s’est installé depuis 1626 à Loudun. Ces religieuses se consacrent principalement à une mission pédagogique : l’éducation des jeunes filles. Mais le problème quand tu es ursuline, c’est que tu fais le vœu de clôture perpétuelle : pour faire simple, tu prends le voile et tu restes enfermée dans ton couvent sans espoir d’en sortir un jour. Comme le dit poétiquement Jean-Baptiste Thiers en 1681 : « Une religieuse hors de sa clôture est […] comme un arbre hors de terre ; […] comme un poisson hors de l’eau […] ; comme une brebis hors de sa bergerie et en danger d’être dévorée des loups […] et par conséquent dans un état tout à fait opposé à la vie régulière qu’elle a embrassée » (Jean-Baptiste Thiers, Traité de la clôture des religieuses, Paris, Dezallier, 1681, p. 243). En général à cette époque, on ne devient pas ursuline par vocation, c’est souvent les parents qui y envoient leur fille lorsqu’ils n’ont pas réussi à la marier et qu’elle ne sert un peu à rien… Bref, c’est l’ennui mortel dans ce couvent venteux et paumé au milieu des champs. Quand ENFIN, il se passe quelque chose : le prieur Moussaut, qui était leur directeur de conscience, trépasse. Nicolas Aubin raconte alors que « les plus jeunes de ces Dames [des ursulines] qui avoient l’esprit assez gai, & qui ne cherchoient qu’à se divertir autant que le réduit de leur clôture pouvoit le leur permettre, prirent occasion de cette mort, & de l’opinion qu’on avoit qu’il revenoit des Esprits dans la maison où elles logeoient, de se lever la nuit, de faire du bruit dans les greniers, & de se donner le passe-tems d’épouvanter les jeunes Pensionnaires ». C’est vrai quoi, c’est marrant de faire croire que le fantôme du vieux Moussaut est de retour ! Toujours selon Aubin, Jean Mignon, le chanoine qui arrive au couvent pour remplacer Moussaut, aurait rapidement compris que les frayeurs éprouvées par certaines des religieuses étaient le fruit de la malice de quelques-unes d’entre elles. C’est alors qu’il « se proposa non seulement de laisser continuer ce jeu, mais encore de l’autoriser, d’y prêter les mains, & de tenter s’il ne pouroit point en faire quelque usage, qui put lui servir à se venger de ses Ennemis & à acquérir une réputation de piété & de sainteté ». Oui, parce que Mignon (qui ne l’est pas particulièrement), a toujours en tête de se venger du sulfureux Urbain Grandier, le curé sexy de Saint-Pierre-du-Marché, contre lequel il ne cesse de diffamer.

Gravure moderne du portrait d'Urbain Grandier daté de 1627 par Eugène Grasset

Ce fameux Urbain Grandier (1590-1634), prêtre catholique « de grande taille & de bonne mine, d’un esprit également ferme & subtil, toujours propre & bien mis » est connu pour être beau gosse et avoir la cote auprès des femmes. Du coup, « on l’accusoit d’avoir débauché des Femmes et des Filles ; d’être impie & profane ; de ne dire jamais son Bréviaire (le vilain !) & d’avoir même abusé d’une femme dans son Église ». De même, le Mercure François rapporte que « Urbain Grandier estoit homme majestueux & fastueux, qui avoit quelque lecture & assez bon esprit, d’ailleurs avantagé de quelques perfections naturelles & acquises mais qui par une reduplication de vices extraordinaires, nommement de paillardise & d’impuretez, avoit … prostitué l’honneur de son caractère, & que son intention étoit, en brigant la charge de Directeur des Ursulines, de faire un deshonneste Serail de leur Couvent, & autant de sales concubines qu’il y auroit de belle vierges ». Ça attaque sévère ! Moi je dis, c’était qu’une bande de vieux jaloux. Mais il faut reconnaître que Grandier est très apprécié de ses pénitentes et aussi des protestants qui sont majoritaires au sein de l’élite loudunaise. Du coup, notre sémillant curé ne compte plus ses ennemis. D’autant plus qu’il jouit également d’une haute charge prébendée (non, ça veut juste dire qu’il reçoit de l’argent prélevé sur les revenus d’une église) en la collégiale de Sainte-Croix. Pour couronner le tout, il est l’auteur d’un Traité contre le célibat des prêtres, autant dire qu’il ne s’attire pas les sympathies du clergé rigoriste de l’époque. Aussi, Mignon ainsi que d’autres conspirateurs se saisissent de ces rumeurs pour lui intenter un procès. Mais Grandier triomphe et obtient l’absolution en 1631, quand la majorité des accusateurs se rétracte et affirme avoir été poussée par ses rivaux à le peindre des plus noires couleurs.

