Fiéffée catin ou habile stratège : Agrippine, une romaine qui en a dans les tripes…

Anicetus ou un de ses hommes fouillant les viscères d'Agrippine sous les yeux de Neron.
Anicetus ou un de ses hommes fouillant les viscères d’Agrippine sous les yeux de Néron. Harley MS 4425, f. 59r. Roman de la Rose.

Obélix s’est tué à nous le répéter : « Ils sont fous ces romains ! »… Et encore, il semblerait qu’il était loin du compte. En effet, de Tibère le pervers à Néron l’Antéchrist en passant par Caligula, sosie de King Joffrey, les contemporains d’Agrippine sont là pour nous rappeler que la cruauté n’a pas de limites. Ne pouvant me résoudre à l’exhaustivité, cette fois-ci j’ai décidé de vous parler du souffle de démence qui traverse la lignée des Julio-Claudiens, ces empereurs qui, à la suite de Jules César, prétendent descendre d’Énée. Au programme : perversion, corruption et décadence dans la Rome antique.

[Je tiens à vous avertir que mes principales sources antiques que sont Tacite (58-120) et Suétone (70-130), deux contemporains ne redoutant pas de se montrer contradictoires, nous ont livré des récits parfois divergents et fourmillants d’incertitudes. Les deux larrons ne sont effectivement pas des plus fiables : le premier, esthète, privilégie davantage le style à l’exactitude des faits, le second obnubilé par les histoires de cul, concentre généralement ses anecdotes en dessous de la ceinture… Ils sont malgré tout les historiens latins de référence, aujourd’hui encore, pour qui veut se pencher sur l’histoire antique.]

L’histoire de Julia Agrippina, ou Agrippine la Jeune, se déroule sous le Haut-Empire romain au Ier siècle de notre ère. C’est en l’an 15 que notre donzelle pousse ses premiers cris à Ara Ubiorum, l’actuelle Cologne qui lui doit son nom puisque Cologne vient de Colonia Agripinna, la colonie d’Agrippine. Ça en jette, hein ?! C’est qu’Agrippine n’est pas n’importe quelle Romaine, elle est descendante directe d’Auguste (63 av. J.-C.-14) puisque sa mère Agrippine l’Aînée (14 av. J.-C.-33) en est la petite-fille. Côté paternel, elle est la fille du général romain Germanicus (15 av. J.-C.-19), neveu et fils adoptif de Tibère (42 av. J.-C.-37) qui vient de succéder à Auguste à la tête de l’Empire romain. Tout ça pour dire que le père d’Agrippine est l’héritier présomptif au trône impérial. Cet empire fondé par Auguste s’étend alors du Portugal jusqu’à l’actuelle Turquie et du sud de l’Égypte jusqu’aux Pays-Bas. D’ailleurs, d’un point de vue politique, on ne parle pas, pour l’heure, d’Empire mais de Principat, le nouveau régime mis en place par Auguste et à la tête duquel se trouve le princeps (qui a donné le mot prince). Ce princeps senatus est, comme son nom l’indique, le premier à voter au Sénat romain. Autant vous dire qu’à l’époque du vote à main levée (et de la superstition), le premier à s’exprimer donnait largement le ton !

Tibère le pervers

Buste de Tibère conservé à Paris au musée du Louvre.
Buste de Tibère conservé au musée du Louvre.

Agrippine grandit ainsi sous le Principat de son grand-père Tibère, second princeps de la dynastie des Julio-Claudiens. On ne s’éternisera pas sur les abjects penchants de Tibère le pervers, que Suétone surnomme malicieusement Caprineus, ce qui signifie « vieux bouc » tout en faisant référence à l’île de Caprée où il s’adonnait à ses plus viles faiblesses. En effet, bien que ce ne soit pas le pire de la lignée, et qu’il se soit distingué par une assez bonne gestion de l’État, Tibère doit ce sobriquet à ses mœurs pendables, je veux parler de son engouement pour les spintriae (scènes de débauche) notamment avec ceux qu’il appelait « ses petits poissons », selon les lubriques accusations de Suétone. Attention, les dires de Suétone (clique) peuvent choquer ta sensibilité… D’ailleurs le nom de spintria a été par la suite donné aux jetons érotiques qui servaient, pense-t-on, à payer les prostituées dans la Rome antique (clique si tu es majeur).

