Les infortunes des papes

Rois et Papes dans la bouche de l'Enfer. [BNF, Français 22912, detail of f. 2v. St Augustine, De civitate dei. 1375-1377]
Rois et Papes dans la bouche de l’Enfer. [BNF, Français 22912, detail of f. 2v. St Augustine, De civitate dei. 1375-1377]

Abordons aujourd’hui le topos des papes du Moyen Âge. On parlera de celui dont on a profané la sépulture pour mieux le mutiler à celui qui a fini comme Oberyn Martell dans Game of Thrones, et aussi d’une sombre affaire de melons…

J’ai concentré mes recherches sur la période médiévale, je ne m’attaquerai donc pas aux Borgia pour lesquels un article entier ne suffirait pas et qui auraient gagné le premier prix des papes scabreux, des rois de la bacchanale. En effet, je ne ferai pas ici le procès des vices de la Papauté, de ces habitués du lupanar, paillardant sans vergogne et qui, loin de l’austérité prônée par l’Église, vivaient dans le stupre et le sybaritisme. Tout cela est bien connu de nos contemporains, et déjà à l’époque le pape Grégoire VII (qui siégea de 1073 à 1085) avait institué le célibat des prêtres afin de porter le fer rouge au sein d’un clergé dépravé (c’est ce qu’on a appelé la réforme grégorienne). Mais, comme annoncé, je ne m’attarderai pas sur les frasques de la cour vaticane, non, cette fois-ci je parlerai d’un sujet plus méconnu : les Saint-Pères aux destins funestes.

Je veux vous parler de ces papes élus souvent à la suite d’occultes et secrètes brigues, complices voire coupables de spoliation et d’assassinat. Je vais vous conter quelques anecdotes de la sombre histoire au stylet d’airain de la papauté. Ces événements se déroulent à Rome, la ville éternelle, à l’ère de la féodalité impitoyable, au temps où, dans la Cité vaticane, règnent la volupté, la simonie et le meurtre. En ces temps-là, les papes se succédaient sur le trône papal, des règnes souvent courts, aux issues parfois glauques. Car nous allons le voir, ce n’était pas toujours fendard d’être le vicaire du Christ sur terre. Parmi ceux dont je vais vous parler, plusieurs sont des antipapes, cela signifie que bien qu’ils aient, en leur temps, exercé la fonction de pape, ils ne sont aujourd’hui plus reconnus comme tels par l’Église. Tu m’étonnes… Selon Benjamin Gastineau (Les courtisanes de l’Église, 1870) dix-huit papes furent empoisonnés, quatre égorgés et treize autres connurent des fins tragiques. Laissez-moi vous en narrer quelques-unes.

D’abord, il y a Étienne VI (896-897), qui est mort étranglé par le peuple romain dans les geôles où ils l’avaient jeté. Mais vous allez voir qu’il l’a bien cherché aussi ! Dans le genre pape détraqué, Étienne VI détient probablement la palme. Je vous explique : le prédécesseur d’Étienne VI, le pape Formose (891-896), avait couronné empereur du royaume de Charlemagne le roi de Germanie, Arnulf de Carinthie, afin d’obtenir sa protection. Or Étienne, lui, est plutôt favorable au clan italien des ducs de Spolète qui prétendait également au trône. Pour lui, Formose est un traître à la patrie. Du coup, à la mort de Formose, Étienne VI devenu pape décide de se venger de lui d’une façon infamante. C’est ce qu’on a sobrement appelé le Concile cadavérique (janvier 897), ça annonce la couleur… Il réunit donc une assemblée d’évêques autour d’un tribunal pour juger Formose, décédé dix mois plus tôt, pour les crimes d’ambition et de parjure. Un chroniqueur de l’époque raconte : « Il tint un Concile, dans lequel on apporta le corps de Formose qu’il avoit fait déterrer, on le mit dans le Siège Patriarchal, revêtu de ses ornemens, on lui donnât un avocat, et comme s’il eût été vivant et convaincu, on le condamna, on le dégrada, on lui coupa trois doigts et puis la tête, ensuite il fut jeté dans le Tibre ». Les dépositions et actes du procès ayant été brûlés, on ne saura jamais le déroulement exact de ce macabre procès. C’est peut-être mieux ainsi d’ailleurs… Le corps de Formose, récupéré par des pêcheurs dans le fleuve, sera transporté pour des funérailles solennelles à la basilique Saint-Pierre, où repose toujours sa dépouille. Voilà, Formose et Étienne VI, ça en fait déjà deux belles !