Notre chanoine Mignon, préparant sa revanche depuis le couvent des Ursulines, entraîne ses ouailles. Son idée de génie : « exercer les Ecôlières à feindre de tomber dans des convulsions, & à faire des contorsions et des postures de leurs corps, afin qu’ils en prissent l’habitude, & il n’oublia rien pour les instruire, & pour les rendre capables de paroître de vrais Demons […] leur persuadant qu’elle tireroit de grans avantages de cette entreprise, qui serviroit à confondre les Hérétiques dont la Ville étoit fort peuplée, & à se défaire d’un Curé pernicieux, […] ajoutant que leur Couvent ne manqueroit pas d’acquérir par ce moien une réputation extraordinaire, & que les dons & les aumones qu’on y feroit y apporteroient l’abondance qui n’y étoit pas alors ». Vous voyez l’arnaque venir là ? Poursuivons…

Selon Aubin toujours, c’est en octobre 1632, quand les petites nonnes furent suffisamment entraînées, que Mignon et son complice le curé Pierre Barré annoncèrent que la mère supérieure ainsi que plusieurs autres religieuses étaient victimes de « spectres et des visions épouvantables » et qu’ils allaient se livrer à des exorcismes sur ces malheureuses pour tenter de les libérer des démons. La mère sup’, Jeanne des Anges (rien à voir avec la Marquise), une petite femme bossue que l’abstinence aurait rendue lubrique et méchante, se dit possédée par plusieurs démons dont Astaroth, Asmodée, Achaos et j’en passe… De même, sœur Claire serait sous l’emprise de Zabulon, puis d’autres sœurs se mettent aussi à prétendre avoir été contaminées par cette contagion satanique. On peut parler d’une sorte d’hystérie collective au sein du couvent !

Jeanne des Anges

Le 5 octobre 1632, on commence donc à exorciser Jeanne des Anges, possédée par sept démons, autant vous dire qu’il y a du monde là-dedans ! Mais bon, ces exorcismes sentent quand même un peu la supercherie si vous voulez mon avis. Tout d’abord, ils ont lieu en public et deviennent vite l’attraction de la contrée. Tout le monde se presse pour se repaître du spectacle scandaleux de ces enfiévrées démoniaques rivalisant d’obscénités et de gestes messéants. À leur paroxysme, ces exorcismes publics ont réuni jusqu’à 2 000 badauds, dont quelques grands seigneurs et personnalités éminentes venues de Paris et des grandes villes pour y assister. Parmi les délires érotiques des possédées, il est un exemple d’acte impudique qui a été rapporté par différents auteurs, il s’agit de la fois où sœur Claire, en pleine communion, « se leva soudain et monta dans sa chambre, où ayant été suivie par quelques-unes des Sœurs, elle fut vue avec un Crucifix dans la main dont elle se préparoit… (l’honnêteté ne permet pas d’écrire les ordures de cet endroit) ». Notre auteur est du genre soft, mais si tu as vu L’Exorciste tu sais de quoi Aubin parle… Bien évidemment, des exorcismes de Mignon, entre les grimaces abondantes en salivation et les convulsions, il ressort que c’est Urbain Grandier « l’Auteur du Sort & de la Magie » dont elles sont victimes. Ça parait un peu gros, hein ? Et bien, figurez-vous que ça marche… D’autant plus qu’à la messe, on explique aux paroissiens que l’incrédulité face aux possessions est une hérésie. Or, au XVIIe siècle, on ne plaisante pas avec l’hérésie !