Agrippine, ses deux sœurs Drusilla et Livilla, ainsi que son frère Caligula grandissent au sein de campements militaires, côtoyant les soldats et suivant les pérégrinations du général Germanicus, leur père qui, tel un héros zélé bien-aimé du peuple et de ses cohortes prétoriennes, enchaîne les victoires et obtient la soumission de toutes les cités séditieuses entre le Rhin et l’Elbe. Mais Tibère, en bon mégalo obsidional, devient vite jaloux du succès de son fils adoptif auprès de ses légions, aussi juge-t-il bon de l’éloigner du trône. En réalité sa crainte ne s’arrête pas à la figure adulée de Germanicus, il va tout mettre en œuvre pour éteindre le plus largement possible la descendance d’Auguste. Pour ce faire, il lui faut placer soigneusement ses pions et régler leur sort. Ainsi Germanicus est envoyé en mission en Asie combattre les Parthes et c’est là-bas, en octobre 19 près d’Antioche, qu’il est empoisonné par Pison et Plancine — un couple d’affreux — complices des noirs desseins de Tibère. Lorsque la mère d’Agrippine reproche à Tibère d’être impliqué dans la mort de son mari Germanicus, il l’exile sur l’île de Pandataria (rien à voir avec World of Warcraft) où elle périt quatre ans plus tard, hâve et famélique, sans avoir revu sa fille (Dumont p. 65).

Tibère contraignant Agrippine l’Aînée à se nourrir.
Tibère contraignant Agrippine l’Aînée à se nourrir, Jean Boccace, Des cas des nobles hommes et femmes, 1474.

Et qu’advient-il de notre Agrippine dans tout ça ? Tibère a d’autres projets pour sa petite-fille. En l’an 28, elle est âgée de 13 ans et il la donne en mariage à Cnaeus Domitius Ahenobarbus (un hipster probablement, Ahenobarbus signifiant « barbe d’Airain ») afin de la faire venir vivre à Rome et de pouvoir l’avoir à l’œil. Cnaeus, 45 ans, est un vieux grigou au caractère « vil et féroce » et Suétone rapporte que c’est un homme « dont la vie fut en tout point abominable » (Suétone, De la Vie des Douze Césars, Néron, chap. V). Il aurait dit lui même que « de sa femme et de lui, il ne pouvait naître qu’un monstre funeste au genre humain »… La bonne ambiance dans la familia ! D’ailleurs ça n’a pas manqué puisque de cette attachante union naît Lucius Domitius Ahenobarbus (le futur Néron) à Antium, à quelques kilomètres de Rome, le 15 décembre 37. Cette naissance du fils unique d’Agrippine coïncide avec les derniers feux du règne de Tibère, que la sénescence aura transformé en un vieillard assoiffé de sang, emprisonnant ou tuant à tour de bras, ne trouvant de satisfaction que dans la souffrance d’autrui. Ainsi on raconte qu’il voulait « qu’on fît prendre de force des aliments aux condamnés pour prolonger leurs souffrances. Cette cruauté même ne lui suffisait plus : on lui amenait ses victimes comme sa proie dans son repaire ; il inventait les tourments, et il y assistait ». Ce bourreau, « après des tortures longues et recherchées, faisait précipiter devant lui des condamnés à la mer ; la troupe des marins brisant les cadavres à coup d’avirons, de peur qu’il n’y restât un souffle de vie » (Dumont p. 69-70). Je vous avais prévenu… Il était temps qu’il trépasse et à sa mort en 37, c’est Caligula, le frère d’Agrippine, qui hérite du trône.

Caligula, le bourreau des cœurs

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Caligula vs King Joffrey.