Le Concile cadavérique - Le Pape Formose et Étienne VI (1870)
Le Concile cadavérique — Le pape Formose et Étienne VI (1870).

Moins terrible, mais toujours truculente, je vous propose maintenant la vengeance d’un mari cocu. Le coupable c’est le pape Jean XII (955-964), il était déjà connu des services pour ses agissements immoraux puisque le 6 novembre 963 l’empereur saxon Otton Le Grand lui avait adressé une gentille lettre dans laquelle il lui expliquait que c’est bon, que tout le monde est au courant de sa conduite honteuse, et qu’il doit se présenter pour être jugé : « Sachez donc que vous avez été accusé non par un petit nombre de personnes, mais par tous les ecclésiastiques et par tous les laïques [sic], d’homicide, de parjure, de sacrilège et d’inceste, commis tant avec des femmes vos parentes qu’avec deux sœurs. Ils ajoutent, ce que l’on ne peut ouïr sans horreur, que vous avez bu à la santé du Diable, et qu’en jouant aux dés, vous avez invoqué Jupiter, Vénus et les autres démons. C’est pourquoi nous vous supplions de venir vous justifier de ces crimes. Au reste, n’appréhendez point la fureur du peuple, car nous vous promettons sous serment que rien ne se fera en dehors des prescriptions des saints canons. » [Histoire universelle de l’Église catholique par l’abbé Rohrbacher, 1851]. Bon, il faut l’admettre, Jean a tapé dans le blasphème de haut niveau. Et pour le coup, il aurait quand même dû se méfier de la fureur du peuple… Enfin, juste du mari d’une de ses maîtresses. Parce que peu de temps après cette lettre, on le retrouve tranquillement en train de fricoter dans le lit conjugal d’une gourgandine. Et cette fois-ci, il va le payer cher. Surpris en pleins ébats par le mari de cette dernière, il meurt roué de coups de marteau dans ce lit du péché [Urbi et Orbi, Deux mille ans de papauté, p. 50]. Ce jour là, au lieu de faire le mariole, il aurait mieux fait de rester sagement à consulter des enluminures licencieuses dans sa bibliothèque !

Une histoire de mutilation à présent ! Celle-là, elle est pour Jean XVI (997-998), ou Johannes Philagathos pour les intimes. Comme tous les papes de son temps, Jean XVI se retrouve au beau milieu de sales complots politiques. Rome est alors une république oligarchique et théocratique, comme à Venise, dans laquelle les nobles se bagarrent le pouvoir papal et ducal. Quand Jean XVI est élu pape, c’est par la violence, lors d’une rébellion ourdie par un riche romain, Crescentius le Jeune. Ce dernier destitue le pape Grégoire V (996-999), profitant de l’absence de l’empereur Otton III qui l’avait placé sur la chaire papale. Sauf que Otton revient dans la Cité éternelle, et il n’est pas content. Notre Johannes essaye alors de fuir Rome discretos, mais manque de bol, « les gens d’Otton l’ayant atteint, lui coupèrent le nez, lui arrachèrent la langue et le jetèrent dans une obscure prison ». Puis, il est humilié publiquement par Grégoire V, qui a repris son trône et qui ordonne qu’on «lui déchire ses habits, et le fait promener par la ville monté sur un âne, le visage tourné vers la queue ». Je n’ai pas trouvé la date exacte de sa mort, mais on sait qu’il finît ses jours dans un sinistre cachot, et m’est avis que sans nez et sans langue, avec l’hygiène de l’époque, il n’a pas dû faire long feu !

Grégoire V et l’empereur Otton III
Grégoire V et l’empereur Otton III.