Comme il demeure tout de même quelques personnes censées, l’archevêque de Bordeaux décide de se mêler de cette affaire et, après enquête, publie en 1633 une ordonnance laissant peu de crédit à l’histoire de ces possessions (ordre de l’archevêque de Bordeaux). L’effet fut assez radical puisque les Ursulines se virent déconsidérées par les gens du village qui cessèrent de leur confier l’éducation de leurs filles, certaines religieuses furent même délaissées par leurs parents. Mignon, déshonoré, cherche alors par tous les moyens à rétablir sa réputation… Une occasion se présente dès septembre 1633, lorsque le baron Jean Martin de Laubardemont, conseiller du Roi et commissaire du cardinal de Richelieu, est envoyé à Loudun pour en raser la forteresse. Laubardemont est un parent éloigné de Jeanne des Anges et voit d’un mauvais œil le déshonneur porté sur sa famille. De plus, Grandier est un adversaire politique du Cardinal pour avoir été l’auteur de pamphlets diffamatoires à l’encontre de Son Éminence et pour sa trop grande proximité avec la communauté huguenote de la ville. Pis encore, Grandier est un fervent opposant à la destruction de la citadelle de Loudun ordonnée par Louis XIII et Richelieu, et aux côtés du gouverneur Jean d’Armagnac, il devient le porte-parole de la rébellion. En chaire, il clame (sur fond de la BO de Braveheart) : « Ceux qui veulent abattre nos murailles, je les appelle des “raseurs” ! Monsieur de Laubardemont n’a pas le droit de s’attaquer à nos privilèges. Car nos privilèges, ce sont nos libertés. C’est la liberté que je vous invite à défendre avec moi… »

Mignon, Barré et Laubardemont rejoins par les pères Lactance et Tranquille, vont donc tout faire pour phagocyter ce prêtre factieux. Leurs roueries se solderont par l’arrestation de Grandier et son procès dans le courant de l’été 1634. Voir l’« Arrest de condemnation de mort contre maistre Urbain Grandier ».

Lors du procès, il s’agit pour les accusateurs de prouver la validité des possessions dont on accuse le prêtre. Or, face à la multiplication de cas de possessions sataniques en ce début de XVIIe siècle, des règles de dépistage des actes de sorcellerie ont été établies. Ainsi, un cas de possession doit répondre à trois critères : « le don des langues, la révélation de faits inconnus, la réalisation d’actes physiquement impossibles ». Le « don des langues » ou glossolalie, c’est la capacité du possédé à parler et/ou comprendre une langue non apprise, voire qu’il ne connaît pas. Alors les défenseurs de Grandier évoquent l’indigence des démons en latin et s’étonnent que « les Diables entendent les questions qui leur sont faites en latin, & qu’ils répondent toujours en Francois, & dans le naturel langage de celui qu’on veut faire passer pour Énergumène ». Mais là le sieur Seguin, médecin de Tours, dégaine un témoignage captieux et affirme « qu’elles répondirent en langage Taupinanboux que leur parla Monsieur de Launai Razilli », qu’on dit être un homme savant de l’époque. Et hop, c’est bon ! Don des langues, check ! Avec une langue que personne ne connait. Mais ça passe… Alors j’ai mené ma petite enquête sur le net et j’ai découvert dans ce document à la page 17 (et à la page suivante, il y a la recette de la poutine râpée, et je ne sais pas pour vous mais moi je vais essayer !), que Jeanne des Anges, de son nom de jeune-fille Jeanne de Belcier, en plus d’être une parente de Laubardemont, l’est aussi d’une certaine famille de Razilly et d’Aulnay. Comme c’est bizarre ! Du coup, quand pour justifier le don de voyance des possédées, le même Launai Razilli « atteste également de la connaissance des faits cachés puisqu’il rapporte la confidence du Diable sur la bataille où auraient péri cent dix Portugais »… mais pardon ! De qui se moque-t-on ?? Et puis… ça passe. Enfin, il reste la psychokinèse, cette capacité physique surnaturelle. À ce sujet, le « Factum pour maistre Urbain Grandier » rédigé par les défenseurs du curé rapporte que « si on en veut croire les plus doctes Médecins, une suffocation de matrice, une collique de Poitou, une fièvre ardente, une maladie epyleptique peuvent causer des symptomes, convulsions, extorsions & grimaces bien plus étranges que celles qui ont paru ». Mais malgré tout, on préfère croire ceux qui affirment que les possédées sont capable de « contorsions estranges, se reversant sur le dos, tournant les pieds et les mains, se joignant les plantes des pieds parfaitement avec les deux mains sans toucher à terre que du ventre avec des grimaces espouvantables ».