À 24 ans, Caligula (12-41), fils du très populaire et regretté Germanicus, devient vite la coqueluche des Romains. Ainsi, « le Sénat le déclara seul arbitre de l’État ; les réjouissances publiques durèrent trois mois, et on dit qu’avant ce terme plus de 160 000 victimes avaient été offertes aux dieux pour lui » (Dumont p. 75). Décidément, on savait célébrer chez les Romains !

Vous ne pouvez être insensible à la troublante ressemblance entre Caligula et King Joffrey de Game of Thrones… Sachez que tout comme son sosie, Caligula est un gros pénible, un appel à la lapidation. Tout commençait pourtant mignonnement pour ce petiot qu’on avait surnommé Caligula parce qu’il portait les caligae, sandales du soldat romain. Il entame son règne par de nombreuses largesses pour le peuple et puis très vite ça dégénère. Au bout de huit mois, sujet à des accès d’épilepsie, il sombre dans la folie et devient « un monstre d’orgueil, de débauche et de cruauté » (Dumont p. 77). Ça commence mal, avec des accusations d’inceste sur ses trois sœurs Drusilla, Livilla et notre Agrippine (source). Pour Drusilla, il n’y a pas de mystère puisqu’il l’avait épousée alors qu’elle n’avait que 13 ans, la malheureuse enfant ne survivra pas à sa vingt-deuxième année. Il aura ensuite d’autres femmes, comme Césonia à qui il disait quelques fois : « Une si précieuse tête tombera quand je l’ordonnerai » ou bien il protestait allègrement « qu’il la ferait mettre à la torture, afin de savoir pourquoi il l’aimait tant » (Dumont p. 78). Joyeuses gausseries au sein du couple donc… C’était un homme qui aimait se mesurer aux dieux, il fit même construire une « machine pour imiter le tonnerre, et répondre par une pierre lancée à chaque coup de foudre ». Il éleva son cheval Incitatus au nombre de ses pontifes, lui offrit une écurie de marbre et une auge en ivoire. Une fois, à la fin d’une soirée arrosée, et « pour terminer dignement la fête, tous ceux que désignait son caprice, inconnus ou amis, furent jetés dans les flots, et repoussés à coups d’aviron, au risque de les noyer » (Dumont p. 83). Ou encore, quand il n’y avait plus de « condamnés à exposer aux bêtes dans le cirque, il ordonna d’y jeter quelques spectateurs, et de leur couper la langue pour les empêcher de se plaindre ; d’autres fois, sans plus de raison, la foule des spectateurs se voyait charger par les soldats » (Dumont p. 86). Je pense que vous êtes à présent convaincus de la cruauté de cet empaffé et je vous invite à lire Suétone si vous voulez vraiment découvrir le reste de ses ignominies… Toujours est-il qu’en 41, quelques-uns eurent enfin la vaillance de porter un coup fatal à ces quatre années de règne infernal. Cassius Chéréas, un tribun qui était particulièrement exaspéré par le comportement de son princeps, lui flanqua un coup d’épée sur la nuque en lui disant « reçois ce que tu mérites », et on est tous d’accord. Pour Chéréas hip hip hip !

Cette même année 41, Agrippine fraîchement veuve de Cnaeus, se remarie avec Crispus Passienus, un célèbre orateur fortuné qui meurt en 47 en laissant à sa veuve des richesses immenses. Du coup, nombreux sont ceux qui ont accusé Agrippine d’avoir empoisonné son mari. Et ils ont probablement raison… Il faut dire que rien ne l’arrête, elle aussi est assoiffée de pouvoir et ses ambitions sont de plus en plus démesurées. D’ailleurs, qui est au pouvoir à ce moment-là ? À la mort de Caligula, c’est Claude (11-54), l’oncle d’Agrippine, qui se voit décerner tous les titres impériaux.