Et puis il y a celui qui est mort de honte, j’ai nommé Boniface VIII (1294-95). Ça se passe du temps où Philippe Le Bel est roi de France, à l’aube du XIVe siècle. À l’époque, les papes ne sont pas de simples cénobites ce sont les représentants de Dieu sur terre, ils sont respectés et craints de tous, et même les rois courbent l’échine devant eux. Sauf que Philippe Le Bel, un bouffeur de curé, aspire à la laïcisation de la France et essaye d’instaurer la séparation de l’Église et de l’État. Déjà en 1295, il avait commencé à taxer le clergé avec un impôt, la « décime », et comme la calotte payait sans broncher, l’année suivante il leur avait imposé une nouvelle ponction fiscale, la « cinquantième ». Alors les évêques commencèrent à brailler auprès de Boniface qui trouve le comportement de Philippe pas très chrétien et le menace d’excommunication. Mais Philippe Le Bel ce n’est pas n’importe qui non plus, c’est le petit-fils de Louis IX, en lui coule le sang d’un saint homme. Face à cet affront, le bon monarque décide de convoquer le pape à un concile pour le juger. Le souverain pontife étant quelque peu récalcitrant, Philippe envoie son chancelier Guillaume de Nogaret accompagné de ses hommes de main Sciarra Colonna et Rinaldo Suppino, à la tête de 600 cavaliers et 1 500 fantassins en direction de la petite ville d’Anagni où le pape coule des jours paisibles dans son Latium chéri. Ils débarquent dans la nuit du 7 au 8 septembre 1303 et somment Boniface de se rendre au concile. Mais lorsque Nogaret présente au pape son acte d’accusation, Boniface, qui ne veut rien lâcher, lui répond : «Voici mon cou, voici ma tête ; je mourrai, mais je mourrai pape ». À cette réponse, Colonna ne se contrôle plus, ça le démange depuis trop longtemps, et la situation dérape ; il lui flanque une torgnole avec son gantelet de fer. Boniface, pas complètement calmé, aurait alors traité Nogaret de « Fils de Cathare ! Fils de Cathare » [Maurice Druon, Les Rois maudits, Le Roi de fer]. L’histoire se souvient de cet épisode sous le nom de « La Gifle d’Anagni ». Alors certains disent que c’est un mythe apparu au XIXe siècle, toujours est-il que le pape meurt un mois plus tard, le 11 octobre 1303, et tous s’accordent à dire qu’il est mort de chagrin, n’ayant pas survécu à cette offense.

Boniface VIII at Anagni and the expelling of Sciarra Colonna (Giacomo Colonna) from the city, miniature from the Chronicle of Giovanni Villani, manuscript Chigi L VIII 296 folio 176 recto, Italy 14th Century
Boniface VIII at Anagni and the expelling of Sciarra Colonna from the city, miniature from the Chronicle of Giovanni Villani, manuscript Chigi L VIII 296 folio 176 recto, Italy 14th century.

Pour finir, je voulais surtout vous mettre en garde. C’est l’été, il fait chaud, on a envie de se rafraîchir en se délectant de fruits frais et juteux… Malheureux ! Ignorez-vous donc la malédiction du melon, cette cucurbitacée ventrue empoisonneuse de papes ? Sachez que deux de nos pontifes y laissèrent leur tiare ! Paul II (1464-1471) tout d’abord, « mourut sur les deux heures de la nuit d’une apoplexie, seul dans sa chambre, sans que personne s’en aperçût, se portant très bien le jour auparavant, mais ayant mangé à son souper deux gros melons entiers ». Si ce n’est pas une allégorie salace, alors c’est une véritable mise en garde contre ce nouveau fruit défendu de l’Église. En effet, Clément VIII (1592-1605) fut également emporté par un melon. Et enfin, il y a Clément XIV (1705-1774) qui pensait qu’on ne la lui ferait pas à lui. Alors pour se rafraîchir il a opté pour une bonne petite pastèque ; malheureusement celle-ci était empoisonnée, une mauvaise blague des jésuites… La Vie de Scipion de Ricci nous donne d’ailleurs tous les détails absolument atroces des derniers jours de ce pauvre hère.


Cucumis-meloAlors cinq fruits et légumes par jour, okay
Mais méfiance, la gourmandise est un péché !

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MA BIBLIO : 

BESSIERE Gérard et CHIOVARO Francesco, Urbi et Orbi, Deux mille ans de papauté, Découvertes Gallimard, n° 269.

DE POTTER Louis Joseph Antoine, Vie de Scipion de Ricci, 1825.

DRUON Maurice, Les Rois maudits, tome 1, Le Roi de fer, 1955.

GASTINEAU Benjamin, Les courtisanes de l’Église, 1870.

LECLERC Henri, Histoire du melon, Société d’Histoire de la Pharmacie, 1924.

MAUR Dantine, L’Art de vérifier les dates des faits historiques, G. Desprez, Paris, 1770.

ROHRBACHER René François, Histoire universelle de l’Église catholique, tome 13, 2e édition, Paris, 1851.

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3 réflexions sur “Les infortunes des papes

  1. Perso pas vraiment le temps de lire, donc au travers de vos écrits je me régale…régale de votre humour…régale d’apprendre…un brin de culture…un brin de plaisir de lire…Merci !…bon été !

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