Et puis surtout, il y a les pactes diaboliques entre Grandier et les démons, que Mignon brandit fièrement comme une preuve infaillible.

moi aussi j'ai ri…

On trouve sur le site peu racoleur de la bibliothèque électronique de Lisieux le texte latin ainsi que la traduction de ces prétendus (clin d’œil, clin d’œil) pactes démoniaques d’Urbain Grandier. L’un, adressé à Lucifer, est signé de la main d’Urbain, l’autre est rédigé par le démon Baalberith et signé par ses potos Satanas, Belzebub (c’est écrit comme ça…), Lucifer, Elimi, Leviathan et Astraroth.

Ces documents, la bibliothèque de Lisieux affirme les avoir hérités des archives de Poitiers où ils étaient conservés avant la Révolution. Bon, pour moi qui passe mes journées le nez fourré dans de vieux manuscrits pleins de dessins et de gribouillis ancestraux, ça ressemble très franchement à des pitreries de copiste ou aux messages magiques que j’écrivais au jus de citron sur des vieux papiers quand j’étais môme… Encore une fois, je dis ça, je dis rien. Toujours est-il que ces preuves diaboliques lui valent d’être soumis à la question extraordinaire, torture qui d’ordinaire est fatale au supplicié. Le récit des atrocités inouïes subies par Grandier est d’ailleurs assez poignant. On lui inflige le châtiment du brodequin pendant trois longs quarts d’heure. Non, on ne l’a pas forcé à parader en mocassins à gland, ce supplice est tout autre, mais je laisse les curieux se référer à la définition qu’en donne le dictionnaire.

Réchappé de cette questionette, il continue de nier en bloc les accusations de commerce avec le diable mais avouera avoir goûté aux concupiscences de la chair, mais ça, les juges (tout le monde !) le savaient. Il est condamné au bûcher le 18 août 1634. Décrété coupable des « crimes de Magie, maléfice & possession », il est rasé de la tête aux pieds et, comme il avait eu les membres inférieurs broyés aux brodequins, on fut obligé de le mettre au feu sur un brancard. Le tout sous les yeux de 6 000 badauds… (Mandrou, p. 215). À défaut de minute de silence, je citerai Certeau qui considère Grandier comme une victime expiatoire. Selon lui, « pour retrouver la cohésion d’un cosmos, une société divisée et inquiète a créé un “déviant” et se l’est sacrifié » (Certeau, p. 277).

bucher grandier

Malheureusement pour nos Ursulines, l’histoire n’est pas terminée ! Bien que leur ensorceleur ait péri dans les flammes, les religieuses ne sont pas libérées de l’emprise de Satan… Le Mal est toujours dans les murs. Alors pour en finir avec ces possédées, la Compagnie de Jésus envoie en décembre 1634 une délégation de jésuites afin de poursuivre les exorcismes. Dans la team, il y a Jean-Joseph Surin à qui l’on confie la lourde tâche de faire sortir les quatre derniers démons présents dans le corps de Jeanne des Anges. Il va rester sur place jusqu’en octobre 1636 et va développer ce qu’il appelle lui-même une « science expérimentale ». Les méthodes traditionnelles de l’époque en matière d’exorcisme veulent que l’exorciste vienne à bout du démon par un combat violent, une joute verbale et physique acharnée. Le père Surin, lui, veut obtenir la délivrance de la possédée par un discours affectif visant à encourager une transformation intérieure. Son protocole exorciste était le suivant : « je parlerai de Dieu et de son amour à la possédée et si je puis faire entrer mes propos en son cœur, je gagnerai une âme à Dieu et lui persuaderai de s’adonner à cette vie heureuse qu’on a intérieurement avec lui ; sinon je donnerai tant de peines au Diable par mes propos, qu’il sera contraint de m’écouter et qu’il aura envie de me quitter la place ». La Mère fait des progrès, en 1637, Surin a réussi à évacuer deux démons du corps de la religieuse. Mais au bout de quelque temps, Surin se sent glisser lentement vers le côté obscur, il le relate dans plusieurs correspondances. L’heure est grave, Surin perd le contrôle, il est sujet à des « fredonnements » et des « sautillements », ça craint ! Enfin en 1638, il réussit à expulser tous les démons de Jeanne et des autres maléficiées mais sombre en même temps dans une grave dépression, un mutisme mêlé d’épisodes de paralysie l’empêchant d’exercer toute activité pendant près de vingt ans, jusqu’en 1654. Que ceci serve de mise en garde aux psys trop zélés… !