Claude la bonne poire

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Claude

Claude, empereur malgré lui, est un gros mou avec des mœurs agrestes… Du coup, de Tacite à Julien l’Apostat, presque tous les auteurs se payent sa poire. Sa mère la première « disait d’un homme cité pour sa sottise : “Il est plus sot que mon fils Claude” ». Merci maman… On raconte qu’à « la table de l’empereur, où il s’endormait après le repas, on lui mettait ses brodequins aux mains, on lui lançait au visage des noyaux d’olives et de dattes » (source). Bon, on comprend qu’après Caligula les gars se lâchent, mais tout de même… Hélas, Claude est du genre à se faire mener par le bout du nez et ce sera le cas avec sa troisième épouse Messaline (25-48). Cette dernière qui, soit dit en passant, a donné son doux nom à bon nombre de films de fesses, était une débauchée pleine de bachiques ardeurs, qui usait de ses charmes et de ses larmoyades auprès de Claude pour faire éliminer ses rivaux. L’effrontée ira trop loin en épousant son amant Caius Silius au nez et à la barbe de Claude à qui elle fera même signer le contrat de mariage ! Cette fois-ci, c’en est trop, il la fera poignarder. Faut pas pousser !

Messaline est morte, Claude est célibataire et doit reprendre femme. Quelle aubaine pour sa nièce Agrippine, deux fois veuve, et en quête d’un bon parti ! La voilà donc qui commence à aguicher Claude et c’est par la plus honteuse séduction qu’elle s’élève jusqu’aux nues impériales en contractant, en 49, un mariage incestueux avec tonton. Maintenant, il lui faut assurer l’avenir du petit Lucius auquel elle donne pour précepteur le philosophe Sénèque (4 av. J.-C.-65) qui est également un de ses anciens amants. Pour assurer le trône à Lucius, elle parvient, après moult flagorneries, à le faire adopter par Claude qui le rebaptise Néron et le donne en mariage à sa propre fille Octavie. Désormais, tous n’ont d’yeux que pour le jeune Néron, au détriment de son frère Britannicus (41-55), le fils de Messaline et Claude. Tout fonctionne selon ses plans et, grisée par l’ivresse du pouvoir, Agrippine commence à jouer sa Messaline. Par exemple, elle convoite les luxuriants jardins de Statilius Taurus, le proconsul d’Afrique, et pour se les approprier, le fait accuser de pratiques magiques (source) si bien que le pauvre Statilius, déshonoré par tant de calomnies, se suicide. Tacite raconte également qu’on « la vit entrer au Capitole sur un char suspendu, privilège réservé de tout temps aux prêtres et aux images des dieux » (source). Alors Claude trouve qu’Agrippine va trop loin et pour la faire redescendre de son piédestal, il proclame publiquement sa préférence pour Britannicus et se rebiffe en ajoutant « qu’il était dans sa destinée d’avoir des épouses indignes, mais non impunies » (Dumont p. 126).

Et ça, ça ne plaît pas du tout à Agrippine, qui ne veut pas voir ses plans machiavéliques compromis ni connaître la même fin que Messaline. Il faut en finir avec Claude, et vite. Ça tombe bien, Claude est épuisé et décide de quitter Rome quelques jours pour se reposer à Sinuesse. Avant son départ, Agrippine fait appel à l’empoisonneuse Locusta. Il lui faut un poison qui agisse lentement afin que la mort ne survienne pas au moment de l’ingestion, mais dans les jours suivants, quand Claude sera loin de Rome, et son épouse écartée de tout soupçon. Agrippine sait que Claude adore les champignons, parfait pour un bouillon de onze heures ! Le breuvage mortel est ainsi mêlé à un plat de cèpes que lui apporte son dégustateur, l’eunuque Halotus (si tu ne sais pas ce qu’est un eunuque, clique), un complice d’Agrippine. Le problème c’est que le poison semble agir plus vite que prévu et Claude, dès les premières bouchées, commence à se convulser. La factieuse Agrippine panique et fait alors venir le médecin Xénophon également de mèche dans le complot, qui, sous prétexte d’aider l’empereur à régurgiter, lui enfonce dans le gosier une plume enduite de poison (Dumont p. 182). Ça lui sera fatal ! Le lendemain, le 13 octobre 54, Claude décède et Néron est nommé empereur, il a 17 ans…

Jean Boccace, Des cas des nobles hommes et femmes, Ulm ca. 1474. Agrippine empoisonnant Claude
Agrippine empoisonnant Claude, Jean Boccace, Des cas des nobles hommes et femmes, 1474.