Jeanne des Anges est sauvée, au péril de la santé mentale du brave Surin, et apparaît aux yeux de tous comme une miraculée. Libérée, délivrée de la main griffue du diable par l’aide de Dieu, elle incarne la preuve de sa grandeur et de sa puissance. Alors on se presse pour la toucher, on lui fait bénir les bambins, « le Roi et la Reine, Anne d’Autriche, le cardinal de Richelieu voulurent la voir »… En 1638, elle « entreprend une tournée triomphale qui la mène à Annecy (au tombeau de François de Sales) en passant par Poitiers, Tours, Paris, Lyon, etc. De retour à Loudun, constamment réélue à son poste de supérieure bien que la règle l’interdise, elle se spécialise dans les conseils aux âmes dévotes et la nécromancie ». En 1644, elle rédige même son autobiographie ! Mais le sort s’acharne. En 1661, la religieuse est victime d’une attaque qui la laisse hémiplégique du côté droit et aphasique. Elle meurt quatre ans plus tard (et trois mois avant Surin), à l’âge de 63 ans, de complications infectieuses respiratoires. Ah, et j’allais oublier un détail : à sa mort, sa tête fut momifiée et placée dans un reliquaire, attendant sagement une éventuelle béatification…

Ainsi s’achève l’histoire des Ursulines de Loudun ! C’est aussi une des dernières affaires de sorcellerie en France puisqu’elle se situe à un moment charnière, celui de la perte de crédibilité de la propagande anti-hérétique et de la disqualification du crime de sorcellerie. Le bon Cyrano de Bergerac, dans sa Lettre contre les Sorciers, disait en 1654 : « On ne doit pas croire toutes choses d’un homme, parce qu’un homme peut dire toutes choses… La raison seule est ma reine, à qui je donne volontairement les mains… C’est pourquoi on ne doit croire d’un homme que ce qui est humain ». Tout ceci se situe dans le contexte d’une transformation mentale collective, d’une révolution intellectuelle, qui émerge aux alentours de la moitié du XVIIe siècle (Descartes, Newton, Galilée…). En 1657, le pape publie sa fameuse bulle Proformandis dénonçant les jugements trop souvent hâtifs et autres abus des procès de sorcellerie, ceux-ci cessent officiellement en France en 1670. La chasse aux sorcières, quant à elle, prend fin dans le contexte de l’affaire des poisons, grâce à l’obstination de Colbert et à son édit royal de juillet 1682 : « Édit du roi pour la punition de différens crimes que sont devins, magiciens, sorciers, empoisonneurs » (Mandrou, p. 467).

Dès lors, et selon les termes de Robert Mandrou, « Dieu et Satan cessent d’intervenir quotidiennement dans le cours naturel des choses et dans la vie ordinaire des hommes. […] Le recul de Satan, c’est aussi et peut-être surtout le recul de la peur. […] Contre les délires de l’imaginaire, qui engendrent erreurs et peurs à la fois, ces milieux éclairés affirment une sérénité : d’autres erreurs (sociales) peuvent les habiter qui prennent le relais et nourrissent de nouvelles angoisses. Mais ils ont réussi à dominer leurs frayeurs diaboliques » (Mandrou, p. 561-562). L’Europe se met, tranquillement, en marche vers le siècle des Lumières et le règne de la raison. Après la poussée de satanisme flamboyant que connut la France à la charnière des XVIe et XVIIe siècles (qui coïncide, nous l’avons vu, avec la liquidation des guerres de religion) s’en suit une vague de protestation et de scepticisme, émanant notamment du milieu médical et des magistrats. Dorénavant, on ne parle plus d’envoûtement, d’ensorcellement ou encore de possession, mais d’imposture, de superstition, d’exploitation de la crédulité publique… La médecine, de son côté, esquisse les contours d’une forme de maladie mentale. Plus précisément, pour le cas des possédées, différentes conclusions seront données selon les époques : « au XVIIIe siècle et à l’époque romantique, le refus de l’enfermement monastique conduisit les auteurs à une explication naturaliste : “la possession” prétendue est le reflet des troubles sexuels suscités par une réclusion contraire à la nature. À la fin du XIXe siècle, les historiens disciples de Charcot expliquent exclusivement le phénomène par l’hystérie tandis qu’au XXe siècle intervient une approche psychanalytique. »

Cet article vous a plu ? Moi je me suis vraiment régalée à l’écrire ! Pour que le blog continue d’exister et que je puisse écrire encore plus d’articles, j’ai besoin de votre aide. Vous pouvez me soutenir en faisant un don d’un 1 € (ou plus) sur Tipeee, une plateforme de financement participatif facile à utiliser vous permettant d’encourager vos créateurs de contenus préférés. C’est ici ! — > tipeee-logo-pointcom-RVBMerci ;-)

.:.

fb_icon_325x325 REJOIGNEZ LA PAGE FACEBOOK DE SAVOIRS D’HISTOIRE

et partagez cet article à foison !

 

MA BIBLIO :

– AUBIN Nicolas, Histoire des diables de Loudun, ou de la Possession des religieuses ursulines, et de la condamnation et du supplice d’Urbain Grandier, chez Abraham Wolfgang, 1694.
– CARMONA Michel, Les Diables de Loudun : Sorcellerie et politique sous Richelieu, Fayard, 1988.
– DE CERTEAU Michel, La Possession de Loudun, Gallimard, Paris, 1990.
– HEYNDELS Ralph et WOSHINSKY Barbara, L’autre au XVIIe siècle : actes du 4e colloque du Centre international de rencontres sur le XVIIe siècle, University of Miami 23 au 25 avril 1998.
– JOUHAUD Christian, Sœur Jeanne des Anges, Supérieure du couvent des Ursulines de Loudun (XVIIIe siècle). Autobiographie d’une hystérique possédée. Préface de Charcot, suivi de Jeanne des Anges, Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1987.
– MANDROU Robert, Magistrats et Sorciers en France au XVIIe siècle. Une analyse de psychologie historique, Paris, Pion « Civilisations et Mentalités », 1968.
– SAUZET Robert, Sorcellerie et possession en Touraine et Berry aux XVIe-XVIIe siècles, dans Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, tome 101, numéro 3, 1994.
–THUAU Étienne, Raison d’État et pensée politique à l’époque de Richelieu, Albin Michel, 2000.
L’ami de la religion et du roi : journal ecclésiastique, politique et littéraire, volume 45, 1825.

Bibliothèque électronique de Lisieux

Publicités

12 réflexions sur “Panique au couvent : les vierges folles de Loudun

  1. Le fricot au poulet me tente plus… Qu’y puis-je ?

    Article très intéressant et agréable à lire. C’est le genre de manipulation rocambolesque qui retourne les foules et vire au drame trop facilement que l’on retrouve encore de nos jours avec des accusations sans fondement… Intéressant tant pour l’aspect anecdotique, qu’historique et pédagogique 😉

    Je me suis intéressé à l’enfer dernièrement (rien d’aussi recherché ni bien écrit) alors ça me parle un peu ( http://www.pouruneimage.fr/enfer-et-damnation/ ) même si c’est plutôt sous l’angle des représentations…

    Aimé par 1 personne

  2. Bonjour,

    J’aurais aimé savoir comment tu as pu accéder à la thèse de Robert Mandrou, je n’arrive pas à la trouver.

    Je te remercie.

    PS : Super article en passant.

    Aimé par 1 personne

  3. Savoirs d’Histoires , re -bonjour , la chasse aux sorcières na jamais réellement cessée , elle a d’autres facettes , tout cela par jalousie ….

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s