Néron, l’Antéchrist qui porte bien son nom !

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Néron

Agrippine exulte, à travers son fils, elle va enfin pouvoir régner sur l’Empire romain. Et bien que, dans un premier temps, Néron lui démontre toute sa gratitude pour cette nouvelle investiture, il va très rapidement se lasser d’une mère trop oppressante qui conteste sa manière de gouverner et ne cesse de le gourmander parce qu’il fréquente une affranchie au grand dam de sa femme Octavie. Du coup, comme tout adolescent de 17 ans à qui l’on aurait offert un trône et un empire, Néron lui retire ses gardes et les honneurs militaires dont elle jouissait, puis lui assigne une demeure hors du palais.

Il faut dire que pour une fois Agrippine avait raison, son délinquant de fils aurait mérité une bonne correction. Le problème, c’est que personne n’ose mettre un frein aux déportements du prince, pas même son ministre Sénèque, qui continue à le caresser dans le sens du poil. Ainsi le jeune Néron « s’amusait à courir les rues et les tavernes pendant la nuit, sous un déguisement d’esclave, avec un petit nombre de compagnons, volant les marchands et insultant les passants. Il y avait des blessures graves et des hommes jetés dans les égouts ; souvent aussi son visage attestait les rudes ripostes qu’il avait essuyées » (Dumont p. 142). D’ailleurs à force de tomber sur plus fort que lui, il avait décidé de continuer ses petites escapades nocturnes, mais en se faisant suivre de loin par des soldats et des gladiateurs déguisés… Autres fredaines juvéniles : il fait changer les règles de la représentation théâtrale afin de transformer les pièces en véritables combats : « il excitait les rivalités entre des histrions et des pantomimes ; comme chacun prenait parti, on en venait aux mains ; les pierres et les bancs brisés servaient d’armes, et le prince, réjoui, lançait d’en haut sur cette foule en tumulte, et blessait au hasard » (Dumont p. 143).

Et puis il y a Poppée, une délicieuse garce qui a séduit le cœur de Néron et qui n’a qu’une idée en tête, supprimer Octavie pour lui voler son titre d’épouse impériale. Mais tant qu’Agrippine est dans les parages, point de manigance possible. Il n’en fallut pas beaucoup plus pour que Néron décide de se débarrasser de son ombrageuse génitrice. Selon Suétone, il essaya par trois fois de l’empoisonner mais s’aperçut qu’elle avait absorbé des antidotes qui la protégeaient (Suétone, De la Vie des Douze Césars, « Néron », ch. XXXVII). Néron fait alors appel à Anicetus, préfet de la flotte de Misène, pour imaginer le macabre forfait : un naufrage qui eût l’air d’un accident. Profitant des festivités en l’honneur de Minerve, après une journée pendant laquelle Néron se montre particulièrement tendre avec sa mère, il la raccompagne et l’aide à embarquer, accompagnée de sa suivante Acerronia, à bord d’un bateau magnifiquement orné. Ce que la malheureuse ignore c’est que l’embarcation est sabotée et destinée à sombrer… Tacite raconte qu’une fois au large, le toit s’écroule, le vaisseau commence à pencher dangereusement sur le côté et s’enfonce peu à peu dans les flots. Agrippine et Acerronia tombent à l’eau parmi les débris pendant que les hommes d’Anicetus fuient comme des lâches dans des barques. La pauvre Agrippine s’égosille en appelant au secours et s’agrippe tant bien que mal. Dans le même temps, Acerronia lutte également pour vivre et une idée stupide lui traverse l’esprit : profiter de l’obscurité de la nuit tombante pour se faire passer pour Agrippine afin d’être secourue. ERREUR ! Elle s’attire aussitôt une prompte mort puisque les complices d’Anicetus, en l’entendant supplier qu’on vienne « secourir la mère de l’empereur », se saisissent de tout les débris contondants à disposition et s’acharnent à tabasser la servante (source). Assistant à la scène, Agrippine comprend qu’il s’agit d’un attentat, garde le silence et, bravant les flots parvient à regagner la rive avec l’aide d’une chaloupe de pêcheurs. Mais que diable allait-elle faire dans cette galère, me direz-vous ?

En apprenant qu’Agrippine a survécu, et pour obvier aux représailles de sa furie de mère, Néron envoie le sinistre Anicetus, ainsi que quelques assassins, achever la besogne. Nous sommes le 10 juin 59, Agrippine légèrement blessée se trouve dans sa résidence de Baules, dans sa chambre avec une servante. Les meurtriers enfoncent la porte et encerclent Agrippine qui reçoit un premier coup sur la tête puis, voyant un centurion s’approcher avec un glaive à la main Tacite rapporte qu’elle aurait dit en montrant son ventre « ventrem feri » ce qui signifie « frappe au ventre ». Et ce fut fait… Après ce meurtre sacrilège Néron aurait accouru à Baules pour contempler le corps sans vie de sa mère et en louer la beauté. Et Suétone d’ajouter que Néron face au cadavre « y porta les mains, qu’il loua plusieurs parties de son corps et en blâma d’autres, et que dans cet intervalle il demanda à boire ».

C’est sur cette scène écœurante et macabre que s’achève la navrante histoire d’Agrippine et il est amusant de constater combien cela a pu inspirer les artistes. En voici quelques exemples…

Pour ceux qui souhaitent approfondir sur le personnage de Néron, lisez L’Antéchrist d’Ernest Renan, vous apprendrez comment il accusa les chrétiens de l’incendie de Rome en 64 et donna ainsi le coup d’envoi de la première persécution des judéo-chrétiens. Les pauvres se virent notamment infliger la peine réservée aux incendiaires, la tunica molesta, ou comment transformer un être humain en torche vivante : « revêtus de tuniques trempées dans l’huile, la poix ou la résine, [les chrétiens] se virent attachés à des poteaux et réservés pour éclairer la fête de nuit » (Renan, p. 165). Il fera aussi ébouillanter sa femme Octavie dans une étuve… Bref, on ne l’appelle pas l’Antéchrist pour rien !!

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Ma biblio :

Biographie universelle ou Dictionnaire historique contenant la nécrologie des hommes célèbres […], Société de gens de Lettres, de professeurs et de bibliographes, Paris, 1833.
– DUMONT Édouard, Histoire romaine, deuxième édition, tome troisième, 1840.
– GOCEL Véronique. La première tentative de meurtre sur Agrippine (Annales, XIV, 5) : l’ironie de Tacite ? in Vita Latina, no 147, 1997, pp. 57-63.
– GOLBÉRY Philippe de, Suétone, tome 1, 1830-33.
– MORÉRI Louis, Le grand dictionnaire historique ou le mélange curieux de l’histoire sainte et profane, 1674.
– NISARD Désiré, Études de mœurs et de critique sur les poètes latins de la décadence, vol. 1, Hachette, 1827.
– RENAN Ernest, Histoire des origines du christianisme, IV. L’Antéchrist, 1873.
– Société royale des antiquaires de France, Mémoires et dissertations sur les antiquités nationales et étrangères, vol. 10, 1834.
– SUÉTONE, De la Vie des Douze Césars, 1628.
– SÉGUR Louis-Philippe de, Histoire universelle ancienne et moderne, vol. 5, 1822.
– TACITE, Annales, traduction par Dureau de Lamalle, 1817.

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7 réflexions sur “Fiéffée catin ou habile stratège : Agrippine, une romaine qui en a dans les tripes…

  1. Bon je dois dire que votre vision de Tibère est extrêmement discutable, enfin je crois. Il est parfaitement possible que les deux sources, Tacite et Suetone aient extrêmement chargé la mule sur Tibère. Et même très très probable… Dans son Caligula (chez Tempus) Pierre Renucci (ma seule source donc ça vaut ce que ça vaut…) le présente même comme un genre de protestant ascète… un gars arrivé au pouvoir et ne sachant pas trop qu’en faire, qui s’est concentré sur la gestion publique…

    Sinon merci pour ce papier comme pour les autres !

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